‹ La belle madame ColetChapitre 31 sur 120 · Lettre inédite · texte numérisé non relu

Lettre inédite

puis je vous les donnerai pour que vous les annotiezetles fassiez précéder d'un jugement équitable sur mon pauvre ami si calomnié. » « Quelques jours après, dit M"'® Goletdans sa préface, M™^ Récamier, de retour à l'Abbaye-aux-Bois, me communiqua toutes les lettres autographes de Benjamin Constant. Nous en fîmes ensemble le triage un matin, dans sa chambre; elle les donna ensuite à copier, pour que je pusse y écrire en marge quelques notes historiques. Mon travail terminé, nous le lûmes ensemble, toujours dans cette chambre tranquille où les étrangers ne pénétraient pas. Elle dormait là entourée de ses chères reliques, des portraits de sa famille et de ceux des êtres qui furent attachés à sa vie. Elle me remit aussi le volume manuscrit des Mémoires de Chateaubriand K »

jyjme Récamier fit faire, à propos des lettres de Benjamin Constant, l'acte de donation suivant :

1. Louise Colet. Lettres de Benjamin Constant à M"^" Récamier, p. 212 (Dentu, 1864).

« Je donne à M""® Louise Colet la copie des lettres de Benjamin Constant, me confiant à elle pour en faire l'usage qu'elle jugera le plus convenable à sa mémoire, mais avec la condition que ces lettres ne pourront être ni communiquées ni publiées qu'après moi.

« Cette preuve de confiance étant toute personnelle, si, contre toute vraisemblance, je venais à survivre à M"^*^ Colet, la copie des lettres de Benjamin Constant me serait rendue et redeviendrait ma propriété.

« Signé: J. Rkcamier*. »

^jrae Récamier étant morte peu de temps après, M™*^ Colet, avec la fougue méridionale qui la caractérisait, se hâta do tirer parti du trésor qu'elle avait entre les mains. Sans demander conseil à personne, elle traita avec l'éditeur Dentu pour la publication de ces lettres émouvantes, fort belles, et qui font j voir, dans le spirituel et sec auteur du

1. Louise Colet. Lettre de Benjamin Constant à Af™« Récamier. Préface.

LA BELLE MADAiME COLET 65

Cahier Rouge et du Journal^ un homme capable de vraie passion. Ce volume, long cri de douleur et d'amour, était apparemment destiné à un très vif succès. M"^® Colet, malgré toutes les illusions qu'elle se faisait sur son talent, et qu'entretenaient les admirateurs de sa beauté, devait bien se rendre compte que ce volume oii elle était pour si peu de chose serait de beaucoup le meilleur de ses ouvrages ; aussi son indignation et sa colère ne connurent-elles pas de bornes quand elle se vit, pour cette publication, intenter un procès par la famille Lenormant, apparentée à M™® Récamier. Une Muse aux prises avec les avocats et les tribunaux fait piteuse figure : les amis durent intervenir, prendre l'affaire en main, se charger de multiples démarches et donner des avis tardifs, mais que, cette fois, force était bien d'écouter. Cousin et Déranger eurent à cette occasion fort à faire.

« Ce que je vous avais dit est arrivé, comme vous l'avez vu, mon cher Cousin, écrit Déranger. Votre pauvre amie a été bien désolée, bien furieuse. Tout ce qu'elle me demande de faire, je le fais, et j'ai recueilli dans ma mémoire tout ce qui pouvait lui être favorable. Mais ce n'est pas moi qui la pourrai sauver du bourbier oii elle s'est jetée. Je ne domine pas le beau monde ; et j'ai assez de peine à défendre M™^ Colet contre mes connaissances qui ne cessent de lui reprocher une publication trop hâtive et faite sans avoir été annoncée à la famille intéressée. Le reproche, ici, tombe juste, et comme toujours elle l'eût évité II en consultant un peu. Mais elle a en tout une hâte qui lui sera fatale en cette affaire.

(( Quant à empêcher la Muse de faire des folies, je n'y puis rien, et il y a longtemps que j'ai renoncé à l'entreprendre. Seulement, pour que les illusions n'augmentent pas le découragement, j'ai eu soin de lui faire entrevoir la fin que ce procès doit avoir selon moi \ »

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