‹ La belle madame ColetChapitre 91 sur 120 · Cautù. Reminiscenze · texte numérisé non relu

Cautù. Reminiscenze

d'autres, Manzoni s'illusionnait peut-être sur le mérite littéraire d'œuvres que beaucoup de Français, et à plus forte raison d'étrangers, ne savaient pas juger à leur juste valeur. Pourtant il semble avoir été relativement sobre de louanges, surtout si l'on tient compte du caractère italien, si expansif, si désireux de plaire. Mais laissons la parole à M""^ Golet :

(( La maison est silencieuse et glacée, elle a des airs de cloître comme toutes les maisons de Milan. Les deux fenêtres de cette bibliothèque (cabinet de travail de Manzoni) donnent sur un petit jardin dont les arbres et les arbustes sont dépouillés par l'hiver. Entre les deux fenêtres se trouve une console sur laquelle est placé le buste en marbre du professeur Grossi, qui fut un des plus chers amis de Manzoni. En regard, au-dessus d'un des rayons de la bibliothèque qui couvre toutes les parois, est une belle copie d'une tèle de Ghrist de Léonard de Vinci, faite par la mar-

quise d'Azeglio, fille de Manzoni, et que la mort prit bien jeune à son père désolé...

« Manzoni arrive presque aussitôt que je suis introduite; il me tend la main avec bonté, et je presse, attendrie, cette main vénérable. J'ai devant moi un beau vieillard de taille haute et droite ; sa tête fière, aux traits réguliers, au front inspiré, que de soyeux cheveux blancs couronnent comme une auréole de pureté, a une ressemblance frappante avec la tête de Chateaubriand ; mais l'expression en est plus douce et plus affable. En lui, cette [. tête puissante sied à sa taille élevée, tandis que la tête de Chateaubriand était trop forte pour son petit corps. Le noble vieillard me fait asseoir au coin du feu, sur un fauteuil recouvert de crin noir, et s'assied lui-même en face de moi sur une chaise. Pour garantir ses yeux de la flamme qui pétille dans le foyer, il place devant lui un vieil écran de soie jaune, forme du premier empire ; il m'offre un écran de taffetas vert posé sur la cheminée.

« Je lui fais hommage du petit volume de

mes quatre poèmes couronnés par l'Académie.

<( — Vous ne m'étiez pas inconnue, — me dit-il. — J'ai là un livre de vos poésies où se trouve la traduction de mon chœur d'Ermengarde.

«. Et il se lève pour me montrer le volume. Il parle le plus pur français, sans aucun accent, et ses lettres imprimées à M. Fauriel ont prouvé qu'il écrivait notre langue comme un maître du xvir siècle : il me dit son admiration pour cette belle langue française, si claire et si précise... *.

« — La France, prononça-t-il plus tard, la France qu'on ne peut habiter, ainsi que je le disais à Fauriel, sans éprouver pour elle quelque chose de l'amour de la patrie, et qu'on ne peut quitter sans ressentir les impressions de l'exil... »

Cette visite ne fut pas la seule que M™® Colet fit au grand écrivain. Quelques jours plus tard, elle se présenta de nouveau chez lui, et

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