CHAPITRE VIII
De retour de son voyage, dans le courant de l'été 1851, Flaubert revit Louise Colet. Quoiqu'il eût quitté la France et traversé Paris sans lui dire adieu, leur brouille n'avait pas des motifs assez graves pour être définitive. Néanmoins le ton change à la reprise de leurs relations -.pendant un certain temps, le « vous » remplace le « tu » dans les lettres de Flaubert. Désormais, on le sent moins absorbé encore par une affection qui mérite à peine ce nom. Il essaie d'expliquer à son orageuse et exigeante amie l'espèce d'insuffisance sentimentale qui la choque et l'irrite : d'ailleurs, il est en proie aux affres du style.
et le travail littéraire est l'affaire essentielle desa vie. Toutlereste est rejeté dans l'ombre.
« Chacun, écrit-il, ne peut faire que dans sa mesure ; ce n'est pas un homme vieilli comme moi dans tous les excès de la solitude, nerveux à s'évanouir, troublé de passions rentrées, plein de doute du dedans et du dehors, ce n'est pas celui-là qu'il fallait aimer. Je vous aime comme je peux, mal, pas assez, je le sais, je le sais, mon Dieu ! à qui la faute ? au hasard ! A cette vieille fatalité ironique qui accouple toujours les choses pour la plus grande harmonie de l'ensemble et le plus grand désagrément des parties ; on ne se rencontre qu'en se heurtant, et chacun, portant dans ses mains ses entrailles déchirées, accuse l'autre qui ramasse les siennes.
« Mon roman a du mal à se mettre en train. J'ai des accès de style et la plume me démange sans aboutir. Quel lourd aviron qu'une plume et combien l'idée, quand il la faut creuser avec, est un dur courant ! Je m'en désole
tellement que ça m'amuse beaucoup. J'ai passé aujourd'hui ainsi une bonne journée, la fenêtre ouverte avec du soleil sur la rivière, et la plus grande sérénité du monde ; j'ai écrit une page, j'en ai esquissé trois autres, j'espère dans une quinzaine être enragé, mais la couleur oii je trempe est tellement neuve pour moi, que j'en ouvre des yeux ébahis *. »
M"^® Colet, on s'en souvient, avait généreusement promis à Flaubert ses conseils sur l'art d'écrire. Mais, par la force même des choses, les rôles ne tardèrent pas à être intervertis. Dans leur solitude de campagnards, épris d'art plus que de renommée, Flaubert et son ami Bouilhet revoient, corrigent, remanient les pièces que leur envoie la Muse, tout en se récriant d'admiration sur les beautés qu'ils y découvrent. Il y a une naïveté presque touchante dans cette erreur de deux