‹ La belle madame ColetChapitre 89 sur 120 · Italie des Italiens, vol. I, p · texte numérisé non relu

Italie des Italiens, vol. I, p

avaient une expression d'arrogance hautaine.

« — Madame, me dit-il brusquement, de quel droit vous promenez-vous dans ma propriété sans que je vous l'aie permis ?

(( — Ne suis-je pas ici dans le domaine public ? Ce chemin n'appartient-il pas à tout le monde?

« — Ce chemin est pour les charrettes, et vous n'êtes pas une charrette, madame.

<( — Mais, — lui dis-je, — je ne crois pas avoir la tournure d'une charrette !

« Je le saluai d'un air railleur et m'élançai à travers champs. Il ne put m'atteindre, et, grâce à ma course rapide, je fus débarrassée pour quelques instants de son irritante compagnie. L'image de mon père et de ma mère flottait autour de moi ; je ne pensais plus au nouveau propriétaire... »

Toute autre, après ce commencement d'altercation, se lut hûtée de sortir du parc ; mais M"°^ Colet avait de vieille date Thabitudc de ne jamais battre en retraite. Elle s'avança, au

contraire, jusqu'auprès de la maison, et s'installa au bord d'une fontaine.

« Je puisais l'eau jaillissante dans mes mains et je m'en désaltérais, quand tout à coup j'entendis le bruit d'une fenêtre qui s'ouvrait... Une femme se montra, ayant à côté d'elle une enfant.

« — Madame, — lui dis-je en tournant vers

elle mon visage baigné de larmes, — au nom

tde cette enfant qui est sans doute la vôtre,

laissez-moi revoir une dernière fois la cham-

[bre de ma mère.

« — C'est impossible, — dit-elle d'un ton [glacial.

« — Oh ! qu'une pareille action vous porte [malheur! — m'écriai-je, — soyez punie dans [cette enfant du mal que vous me faites !

« Et, éperdue, je m'élançai vers la porte du château avec l'intention d'en forcer l'entrée. Je me heurtai sur le seuil au corps raide et droit du grand Belge, qui me dit d'un air niais et insolent :

« — Vous n'entrerez pas, madame, je ne

me soucie point qu'un jour vous publiiez quelque pièce de vers là-dessus.

« Je m'en allai triste et grave, pensant que le grand Shakespeare avait raison et que les scènes les plus déchirantes de la vie ont toujours leur côté bouffon. »

Ce dont M'"^ Golet ne semble pas se douter, c'est qu'elle-même faisait souvent les frais de cette bouffonnerie.

A la bibliothèque d'Aix, elle fut mieux reçue. Il était question, paraît-il, de faire une place à son buste parmi ceux des illustrations dont s'enorgueillissait la ville ; cette gracieuse attention de ses concitoyens lui inspira quelques vers. Elle passe en revue les grands hommes auxquels la ville d'Aix a donné naissance :

Enfin c^est Mirabeau, qu'il suffit que Ton nomme, G^est Mirabeau tonnant du geste et de la voix, Avec la liberté fondant les droits de Thomme Sur d'éternelles lois I

Quelques autres encor dont la gloire s'élève

Ont leur image ici, Et votre sympathie a caressé le rêve

De m'y placer aussi.

M™® Golet nous assure que les hommages, au cours de ses périgrinations, ne lui manquèrent pas, et même en faisant la part du « lyrisme » on peut croire qu'elle en reçut en effet pas mal. Elle arrivait de Paris dans ce Midi facile à l'enthousiasme, chargée de lauriers académiques, en possession du renom tapageur que lui avaient créé son art de la réclame et ses amitiés retentissantes avec des hommes célèbres. Aussi lui faisait-on fête : c'était à qui l'accueillerait, la réclamerait. Mistral fut un de ceux qui passèrent monts et vaux pour venir déposer à ses pieds le témoignage de leur admiration :

« Il est parti sur un mulet, — dit-elle, —

chevauchant à travers champs pour venir à moi...* »

D'autres réclamaient une séance de poésie; Corinne devait monter au Capitole, et ne se faisait pas trop prier pour cela. Aux Arènes d'Arles, on organisa une lecture publique, par M""^ Colet, du Satyre de la Légende des Siècles.

(( Le livre n'a été publié que depuis quelques jours, écrit-elle', je l'ai reçu des mains de l'auteur, et, avant même que cette merveilleuse épopée ne parût, je l'avais entendue des lèvres divines du poète qui l'avait conçue. M'étant levée pour donner plus de force à ma voix, je leur lus ces vers splendides... »

Arrivée à Turin au commencement d'avril 1860, M'"^ Colet embellit de sa présence les

Page 1