‹ La belle madame ColetChapitre 82 sur 120 · Lettre inédite · texte numérisé non relu

Lettre inédite

Chose surprenante, après réception de lettres pareilles, M™® Colet, dont la longanimité n'était pourtant pas la vertu essentielle, ne se brouilla pas complètement avec Sainte- Beuve. Bien des années plus tard, en 1865, on trouve celui-ci occupé à sauver la pension de la véhémente Muse, que ses diatribes contre l'Empire risquaient de faire supprimer. Camille Doucet ayant prévenu Sainte-Beuve de ce qui se préparait, le critique en toucha im mot à la princesse Mathilde, qui promit de s'interposer. En ce faisant, il n'eut pas l'heur de plaire à M""^ Colet, qui voulait bien garder la pension, mais non devoir de remerciements à personne. Sainte-Beuve lui écrit à ce propos :

« Chère Madame,

« Excusez-moi, mais vous me semblezchercher des raisons bien longues à une chose bien simple. J'ai un jour, par hasard, parlé

en tête à tête à la Princesse de mon ennui à votre sujet et de mon embarras vis-à-vis du maréchal. Elle venait précisément de lire un de vos livres dans un court voyage qu'elle avait fait. Elle v avait trouvé de la vérité et du talent. Elle me dit tout naturellement : « Eh bien, ce que vous vouliez demander au maréchal, je le ferai, mais ne me nommez pas. » Je fis alors ce que vous auriez approuvé ; je n'acceptai pas sous cette forme et j'éludai. Le lendemain la Princesse m'écrivait un mot dans lequel elle réitérait son offre, sans condition aucune et en me laissant libre. J'ai accepté alors en m'empressant de vous écrire. Puisque cela ne paraît pas vous agréer, je remercierai la Princesse en mon nom. mais vous me permettrez de vous dire que vous compliquez à plaisir un mouvement qui de la part de la Princesse a été des plus simples, des meilleurs. Mais chacun sent à sa manière et a ses délicatesses...

« Agréez mes excuses et mille respects.

« Sainte-Beuve '. »

]. Lettre inédite.

Après la mort de Sainte-Beuve, M™" Colet publia une relation détaillée de ses démêlés avec lui. Le morceau, qui ne manque ni de piquant, ni d'une certaine verve pittoresque, vaut la peine d'être cité, comme un des meilleurs, en même temps que des plus venimeux, d'une plume assez experte dans l'art de l'invective :

Comment le grand critique, qui m'a prodigué l'éloge dans bien des pages manuscrites, ne m'a-t-il jamais nommée dans ses articles littéraires, et ne m'a-t-il point comprise dans ses études de femmes auteurs contemporaines où je crois, sans trop d'orgueil, qu'il eût pu me faire figurer ? Thaï is the question.

Il n'appartient peut-être qu'à une femme de tirer une moralité à la fois délicate et sérieuse de cette blessure d'un cœur passionné et incessamment froissé. M. Sainte-Beuve aimait à plaire... mais il voulait plaire complètement, et émouvoir au delà de l'imagination celles que sa prose et ses vers avaient

charmées. Sa laideur physique était un obstacle insurmontable à toutes ces belles amours rêvées et poursuivies sans trêve.

Tandis que M. Sainte-Beuve voyait grandir sa renommée, dès lors attristée par des déceptions intimes, ma sauvage adolescence se cachait encore dans un vieux château provençal voisin de la ville d'Arles.

Ce fut chez le baron Alibert, ancien médecin de Louis XVIII, que je rencontrai, en 1837, M. Sainte-Beuve. Je fus ravie de son esprit étincelant... mais surprise jusqu'à la stupéfaction par l'enveloppe disgracieuse qui contenait tant d'exquises subtilités et de flammes intellectuelles. Je ne sais si cette répulsion involontaire et soudaine se traduisit dans mon regard ; il n'en laissa rien paraître et me témoigna une courtoisie de plus en plus empressée... « Je suis sûre, dis-je un jour, que pour être beau, il donnerait la moitié de sa célébrité. » Ce propos lui fut répété, et dès lors il prit envers moi une résolution immuable. Il ne m'accorda jamais un de ces suffrages publics

Aigri, ulcéré par ses souffrances de cœur, continue M"'^Colet, Sainte-Beuve devint agressif. Peu à peu il passa au camp de l'Empire, m il en arriva à publier ce feuilleton célèbre où P il louait outre mesure le talent d'artiste d'une

(princesse qui le fit entrer au Sénat... « Désespéré d'avoir manqué le bonheur, ce rêveur aux passions fougueuses s'abandonna éperdument à ce que Fourrier aippeWe la papillonne, La rage du cœur le poussa à la rage des sens. Use jeta dans les amours vénales de ces pauvres créatures qui, affolées de misère, en arrivent à vaincre toutes les répulsions de la chair. Il mit dans cette poursuite ardente toutes ses recherches et pour ainsi dire toutes ses mièvreries d'esprit. Il espérait toujours trouver une perle cachée dans ces Manons de carrefour sur lesquelles la moindre perspective de luxe produit un éblouissement semblable à ce nuage mythologique qui dérobait aux nymphes émerveillées les formes d'un ravisseur monstrueux. Elles mettaient tout ce qu'elles avaient d'esprit, de sentiment.

d'apparence de tendresse, à enlacer a ce bo|i petit vieux », comme elles l'appelaient entre elles... * ))

« Le grand grief de M"* Colet contre M. Sainte-Beuve, répliqua M. Troubat dans V Evénement^ celui dont elle se plaint amèrement, et qui domine tout dans ses articles, est qu'il n'a jamais rien écrit sur elle. M"' Colet se trompe, car voici une ligne que je transcris sur un numéro de la Revue Française^ à propos des vers de M"' Desbordes-Valmore qui y sont insérés : « Je donnerais pour cette seule pièce tout le bagage poétique de M'"'' Colet. » Le grand critique avait en littérature un faible, qu'il avoue lui-même : il aimait surtout ce qui est agréable. Peut-on lui savoir mauvais gré d'avoir mieux aimé la Muse que la cornemuse ? ^ »

«En me donnant cet innocent coup de griffe en 1856, dit encore M"'"Colet, M. Sainte-Beuve

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