Italie des Italiens, vol. I, p
paraîtrait la nouvelle feuille, se trouvait dans un grand embarras. Pourtant, elle n'était pas femme à abandonner une affaire tant que restait le moindre espoir de la voir aboutir. A force d'y penser et d'en causer avec son libraire, l'idée lui vint de trouver au journal, dans la personne de la princesse Belgioioso, une divinité protectrice qui remplacerait avec avantage les banquiers récalcitrants.
« J'étais bien certaine qu'elle saisirait aux cheveux toute occasion de parler au public, — dit-elle, — et qu'elle y mettrait l'ardeur hâtive qu'elle apportait autrefois dans ses aventures galantes... »
Les démarches faites par le libraire auprès de la princesse ne réussirent que trop bien, car la pauvre M'"' Colet se vit complètement éliminée de l'entreprise. La princesse Belgioioso, assure- t-elle, voulait être seule, et surtout n'avoir pas dans son voisinage une
femme qui lui fût supérieure par le talent et la beauté.
M"'^ Golet voyait donc s'évanouir, avec l'espérance de sa prime de 2.000 francs, la belle perspective de ses 500 francs d'appointements mensuels. Le libraire félon et l'envieuse princesse s'étaient mis d'accord pour lancer un prospectus où le nom de M™^ Golet n'était pas même mentionné. Outrée, celle-ci s'écrie dans un bel accès de lyrisme, en causant pendant un bal avec l'avocat Francia:
« Le poète va de tristesse en tristesse, le icœur déchiré par de lâches vautours ; il tend à la trahison sa main loyale, il ouvre son cœur confiant aux cœurs gangrenés ; son regard [habitué aux splendeurs du beau se détourne des fanges humaines ; il ne les sent pas grouililer et monter autour de ses pas; son front domine les ténèbres envahissantes ; il suit une |lueur qu'il porte en lui. Son jour se lève enfin ; la mort change sa couronne d'épines en
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auréole, et son bâton d'indigent en rameau d'or! »
« Tandis que je prononçais ces paroles, continue-t-elle, — la voix puissante du ténor Giugliani répandait de salon en salon un de ses chants inspirés... J'étais toute souriante de cette harmonie qui vivifiait. »
Cavour, rencontrant peu après M"* Colet, lui dit sur un ton moins pathétique et moins noble : « Eh bien, ma pauvre dame, la princesse vous a donc soufflé votre journal? »
Louise Colet, qui n'aimait pas à s'avouer battue, essaya de lui faire comprendre qu'elle avait voulu faire une expérience psychologique. « Croyez-moi, repartit le ministre en secouant la tête, en affaires, les expériences psychologiques sont de pures folies ! »
M'°'Coletjura de se venger. « Parfois le chattigre mord par derrière la lionne tranquille, dit-elle, mais celle-ci bondit, se redresse, el écrase en se jouant le maigre animal. »
Aussi, selon sa méthode coutiimière en cas analogue, dédia-t-elle à son ennemie quelques pages de l'un de ses livres, Vltalie des Italiens. Outre ses griefs personnels contre la princesse, elle lui en voulait encore d'avoir été aimée d'Alfred de Musset, qui, on le sait, lui adressa, par vengeance également, ses vers cinglants Sur une Morte. M""' Colet disposait d'un instrument moins redoutable : « chacun ne peut faire que dans sa mesure », comme jadis lui écrivait Flaubert. Voici, à titre de curiosité, le portrait qu'elle trace de la princesse Belgioioso, rencontrée dans un bal :
« La princesse en ruines passa devant nous. Sous les plis flasques desa robe blanche, son corps se penchait, horrible à entrevoir; à travers le cou perçaient les vertèbres. L'épine dorsale se voûtait, saillante, sous la peau parcheminée ; des bras de squelette sortaient en verges de ses manches flottantes. La tête était
ravagée plus outrageusement que le corps ; la bouche, sans dents, souriait, envieuse et sinistre. Les yeux fixes, caves et hagards, flamboyaient d'avidité ; les cheveux, clairsemés, manquaient par places sur le crâne dénudé où les diamants répandaient d'ironiques lueurs. »
« Au temps oii la beauté maigre de la princesse Belgioioso avait l'ambition de tourner toutes les têtes, dit-elle encore, on voyait chez elle, dans un cabinet réservé, une sorte de bière en cristal oii elle avait fait ensevelir un beau Milanais mort à force de l'aimer ; pour les encourager, elle montrait à ses admirateurs la boîte et le cadavre... »
Dans sa chasse aux gens illustres, d'ordinaire fructueuse, M™^ Colet avait pourtant quelques déboires : ainsi, en même temps qu'elle, Alexandre Dumas parcourait l'Italie, mais, soit hasard malencontreux, soit parti pris de l'écrivain, il lui échappa constamment. A Milan, des déceptions de ce genre l'atten-
daient aussi : elle manqua la visite du comte Poerio, et apprit en outre avec désolation que Garibaldi avait couché la veille à l'hôtel oii elle-même était descendue. Il n'avait, il est vrai, reçu que quelques amis triés sur le volet ; mais M"™^ Colet songeait avec amertume qu'avertie à temps, elle serait bien parvenue à se faufiler derrière l'un ou l'autre des patriotes italiens, et à se pousser jusqu'au grand homme,
« J'aurais pu le voir, lui parler, serrer un an plus tôt cette main héroïque ! Je me sentis saisie d'une grande tristesse d'avoir manqué, dans la même journée, la présence de deux êtres sacrés pour moi. Ce sont là de nos douleurs, à nous poètes, qui vivons d'émotions et de sentiments. Retrouverai-je sur mes pas Poerio, Garibaldi ? »
Nous n'avons pas la même inquiétude ; ^|me Qoiet saura sûrement saisir une autre occasion d'approcher le dictateur.
