Le Figaro, 14 septembre
16 i LA BELLE MADAME COLET
peu d'or dans sa bourse, mais plus souvent encore lui restaient pour compte. Dans une visite qu'elle fit plus tard à Manzoni, lors de son premier voyage en Italie, elle raconte ses difficultés et ses déboires de femme de lettres. Ce récit, que pourraient signer de nos jours maintes femmes fourvoyées dans la plus malaisée des carrières, prouverait une fois de plus, s'il en était besoin, que rien n'est nouveau sous le soleil :
« Les journaux recrutant leurs nombreux abonnés dans une foule illettrée, expliquet-elle au poète, ils sont forcés de la divertir, sous peine de la voir s'écarter de leurs bureaux. Les jeux violents que le peuple de Rome exigeait autrefois de ses maîtres, le peuple de Paris les exige aujourd'hui du roman-feuilleton. En 1835, lorsque j'arrivai bien jeune à Paris, cette triste situation des lettres commençait ; depuis lors elle n'a fait qu'empirer.
(( Je me jetai d'abord dans la mêlée avec toute l'ardeur de la première jeunesse ; il y avait encore à cette époque des directeurs de journaux intelligents et polis, qui prenaient la peine de lire les manuscrits qu'on leur apportait. M. Emile de Girardin m'accueillit avec bienveillance à la Presse et y publia mon premier roman. Mais à mesure que je redoublai d'efforts et de soins pour mieux faire, je m'aperçus que les éloges accordés à mes premiers vers étaient refusés à des œuvres moins imparfaites ; l'indifférence et le silence des critiques frappaient ces œuvres de mort. L'intérêt de la foule n'était plus à la poésie, il ne s'éveillait que pour la politique, l'industrie, les questions financières, et quelques romans dramatiques et émouvants qui encore doivent céder le pas aux causes célèbres et aux scandales publics ^ »
Les vers, même couronnés par l'Académie, étant d'un placement de plus en plus malaisé,