‹ La belle madame ColetChapitre 86 sur 120 · La, Religieuse (Perrotin, éd. 1856, p · texte numérisé non relu

La, Religieuse (Perrotin, éd. 1856, p

que leur fait la poésie quand elle daigne entrer chez eux. Je me figure que les honnêtes troupeaux d'Admète ne faisaient guère plus attention à Apollon, lequel était blond comme vous êtes blonde, qu'au premier bouvier venu.

Cher et charmant esprit, je viens à vous, à vos ennuis, à vos déceptions, à ces petites iniquités dont vous souffrez au milieu de la grande iniquité régnante. Ne vous attristez pas, ne vous découragez pas, je vous déclare que la Muse sera couronnée...

Quelle bonne et vraie pâture pour l'exil que la poésie, lui écrit-il une autre fois, et la vôtre a tous les charmes réunis : elle est femme par la tendresse et homme par la fermeté. Donc, ce pauvre misérable régime a peur de mon nom, il vous l'a fait effacer de vos vers, et vous le fera peut-être raturer de la dédicace. Je n'en aurai pas moins au fond de ma pensée cette joie de savoir que vous avez un peu pensé à moi, et que vous avez enchâssé dans le diamant et For de votre poésie ces

quelques lettres de fer battu : Victor Hugo. Et puis, r Avenir est à nous^ et il n'est pas donné à ces souffles-là d'éteindre les auréoles quand c'est vous qui les allumez...

Je reviens à cette douce idée que je vais avoir vos livres. Je les lirai comme tous vos autres vers, au bord de cet océan qui accompagne votre poésie comme une basse continue . Je vous assure qu'il faut être ce que vous êtes, par l'âme et par le cœur, par le style et par l'idée, par la rêverie et, par l'enthousiasme, pour résister à ce splendide accompagnement d'écume et d'ouragan. Vous en sortez comme la Néréide, des étoiles dans les cheveux et la lyre à la main.

Savez-vous ce que je viens de faire pendant toute la matinée, pendant que le vent de mer répétait pour la millième fois cette lamentation dont il assourdit l'exil ? J'ai laissé rabâcher Aquilon, et je me suis mis à relire ce charmant livre que j'ai là sur ma table et qui a pour titre : Ce qui est dans le cœur des femmes. J'ai retrouvé toutes sortes de perles nou-

velles dans le sable d'or de cette poésie. Si je vous avais là, de toutes ces perles qui sont à vous, je vous ferais un collier qui serait à moi. Chacun de ces doux et ravissants vers, je vous l'adresserais. Quel cœur humain que votre cœur féminin, et quelle volupté d'y regarder ! Je vous ferais deux ou trois querelles. Par exemple, je crois à la résurrection de tout, même de l'amour. Ces beaux vers des pages 77 et 78 sont trop sombres et trop durs. L'âme n'est jamais de pierre. L'amour vrai a toujours une étincelle, même sous la cendre, et cette étincelle suffit pour tout rallumer. D'ailleurs, qui peut peser les torts réciproques ? Et la croyance aux torts, ce qui suffit pour le pardon ? Voyez-vous, quand on s'est bien aimé, la porte de Lisonabeau être fermée d'un verrou en dehors et d'un verrou en dedans, il vient un moment où l'on tire le verrou chacun de son côté. Ceci, pour moi, est la réalité; je suis, en toute chose, Tennemi du désespoir. Ce qui est certain, c'est que cette idée, digne, je crois, de votre cœur de poète et de votre cœur de femme, peut faire éclore de

doux vers dans votre pensée et un charmant baiser sur votre bouche. Malheureusement, il ne sera pas pour moi.

Un de vos prodiges : vous faites l'Académie amusante. De grâce, parlez-m'en souvent, parlez-m'en beaucoup. Habillée par vous, elle est charmante. Sérieusement, concourez, faites-nous cet honneur, et l'an prochain, si je suis encore de ce monde, et, si, étant de ce monde, je suis encore de l'Académie, ne vous gênez pas pour me demander le peu que je puis. Je viens de relire votre Colonie de > Mettray. C'est un peu moi qui l'ai fait couronner, j'en suis tout fier. Que vous dire d'ici ? Rien. L'exil, c'est un drap noir cloué sur la terre et un papier brouillard collé sur le ciel. Je ne sais si vous êtes comme moi, mais je trouve le papier gris plus triste encore que le linceul. Où est le ciel ? où est la France ? Où êtes-vous ? Je baise vos pieds.

