Italie des Italiens, vol. T. p
temps donné l'envie irrésistible, quoique audacieuse, d'y répondre par d'autres vers ; mais à présent il ne me reste plus pour la poésie que la faculté de la goûter ; je dis cette poésie qui, sortant du cœur, passe par une imagination brillante et féconde. Et puisque sur ce sujet vous pourriez ne pas entendre à demi-mot, je suis forcé d'ajouter que c'est de votre poésie que j'entends parler. Je dois encore ajouter que j'aurais peut-être exprimé ce sentiment d'un cœur plus libre avant de connaître les louanges qu'une indulgence excessive vous a dictées et contre lesquelles je proteste du fond de ma conscience.
Vous trouverez pourtant des vers, Madame, en tournant la page, car je ne puis résister à la tentation de vous transcrire ceux dont j'ai eu l'honneur de vous parler, et dans lesquels j'ai eu le bonheur de me rencontrer avec vous. C'était dans un hymne commencé trop tard, et que j'ai laissé inachevé sitôt que je me suis aperçu que ce n'était plus la poésie qui venait me chercher, mais moi qui m'essoufflais à courir après elle. J'y voulais répondre à ceux
qui demandent quel mérite on peut trouver aux vertus, stériles pour la société, du pieux solitaire. Ce n'est que dans les deux dernières strophes que vous trouverez, je l'espère, Madame, quelques-unes de vos pensées et de vos images, quoique moins vives ; je transcris aussi les deux premières, pour l'intelligence de l'ensemble...
« Vous voulez bien. Madame, me faire espérer une visite d'adieu. Je n'ai jamais senti comme dans cette occasion ce qu'il y a de pénible dans l'état de ma santé qui m'empêche d'aller moi-même vous présenter mes hommages. Les rôles sont bien renversés ; mais je ne me sens pas le courage de m'opposer aux effets d'une bonté qui me touche encore plus qu'elle ne me confond ^ »
Dans cette visite d'adieu, M°" Colet, désirant que le poète ne se méprît aucunement sur ses mérites littéraires, lui énumère ses succès ;
i.EpistoUirio di Alessandro Màiizoni, let. 370.
« Aucune des grandes voix du siècle ne m'a manqué. Chateaubriand et Déranger m'ont dit les premiers : « Vous êtes poète » ; Lamartine n'a pas dédaigné mes chants de jeune fille ; Balzac et Humboldt m'ont applaudie un soir ; de Vigny, Alexandre Dumas, Antony et Emile Deschamps, Alfred de Musset ont serré ma main comme celle d'une sœur ; Victor Hugo, de la terre d'exil, me répète sans cesse: Persévérez ! »
Malgré soi, on imagine l'imperceptible sourire qui devait danser au fond des yeux spirituels de Manzoni à l'ouïe de cette énumération. « Il s'était levé, dit M"' Colet, et malgré mes instances, il me reconduisit, tête nue, jusqu'à la voiture qui m'attendait dans la cour... \ »
Manzoni, dont la bienveillance et l'extrême modestie s'accompagnaient d'une psychologie déliée et souvent malicieuse, ne s'ennuya sûrement pas ce jour-là.