‹ La belle madame ColetChapitre 85 sur 120 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Il faut avouer que si Louise Colet se faisait d'elle une haute idée, elle y était encouragée par ses amis. Peu de femmes furent encensées comme elle ; et il aurait fallu une tête bien solide, et surtout une qualité d'âme bien supérieure, pour résister à tant de flatteries de la part de tout ce que le siècle, ou peu s'en faut, produisit de grands hommes. Dans ce concert de louanges, dans ce chœur d'adorations, la voix de Victor Hugo est une de celles qui montentle plus haut. L'hyperbole, il est vrai, ne lui coûta jamais grand'chose : mais dans les lettres adressées par lui à la Muse, il en fit une dépense que celle-ci fut seule, sans

doute, à ne pas trouver excessive. L'exubérant poète était-il sincère dans ses effusions ? Oui et non ; il l'était à la manière des gens de lettres, et surtout des romantiques, qui se laissent souvent entraîner par leur verve, sont conduits par la phrase, et perdent volontiers la notion exacte du rapport entre le sentiment et son expression. Le lecteur nous saura gré de mettre sous ses yeux quelques fragments de ces lettres, charmantes malgré leurs exagérations. Le poète les écrivait de Guernesey, où il était alors en exil *.

Je vous dois deux reconnaissances : pour cette charmante lettre et pour le beau poème. Je communie avec vous sous les deux espèces; femme et poète, vous êtes admirable. Vous demandez comment on vient à Guernesey ? Quand je lis vos vers, je suis tenté de vous répondre : à tirc-d'ailes. Mais il faut

l.Tous CCS fragments sont cmpruutéesà des lettres inédites.

bien redescendre dans la prose. L'Angleterre où je vis n'est pas autre chose qu'une prose énorme, et quoi que je fasse et quoi que je rêve, elle me rappelle à la réalité.

Donc, il faudrait tout bonnement aller à Londres, de là chemin de fer jusqu'à Southampton, et paquebot jusqu'à Guernesey.

Quelle fête si vous veniez un beau jour vous abattre dans notre île ! Mais je ne veux pas faire de songes. Il faut toujours finir par se réveiller, et moi, j'ai beau faire, je me réveille proscrit.

Vous voilà donc à la troisième strophe de votre hymne à la femme; la paysanne, la servante, la religieuse...

... Vous avez la touche vraie, grave, forte, et en même temps douce. Osez, osez tout. C'est votre droit et votre devoir. Vous êtes muse et déesse, ne craignez pas d'aller nue. Je dis ceci pour répondre à un mot de votre lettre. Vous faites l'épopée de votre sexe. Dédaignez le monde, et rayonnez au-dessus de lui, tantôt femme, comme Vénus, tantôt étoile, comme Vénus aussi. Poète, vous n'ê-

tes pas une femme, mais la Femme. Courage, donc, et je vous remercie de votre grande et fière poésie...

Le lecteur ne sera sans doute pas fâché de se faire une idée de ce poème, La Religieuse^ pour lequel Victor Hugo exprimait à l'auteur une si débordante admiration. Ce troisième chant de « l'épopée de son sexe » que venait de terminer M'"'' Colet, portait ces mots comme épigraphe :

Du Verbe de Dieu est sortie la Création.

Du Verbe de Thomme est sortie la Liberté.

Du Verbe de la Femme sortira son affranchissement .

Si, dans tout le poème, le ton n'est pas aussi déclamatoire que ces quelques lignes pourraient le faire craindre, on y chercherait en vain une pensée ou une expression qui sortent de la trivialité. Voici quelques vers qui feront juger du reste :

Dans sa chambre enfermée, Elle est debout en face d'un miroir.

Elle s'y voit, et dans son désespoir Elle se dit : « Je ne puis être aimée! » Son teint flétri, rouge et terne à la fois, Ses dents qu'entoure un cercle noir et jaune, Ses cheveux ras grisonnants par endroits, Son front pensif qu'une ride sillonne, Son cou rayé qui se penche en avant, Sa belle main déformée et brunie, Ses deux genoux à la peau raccornie, D'elle voilà ce qu'a fait le couvent 1 *

Quelque temps après, le poète écrit à l'infatigable Muse, à propos d'un échec à l'Académie :

Concourez l'année prochaine... A ce moment-là, j'écrirai à quelqu'un que je ferai rougir peut-être. Ces pauvres lettrés à palmes ne se doutent pas de l'immense honneur

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