‹ La belle madame ColetChapitre 76 sur 120 · Loi, p · texte numérisé non relu

Loi, p

récits au pied de la lettre, et comme disait Flaubert, mettons cela sur le compte du lyrisme...

Quant à Musset, il consacra quelques vers au souvenir de la scène du Jardin des Plantes :

Antilope aux yeux noirs, dis, quelle est mon amante?

0 lion, tu le sais, toi, mon noble enchaîné,

Toi qui m^as vu pâlir lorsque sa main charmante

Se baissa doucement sur ton front incliné...

Musset, dont les caprices ne duraient jamais très longtemps, se lassa vite du petit roman qu'il avait ébauché avec Louise Golet. 3n raconte qu'il redoutait fort les scènes vioentes qu'elle ne lui épargnait pas plus qu'à l'autres; et, ne sachant comment se soustraire aux fureurs de la Muse, il finit par renettre à son concierge un portrait que celleîi lui avait donné, avec l'ordre de ne jamais

laisser l'original pénétrer chez lui. M™*' Colet cependant, se gardant bien de s'adresser au concierge, montait tout droit, et à en croire ]y[me Martellet, un jour il fallut presque lui arracher des mains le poète qu'elle avait poussé dans un coin de la chambre, et qu'elle mettait en demeure, avec la dernière violence, de s'expliquer sur la disparition du portrait détenu par le concierge.

Elle devait cependant avoir pardonné à Musset, car, pendant la dernière maladie du poète, elle insista pour aller le soigner; mais celui-ci déclina obstinément ses offres. On comprend qu'il préférât avoir à son chevet, à défaut de l'exquise et pacifiante sœur Marceline, une des religieuses qui le soignèrent avec dévouement jusqu'à la fin. Ce n'est pas de M™^ Colet qu'il aurait écrit à sa marraine :

« Ah ! que les sœurs Marceline sont rares ! Combien il y a peu, peu d'êtres en ce monde

qui sachent faire plus, quand vous souffrez, que vous donner un verre de tisane ! Combien il y en a peu qui sachent en même temps guérir et consoler! Quand ma sœur Marceline venait à mon lit, sa petite tasse à la main, et qu'elle disait de sa petite voix d'enfant de chœur : « Quel terrible nœud vous vous faites là! » (Elle voulait dire que je fronçais le sourcil) pauvre chère âme! elle aurait déridé Leopardi lui-même^ ! »

Louise Golet ne put se résoudre à laisser la dépouille du poète s'en aller au cimetière sans l'accompagner de quelques-unes de ces strophes hâtivement bâclées dont elle était si prodigue :

Indifférentes et muettes

A ton âme qui vibre en moi,

Si les voix des autres poètes

N^ont ni chants ni sanglots pour toi,

1. Cité par Arvède Barine dans sa Biographie d'Alfred de ^ Musset, p. 173-174. (Hachette, 1893.)

J'élèverai ma voix obscure Dont ton cœur a gardé Técho, Parmi les voix de la nature Qui s'éveillent sur un tombeau... \

Et encore en cet instant solennel où plus que jamais la discrétion s'imposerait, se targue-t-elle de succès peut-être imaginaires, et dans tous les cas de bien mauvais aloi :

Tu croyais au retour des riantes années

Et qu'un rêve du cœur mène nos destinées;

Tu voulus m*entraîner à tes pas hasardeux :

Un autre avait T amour; il ne peut être à deux *.

Il semble pourtant que Louise Colet fournit à Victor Cousin, à Vigny, à Musset, à Flaubert, de solides raisons de penser le contraire. Mais autre est l'attitude que l'on a dans la vie, autre celle que l'on se donne dans ses vers, surtout quand on est une Muse de l'époque romantique.

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