Les Dévoles du grand monde, p. 115 et suiv
2. Cité par M"* Colet elle-même dans les Dévoies du grand monde, p. 148, 149.
cédait plutôt au zèle de son bonapartisme qu'à une conviction littéraire... »
W On se demande ce que vient faire là le bonapartisme. Mais laissons M'"'' Golet continuer p son plaidoyer /)ro domo :
p « Lorsque ma satire Paris-Matière parut en brochure, je l'envoyai à Sainte-Beuve, qui, après l'avoir lue, m'écrivit le billet suivant :
Cher Poète,
Laissez-moi vous appeler tout simplement ainsi. Savez-vous bien que c'est là une fière satire ? Le portrait d'Aurélien est magnifique. Que de vers virilement frappés, à la Juvénal ! Et le Théobald ! Puis de la grâce dans le portrait de l'abbé, de la femme...
Admiration et hommage,
Sainte-Beuve.
A chaque publication de quelque importance (ou même insignifiante) que je fis de
1838 à 1868, date du billet qu'on vientde lire, M. Sainte-Beuve n'a pas cessé de m'adresser des lettres d'approbation détaillées et motivées. A ce point qu'à propos de quatre ou
cinq strophes il m'écrivit que ces quelques
vers, qu'il savait par cœur, étaient dignes de figurer dans l'Anthologie grecque.
En 1859, quand je publiai mon roman />«/, je le lui adressai avant mon départ pour l'Italie. A mon retour je trouvai chez moi deux de ses cartes de visite, avec ses compliments très vifs. J'allai le voir, ayant à lui porter le souvenir de l'illustre Manzoni. Il renouvela devant témoins ses éloges. En sortant, je ne pus m'empêchcr de dire à son secrétaire : a Pourquoi n'écrit-il pas dans un de ses Lundis tout ce qu'il vient de me dire? »
M™<^ Colet raconte ensuite comme quoi, en 1842, Sainte-Beuve, à l'apogée de sa réputation littéraire, fut nommé conservateur de la Bibliothèque Mazarine. Son traitement, joint aux gains de sa plume, ne constituait qu'une
médiocrité dorée insuffisante à satisfaire ses besoins de luxe. Espérant alors, dit-elle, fixer à son foyer la beauté, l'intelligence, l'amour, dont il avait en vain poursuivi le mirage dans des tentatives de liaisons libres, il songea à se marier. Reçu chez un général, il s'éprend de sa plus jeune fille : un instant elle hésita, raconte iVl"'^ Colet, mais en le regardant, son courage s'affermit, et elle refusa définitivement de devenir M"^® Sainte-Beuve.
Puis vient un portrait de Sainte-Beuve vieilli :
« Cette salle fort simple des repas du soir semblait alors réunir une honnête famille bourgeoise. La tête couverte, par les jours chauds, d'un foulard dont les bouts l'éventaient,réminent critique, désormais sans prétention galante, avait un aspect bonhomme et paterne. Ce n'était plus le Sainte-Beuve d'autrefois, frétillant et requinqué, cambrant et sanglant sa taille, ramenant quelques rares
cheveux roux sur ses tempes, et couvrant son crâne dénudé d'une calotte d'abbé en velours noir. C'était un vieillard à la tête grave, au front méditatif, à l'œil interrogateur et perçant; la malice éclatait dans ses rides : son nez trop fort était vulgaire, sa bouche sensuelle et charnue ; il rappelait vaguement le masque de Socrate. Attiré par son abandon et sa cordialité de la veille, on revenait le lendemain... On avait compté sans ses bourrasques subites et foudroyantes... Son cou gras et ses joues pendantes se gonflaient et devenaient pourpres ; l'écume jaillissait au coin de ses lèvres : sa parole n'était plus qu'un gloussement indistinct, ce qui a fait dire plaisamment à un journaliste que cet homme de génie avait des colères de dindon.
(( S'il pensait qu'on pût mettre en doute sa réussite auprès de quelques femmes du monde, il s'acharnait à prouver leurs faiblesses et leur complet abandon à ses désirs en en donnant des détails trop invraisemblables pour être vrais. Quant à moi, sa fatuité sénile n'a jamais pu entamer mon incrédulité à l'endroit
de ces prétendues bonnes fortunes, mirages menteurs, mais non atteints, de sa jeunesse tourmentée \ »
Ce que M""^ Colet se garde de dire, c'est qu'étant venue un soir faire visite à Sainte- Beuve à la fm d'un de ces dîners auxquels elle fait allusion (il recevait dans sa salle à manger, au dessert) elle ne put se tenir de lui faire une scène à propos de ce silence offensant dont les années ne lui enseignaient pas à prendre son parti. Pour le coup, Sainte- Beuve perdit patience ; et dans une de ces bourrasques subites auxquelles M"" Colet fait allusion et dont elle-même eut cette fois à essuyer la furie, il dit à son secrétaire, avec un geste péremptoire : « Reconduisez M°" Colet ! » Fort ennuyé de cette pénible mission, le pauvre secrétaire fit tout son possible pour atténuer le coup; mais de telles