Il est assez piquant de rechercher quelquesunes des « perles » que Victor Hugo avait

trouvées dans le « sable d'or » du recueil ayant pour titre: Ce quil y a dans le cœur des femmes. Ce sont, adressées à toutes sortes de gens, amis, cousines ou cousins, de petites pièces de circonstance, que l'on se figure difficilement, en vérité, lues par le grand proscrit c( pendant que le vent de mer répétait pour la millième fois cette lamentation dont il assourdit l'exil ».

J'ai le cœur plus content, écrit encore le poète; le soleil me sourit, et je souris au soleil. Autrefois, j'avais Paris sous ma fenêtre : maintenant j'ai l'océan ; les deux bruits se ressemblent, et les deux grondent aussi. Les premières fleurs se montrent parmi les quelques brins d'herbe que j'appelle mon jardin. De temps en temps je vois de ma table où je vous écris un bel oiseau blanc jouer dans l'écume des vagues ou traverser l'espace et la lumière, et il me semble que c'est votre poésie qui passe... Continuez d'être la femme tière, grande, calme, indignée, courageuse.

Votre attitude au milieu de ces boutes, est l'honneur de votre sexe, et suffit pour consoler les âmes honnêtes. La rougeur viendrait au front, s'il n'y avait pas quelques femmes là, depuis vous qui pensez, jusqu'à Pauline Roland qui meurt.

Un autre jour, le poète trouve cette excuse charmante à un silence prolongé, que lui reproche sa correspondante :

De grâce, ne prenez jamais mon silence pour de l'oubli. Je travaille, je songe, j'ai les

Iyeux sur tous ces infinis qui m'attendent ; de là une sorte d'absorption dans le rêve et dans l'idéal; mais vous poète, est-ce que vous ne comprenez pas que cela n'empêche point d'aimer qui nous aime ?. . . Vous m'avez envoyé des vers superbes. Otez-leur ce qu'ils ont de trop personnel, ils seront plus beaux encore. Ne perdez pas votre temps à maudire un homme, vous, prêtresse de l'humanité... Planez, c'est votre devoir d'aigle. ( ^'^)

De la fenêtre où je vous écris, je vois les femmes de la ville qui se baignent jambes nues dans la grande mer sur ma grève. Si vous étiez ici, vous seriez peut-être là, vous baignant aussi, et trempant vos ailes blanches dans l'eau. Je fais ce rêve, et je le termine en demandant à votre ombre que je me figure la permission de baiser vos pieds nus.

...Votre fille est belle, me dites-vous. Je crois bien. Gomment diable aurait-elle pu faire pour être autrement? J'ai fait jadis ces vers :

D'un cygne il ne peut jamais Tomber que des plumes blanches.

Voilà unerévolutionen Espagne. Ceci, joint au ciel bleu, m'attire. Vous pourriez bien apprendre un de ces jours que j'ai été voir de près les barricades de Madrid, car il y a des barricades à Madrid. Oui, madame, la porte de Atocha fait honte au Faubourg Saint-Antoine.

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Je me rappelle cette porte de Atocha. C'était en 1812. J'étais tout enfant. La place du taureau était là tout près. On nous menait promener de ce côté-là, le dimanche, et vers quatre heures nous regardions passer, traîné par quatre mules toute sonnantes de grelots, le taureau fumant et saignant qui venait d'être tué par Ello, le grand torero. Aujourd'hui j'avoue que je voudrais voir passer sur cette place-là, ou mieux encore sur la place de la Barcolle, autre chose qu'un taureau mort. Quand donc verrons-nous traîner aux égouts le vieux cadavre du passé !

Rien ici. Il pleut. Il pleut sur la mer. A quoi bon ? Le Sahara a soif et réclame. Ceci est tout bonnement l'histoire universelle, plus vraieet plus courte que celle de M. de Bossuet.

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