‹ La belle madame ColetChapitre 75 sur 120 · mars · texte numérisé non relu

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que, était différent de ce portrait de Landelle 011 l'œil atone est sans lumière, oii la vie semble épuisée ! Une chevelure encore abondante, mais à laquelle de nombreux fils d'argent donnaient cette couleur incertaine qui n'est pas sans harmonie, couronnait un visage un peu froid et triste au repos, mais que l'esprit, la grâce animaient bien vite, tout en lui laissant une pâleur bistrée oii se trahissait le mal dont il était atteint. »

Musset était alors en plein dans ces tristes années où il assistait à sa propre déchéance, le sourire aux lèvres et l'angoisse dans le cœur. Il essayait d'étourdir sa misère par la vie de salons, la galanterie, ou, comme nous dirions aujourd'hui, le flirt. Les bouquets rimes étaient envoyés de-ci, de-là, à toutes sortes de jolies femmes. Belle comme elle l'était encore, Louise Colet devait avoir sa part de cette menue monnaie du génie que le poète déchu laissait dédaigneusement glis-

ser entre ses doigts. Sans doute reçut-elle des vers d'Alfred de Musset, mais à part deux ou trois strophes assez insignifiantes, ils ne nous ont pas été conservés.

En revanche, nous avons une pièce comique, la Satire contre r Académie, que Musset, en un jour de verve, s'amusa à rimer chez elle. Ces vers, ignorés en dehors du cercle des érudits, furent publiés en juin 1857 dans la Revue Anecdotique et reproduits par V Intermédiaire des Chercheurs et Curieux. Bien que quelques-uns les aient attribués à la Muse, on ne peut douter, d'après leur tour et leur allure, qu'ils ne soient de la main qui signa Le mie Prigioni et les Stances à Charles Nodier, C'est bien le Musset gamin, à la démarche abandonnée, mais au geste précis, qui griffonnait sur les murs de l'Hôtel des Haricots les strophes que savaient par cœur tous les jeunes gens de la génération précédant la nôtre.

Voici, à titre de curiosité, quelques-uns de ces vers. M™® Colet les vendit pour 160 francs, en un jour de gêne, comme elle vendait les chapeaux de sa bibliothèque vitrée, et le baron Platel, leur acquéreur, les céda à son ami Lorédan Larcey, le conservateur de la Bibliothèque de l'Arsenal.

Hier s'ouvrit avec bienséance

La séance Qui fît Tauteur du Chandelier

Chancelier.

Debout, ruisselait comme un fleuve

Sainte-Beuve ; Dans un angle, le beau Mignet

Se peignait.

On entendait, voix de crécelle,

Docte et grêle.

Comme un vieux coq dans un jardin,

Girardin.

LA BELLE MADAME COLET l49

Baour, sourd de ses vers qu^il beugle

En aveugle, Allait chantant d^un ton sciant

Ossian.

Viennet disait d'un ai? affable

Une fable ; On le trouvait bête, et Tissot

Semblait sot.

Cousin cherchait d'un air tragique

Sa logique, Et tonnait, dévot éloquent.

Contre Kant.

Mais soudain en trembla d^emblée

L'assemblée.

De par Bacchus ! ©'était Musset

Qui disait :

Nous montrant à la fois Jocrisse

Et Narcisse, Parleras-tu chaque jeudi,

Salvandy ?

Ajoutant à la platitude

L'attitude, Tomberas-tu de mal en pis,

Cher Empis ?

Ne feras-tu donc rien qui vaille,

0 Noailles ?

Depuis que j'ai lu Maintenon

Je dis non.

Tu te crois donc, gendre de Dosne, Long d'une aune ?

D'un homme tu n'es pas le tiers.

Petit Thiers l

Pédant entre tous les Quarante,

0 Barante, J'ai ton froid récit bourguignon

En guignon.

Pasquier, chez Madame de Boigne,

Qui te soigne, Console-toi près d'un bon feu

D'être feu.

LA BELLE MADAME COLET I5l

j Guizot, d*une autre dynastie

Piètre hostie, Flattant Berryer, tu prends pour saint Henri Cinq.

Scribe, vrai scribe.

Par douzaines.

Fais des Chaînes, Bâcle des Bertrand et Raton, Marmiton I

Chaque jour leur chantant matines,

Lamartine Rappelle à ses chers souscripteurs

Ses malheurs.

Etc. etc. etc..

Tous les académiciens avaient leur paquet. Musset ne prit pas même la peine de signer le feuillet où il avait crayonné cette fantaisie, que M""^ Colet recopia de sa main ; de là l'erreur qui fit attribuer à celle-ci des vers que

dans ses meilleures heures, elle eût été bien incapable d'écrire.

Dans son roman Lui, M""^ Colet a raconté complaisamment, et à sa manière, l'épisode de cette liaison avec Alfred de Musset.

Exaspérée du peu d'empressement mis par Flaubert à répondre à ses constants appels, elle s'écrie :

(( Est-ce que l'amour peut être tranquille, résigné, exempt de désir ? Impétueux seulement dans certains jours de l'année, et relégué le reste du temps dans une case du cerveau ?0 pauvre Albert (Musset), dans ta folie apparente, c'est toi qui aimais, toi qui étais l'inspiré de là vie ! L'autre, là-bas, loin de moi, dans son orgueil laborieux et l'analyse éternelle de lui-même, il n'aimait point ; l'amour n'était pour lui qu'une dissertation, une lettre morte ^ ! »

1. Lui, roman contemporain par M"» Louise Colel (Michel Lévy, 1884).

« Léonce (Flaubert) m'avait promis d'arriver au printemps, continue-t-elle, et voilà, m'écrivait-il, que la première partie de son gfrand livre à finir l'enchaînerait encore durant un mois dans la solitude. Que m'importait cet homme (^^fosset), que je ne pouvais aimer ? Ce n'était pas lui que j'attendais, c'était la jeunesse, la beauté, la force ! Albert, maladif et frêle, reste brisé et flétri de l'amour, m'intéressait comme un frère... Il venait chaque jour passer une heure ou deux avec moi. Nous faisions des lectures, il me donnait des conseils de style pour mes traductions, m'apprenait à faire des vers... »

On sortait beaucoup ensemble, on allait au théâtre, dans les musées, au Bois. Une visite au Jardin des Plantes fut un jour, si l'on s'en rapporte au récit de M""^ Colet, l'occasion d'une scène du plus savoureux. romantisme. Après avoir donné à manger aux ours, vu les singes, les rennes et les éléphants, les promeneurs arrivèrent devant la cage d'un

superbe lion. Le fauve, se jugeant offensé par un geste de M™^ Colet qui le lutinait à travers les barreaux, répondit à ces agaceries par un rugissement formidable.

« Malheureuse, me dit Albert avec une exaltation effravante, vous voulez donc mourir? En parlant ainsi, il m'avait saisie dans ses bras et malgré sa faiblesse, il m'emportait en courant dans la galerie *. »

On voit mal la plantureuse M™^ Colet emportée de la sorte par le frêle poète qui avait d'ailleurs le sens du ridicule, et se fût sans doute gardé de se mettre en aussi comique posture. A en croire M"® Colet, la scène se renouvela un soir au Bois de Boulogne, et Musset, en proie à un accès d'exaltation, soulevant dans ses bras sa grosse amie, traversa en courant les pelouses. Ne prenons pas ces

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