Italie des Italiens, p
M'^^Colet raconte, à propos de Manzoni, une petite histoire peu connue, arrivée dans ce temps-là, et qui mérite d'être rapportée, car elle met bien en valeur la hauteur d'âme et la délicatesse de conscience du grand Italien :
Pendant la domination autrichienne, Manzoni étant en pleine gloire, tous les honneurs lui furent offerts ; mais son intransigeant patriotisme, qui ne voulait rien devoir aux oppresseurs de sa patrie, les repoussait invariablement. Un jour, un cas difficile se présenta : l'archiduc Régnier lui fit offrir le grand cordon de l'ordre de la Couronne de Fer. Comment refuser cette faveur sans s'exposer à la persécution et compromettre la sûreté de sa famille? Après réflexion, Manzoni s'avisa d'un moyen que l'on pourrait qualifier de pieux jésuitisme : 11 ne pouvait accepter cet honneur, répondit-il à l'archiduc, ayant fait à Dieu le vœu solennel de ne porter aucune croix... Mais il ne disait pas que ce vœu datait du jour
même. Quelques années plus tard, Victor-Emmanuel, devenu roi d'Italie, voulut honorer le génie et la vertu du plus grand des Italiens vivants, en lui offrant le grand cordon de l'ordre des Saints Maurice et Lazare. Manzoni l'aurait accepté avec joie des mains de son souverain : mais, se croyant lié par la promesse qu'il avait faite à Dieu pour mettre d'accord les exigences desaconscience de patriote avec les égards dus à l'archiduc autrichien, il déclina la proposition flatteuse, et ne porta, sa vie durant, aucune décoration.
M™® Colet,qui avait pourtant l'habitude de fréquenter les grands hommes, fut très excitée par cette visite à l'auteur des Fiancés. « Dans les nuits d'insomnie qui suivirent cette visite à Manzoni, dit-elle, les paroles qu'il m'avait dites sur l'Italie et sur le pouvoir temporel du pape s'agitèrent dans mon cerveau ; elles frappaient mes tempes à petits coups redoublés, tantôt sous la forme même que leur
avait donnée Manzoni, tantôt en phrases rythmées et poétiques, et c'est ainsi qu'assaillie par la fièvre j'écrivis en caractères illisibles les vers suivants :
Par un vieillard, par un poète, Voix d^apôtre, âme de prophète, Ce réveil d'un peuple est béni :
Et la patriotique joie Comme une auréole flamboie Au noble front de Manzoni *.
y Ces vers de mirliton valurent à M™^ Colet, de la bienveillance de l'écrivain, la lettre suivante :
a Madame,
<y Des vers comme ceux que vous avez eu la bonté de m'envoyer, et la bonté encore plus grande de m'adresser, m'auraient dans un