Corresp., 3« série, p
M""'Colet n'imita pas cette sobriété. En 1869, ayant réussi à se faufiler parmi les journalistes et les gens de lettres invités à l'inauguration du Canal de Suez, elle raconta avec une verbeuse emphase comment le spectre de l'amant d'autrefois vint troubler le repos de ses nuits. Sous les invectives de la femme qui se dit injustement abandonnée, éclate, dans cette diatribe, la haine envieuse de la X femme de lettres sans talent envers un écrivain désormais entré dans la gloire :
« Je fus pendant plusieurs heures la proie d'une hallucination étrange et indéfinissable. L'image morte d'un être aimé de mon aveugle jeunesse, ensevelie dans mon cœur depuis plus de vingt ans, s'y ranima tout à coup, dominatrice et brutale. Sa stature de géant se penchait vers moi comme pour me ressaisir, et d'une voix douce, mais froide, ainsi que l'air qui sort d'une sépulture fermée durant des siècles, le spectre me disait :
« Prends garde ! tu n'as plus la force de marcher aujourd'hui à travers le calvaire que jadis je t'ai fait parcourir. Tu pourrais bien y laisser ton corps comme tu y laissas ton cœur en lambeaux dans tes efforts désespérés pour atteindre le mien, dur métal battu et comprimé entre la double enclume de la science et de la débauche.
« Ma voix, étouffée par la souffrance, lui répondait :
« Que me veux-tu? Que m'importe ce qu'est ton cœur ? Tu n'as plus d'empire sur moi ; ton fantôme s'est enerlouti dans le néant des
choses révolues. »
(( Mais, opaque et lourd comme une masse animale, la larve obstinée s'asseyait sur ma poitrine brûlante. La lucarne ronde, à laquelle scintillaient deux grandes étoiles, figurait sa tête aux yeux effarés.
« Je fermai les yeux pour ne pas la voir ; car depuis longtemps j'ai maudit ce spectre malsain dont l'apparition a toujours abattu ma force vitale et paralysé mes élans généreux. Mais, ne le voyant plus, je le sentis encore,
importun et rude. N'était-ce pas sa bouche souillée qui imposait ses morsures à mon corps alangui ? »
Et, quittant pour un instant le ton noble, la femme offensée explique au lecteur que ce qu'elle prenait, dans son sommeil fiévreux, pour les morsures d'un vampire était, en réalité des piqûres de punaises. Après cette parenthèse, elle reprend ses imprécations :
((■ Voilà vingt ans que cet élu de l'amour a brisé et souillé de ses mains grossières le piédestal éblouissant abrité dans un temple ignoré... Lui-même a violé le mystère de la passion sainte, les pudiques délicatesses de l'intelligence, le respect des choses éternellement respectées : de l'amour, du génie, de la sincérité.
a Comment toi qui gardes à travers le temps toute ta jeunesse et ta vigueur d'esprit, craindrais-tu l'apparition de ce spectre ? Il n'a pu entamer ton Ame, restée intacte comme un
bloc de Paros immaniable, attendant son Phidias idéal, et refusant de tressaillir sous le souffle écœurant d'un Pygmalion vulgaire. La mort morale dont il t'enveloppe ne t'a pas atteinte. La vie circule en toi et le défie, la mort est en lui et le terrasse à travers ses agitations mondaines. Les sympathies qu'il inspire aux journaux putrides n'auront pas d'écho dans l'avenir; il le sent, il s'en effare ; victime, tu as reçu tous les outrages ; bourreau, on lui décerne toutes les glorifications ; mais l'heure de la réparation est certaine ; il n'échappera pas au châtiment.
(( Gravis sans fléchir ce secret calvaire, près de ce larron polluant les voluptés ineffables qu'il t'a dérobées. Du récit attendri de tes longs supplices, la réprobation du malheur sortira. Il triomphe à l'abri de sa triple armure d'emphase, de cynisme et de dureté. Mais une larme est parfois plus acérée qu'un glaive. Emeus ! Tu vaincras ' ! »
1. Louise Golet. Les pays lumineux, p. 204 et suiv, (Dentu, ^ 1879). q^x^U^c ^.^^ ^ CjM-UU jr*4ié: J
142 LA BELLE MADAMIil GOLET
Décidément, pas plus au point de vue du détachement de soi-même qu'au point de vue du style, Louise Colet n'avait su mettre à profit les leçons si libéralement données par Flaubert.