‹ La belle madame ColetChapitre 24 sur 120 · Annales romantiques^ I · texte numérisé non relu

Annales romantiques^ I

belle bouche aux lèvres roses. M""^ Dupin ne devait pas tarder à s'en apercevoir.

Quoique peu exclusive elle-même en affection, M"'" Colet n'en aimait pas moins à régner seule sur les cœurs, et ce n'est pas sans quelque impatience qu'elle voyait s'établir des relations d'amitié entre Victor Cousin et une autre femme. A propos d'un incident futile, la pauvre M'"'' Dupin eut à essuyer une scène terrible, à laquelle succéda, entre les deux femmes, une irrémédiable brouille. En vain Victor Cousin s'efforça de rétablir la bonne harmonie ; il eut beau écrire lettres sur lettres, monter beaucoup d'escaliers, expliquer, prier, tout fut inutile. La femme distinguée qu'était i\|nie Dupin avait été froissée trop gravement dans sa fierté légitime; une de ces révélations dont on ne revient pas lui avait montré la vulgarité foncière de celle qu'elle croyait son amie. Voici ce qu'elle écrit à ce propos à Cousin :

« Monsieur,

(( Vous avez pris la peine de monter chez moi pour m'apprendre le résultat de votre démarche, c'était bien de la bonté. Trop faible pour vouloir me retrouver si vite en face de souvenirs repoussants, j'ai fait quelques visites sur mon chemin. Je suis allée dans des maisons où j'étais sûre de trouver, sinon de l'affection, du moins de la grâce et du bon goût. Par exemple, j'ai vu M. Fauriel. Comme s'il eût deviné ma fatigue de cœur, il a été particulièrement bienveillant. Nous avons parlé de M"'" Récamier chez laquelle il m'a vue une fois, de M. Manzoni, plus longtemps. M. Manzoni vient de perdre sa mère. Il est accablé, mais il aime sa femme, il l'aime beaucoup, puis il est religieux : en voilà bien assez pour écarter le désespoir.

« ... A mon retour j'ai reçu les lignes bien nobles que vous aviez eu l'attention de m'écrire, et la lettre que ces lignes m'annonçaient. On m'y exprime le regret de m'avoir blessée, on m'en demande pardon, on vien-

dra me voir. Ah ! si la lettre eût été vraie pour elle, si elle eût pu croire une minute seulement ce qu'elle m'écrivait, j'aurais couru à mon réveil serrer cette femme sur mon cœur, j'aurais fermé sa bouche à toute justification; mais elle n'a pas pu se tromper. Et cette scène de domestique ! Je vivrais des milliers d'années que j'entendrais cette voix. Rien ne vous donnerait l'idée de mon impression.

« Si elle vient, monsieur, je la recevrai avec toute la politesse désirable, mais je ne puis ranimer en moi ce qu'elle-même y a détruit. On est maître de ses actes extérieurs, on ne l'est guère de ses sentiments, vous le savez aussi bien que moi. Et cette gêne qui se placerait entre nous ! Qui vous dit d'ailleurs que cette violence serait la dernière? J'ai su accepter le malheur, je n'accepterai jamais l'injure volontaire, réfléchie, l'accusation menteuse à laquelle on ne croit pas.

« ...Je vous promets un silence absolu sur tout ce que nous avons senti de chagrin hier; cette journée me fait tout l'effet d'un mauvais rêve. Aujourd'hui, je suis brisée, je n'ai de

cœur à rien, pas même à vous écrire. Cela passera, les sévères exigences de ma vie reprendront le dessus. Je ne répondrai pas à sa lettre. Que lui dirais-je? des choses froides ou communes; mieux vaut le silence ^ »

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