‹ La belle madame ColetChapitre 90 sur 120 · Ibid., p · texte numérisé non relu

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fêtes par lesquelles la capitale piémontaise célébrait l'unité italienne. Son talent de se faire bienvenir des personnages importants et de se faufiler partout trouva là de quoi s'exercer : nous la voyons, dès l'arrivée, causer familièrement avec Cavour, dont elle obtient un billet pour la séance solennelle de l'ouverture du parlement. A la sortie, elle rencontra le marquis d'Azeglio, tenant à la main le discours du roi, qui venait d'être imprimé. Ce discours se terminait par cette phrase : « L'Italie doit être désormais l'Italie des Italiens. »

^/jme Qolet vit aussitôt le parti qu'elle en pouvait tirer. C'était pour elle rien moins que l'occasion de se faire la commère du nouveau roi :

« D'Azeglio, raconte-t-elle, me donna le discours; et je lui dis aussitôt, en appuyant mon doigt sur ces mots : « L'Italie des Italiens! » Cette phrase deviendra la marraine du

livre que j'écrirai sur votre noble pays, et dont votre roi sera le glorieux parrain. »

Voici, fait par M'"^ Golet elle-même, le récit d'une petite scène amusante qui se déroula pendant un bal, lors de ce séjour à Turin, et qui donnera mieux que bien des analyses une idée exacte de ce que fut M""^ Golet à cinquante ans.

(( Nous étions en face du cercle de la cour... La princesse Marie nous aperçut, et, avec son aménité ordinaire, me fit signe d'approcher. Le roi, qui causait avec elle, vit le sourire aimable qu'elle m'adressait, et lui demanda qui j'étais ; il accompagna cette question d'épithètes beaucoup trop flatteuses pour ma personne, et auxquelles mon âge ne me donne plus aucun droit. Eussent-elles été prononcées dix ans plus tôt, ces louanges royales ne m'eussent point enivrée.

« La princesse Marie me nomma en ce moment tout naturellement au roi, et lui de-

manda s'il désirait que je lui fusse présentée. Le roi répondit avec son franc et bon sourire, et en fixant sur moi ses deux yeux perçants : « Que voulez-vous que je dise à une muse? J'aime mieux la regarder que de lui parler. »

« Ni avant ce soir-là ni depuis, — continue M"'^ Golet, — je n'ai jamais sollicité une audience de Victor-Emmanuel. Je dois pourtant avouer une faiblesse : si le roi Victor- Emmanuel s'était occupé de poésie ou de littérature, ou avait eu seulement un goût particulier pour les travaux de l'esprit, qui sont la vie même des écrivains, j'aurais éprouvé un désir très vif de l'entretenir. C'est ce désir qui me poussa à connaître la dujchesse d'Orléans, intelligence haute et exquise... »

Sans faire de tort à M"*^ Colet, il nous est permis d'ajouter peu de créance à cet apparent dédain, et de supposer au contraire qu'elle mit tout en œuvre pour approcher le

roi. Elle se consola de n'y pas réussir en allant voir à Milan le roi des lettres italiennes, Alexandre Manzoni.

« Dans les premiers jours de notre indépendance, — raconte Cesare Cantù, — nous arriva M"'^ Louise Golet. Elle avait fait récemment au public des confidences indécentes, et je ne pensais pas qu'elle pût plaire à Manzoni par sa beauté, ni l'éblouir par son intelligence : aussi fis-je mon possible pour lui épargner cette visite. Je dus pourtant finir par la lui conduire... Elle entra, portant à la main le volume de ses poésies, ouvert à la page où elle glorifiait Manzoni. Celui-ci la reçut avec beaucoup de cordialité ; et il va sans dire que cette femme, qui n'a pas craint de publier l'histoire de ses amours, raconta avec un grand luxe de détails la conversation qu'elle eut avec le poète...

« Manzoni marquait aux femmes cette courtoisie, cette bonté empressée, ces attentions aimables et respectueuses que Tage n'en-

lève pas à ceux qui dans leur jeunesse connurent la tendresse. Tout en voulant qu'elles eussent en tête autre chose que de plaire et d'être belles, il ne croyait pas que la morale leur défendît d'être charmantes, ni de parer de grâces leur vertu ^.. »

Le récit de cette entrevue entre la médiocrité boursouflée et l'un des plus purs génies que le monde ait produits, ne manque ni de piquant ni de couleur. Une femme, comme le dit l'historien Cantù, quels que fussent son âge, sa figure et son mérite, était toujours sûre de trouver auprès de Manzoni un accueil courtois, une bonté affable et respectueuse. De plus, M™^ Colet était Française : elle apportait au poète comme un souvenir des jours heureux passés jadis avec sa mère dans cette société d'Auteuil, si séduisante par sa verve, sa grâce et son esprit. Enfin, comme tant

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