Ayant obtenu par des protections son passage sur un navire de l'Etat, /a Constitution^ qui allait de Gênes à Naples, elle ne tarda pas à trouver, en effet, l'occasion cherchée. A un moment donné, on avait jeté l'ancre près delà frégate la Reine Amélie^ où le commandant de la Constitution se lit conduire pour prendre les ordres de l'amiral Persano. Ason retour, le commandant annonça à M"'^ Colet ravie que Garibaldi allait venir visiter la corvette amirale.
(( Je me hâte de descendre dans un canot qui bientôt croise celui qui porte le Dictateur, raconte M"'^ Colet. Recueilli, simple et vêtu comme toujours de la chemise rouge et du foulard flottant autour du cou, il est debout à côté de l'amiral. Je fais approcher ma barque près de la sienne, je lui remets les vers que j'ai faits sur son entrée à Palerme, je lui dis : « Au revoir, général,si vous le permettez! » En ce moment, des salves d'artillerie partent
de tous les vaisseaux sardes et me coupent la parole; ma barque se perd au milieu de beaucoup d'autres... »
Il ne fallait rien moins que des salves d'artillerie pour imposer silence au lyrisme de M""^ Colet. Mais avec elle, les canons même ne sont pas sûrs d'avoir le dernier mot. Peu après, cetèe femme intrépide trouve en effet le moyen de reprendre la conversation interrompue :
«. Deux lignes de M. de Villamara, ambassadeur à Naples, à qui m'avait recommandée Cavour, m'introduisirent auprès du Dictateur. C'était le cinquième jour de l'entrée de Garibaldi à Naples. Je n'étais pas tout à fait inconnue au héros ; je lui avais remis la veille, au milieu des salves d'artillerie, les vers qu'il m'avait inspirés, et, en 1848, j'avais fait un chant de douleur sur la mort héroïque de sa noble femme Anita. »
Garibaldi habitait à Naples le quatrième
étage d'un petit palais de la rue de Tolède ; la cour, l'escalier, le vestibule étaient encombrés de soldats. La hardie visiteuse se fraie un passage entre les militaires, elle arrive jusqu'à la chambre occupée par Garibaldi, sans souci de le déranger ou de l'interrompre dans des occupations plus urgentes qu'un échange de compliments avec elle. Il était debout, appuyé contre un des montants de son lit de fer.
(( M. Bertani lui lisait tout haut un décret, et un vieillard qui, depuis vingt ans ne quittait jamais le héros, se tenait près de lui. M. Bertani sortit. Le compagnon aimé de Garibaldi jeta sur moi un regard scrutateur ; ma physionomie le rassura, sans aucun doute, car aussitôt il me laissa seule avec l'invincible.
a — Je suis heureux de vous voir, me dit en français Garibaldi. Je ne confonds pas la nation française avec son gouvernement, ses évoques et ses nobles... »
a Je ne dis au héros que quelques brèves paroles sur sa gloire personnelle, si universelle, si retentissante et si pure. Je lui parlai de Venise, où trois semaines auparavant j'avais porté, la première, la nouvelle de son débarquement à Reggio.
« Garibaldi écouta, attentif et ému, mon récit sur Venise.
« — Je suis heureux de vous voir, vous avez bien fait de venir de suite, — me dit-il. — Dans trois jours je ne serai plus ici ; je vais faire le siège de Capoue, ensuite j'irai à Rome, plus tard à Venise... »
« Ce furent ses propres paroles, — dit M™® Coleten terminant le récit de cette entrevue mémorable, — et les proclamations qu'il publia les jours suivants semblèrent les confirmer. »
Si M"'® Colet parvint à causer avec Garibaldi, en revanche elle ne réussit pas à voir le pape, malgré de nombreuses et actives démarches. Force lui fut, en fait de dignitai-
res de l'Eglise, de se contenter d'une entrevue avec le cardinal Antonelli. Ses amis de France et d'Italie, dit-elle, lui avaient écrit si souvent : « Vous ne pouvez quitter l'Italie sans voir le cardinal Antonelli », qu'elle se détermina, après un premier échec, à se rendre de nouveau au Vatican pour tenter d'être reçue par le prélat.
Les Italiens, si haut placés qu'ils soient^, se font un point d'honneur d'être tout particulièrement affables à l'égard des étrangers : et quand l'étranger est une étrangère, leur amabilité se fait encore plus empressée et presque caressante. Le cardinal appela M™^ Colet cara mia^ lui prit les mains, se mit à sa disposition pour lui procurer fêtes ou introductions pendant son séjour à Rome. Ils causaient assis l'un près de l'autre sur un étroit canapé, la robe de la femme de lettres touchant la soutane du prince de l'Eglise. M'"^ Colet ne perdit pas une si belle occasion de
développer abondamment ses idées sur la ^, politique de la France, celle de l'Italie, la reli- , gion, le pouvoir temporel, et autres questions à l'ordre du jour. Le prélat écoutait patiemment, souvent opinait du bonnet, se gardait [ surtout de contredire sa fougueuse interlocu- I trice. Mais quand celle-ci, tenace comme toujours, le pria de lui obtenir une audience de Pie IX, il eut un geste vague : c'était fort difficile dans un aussi bref délai... M""® Colet n'était plus que pour peu de temps à Rome, et le Saint Père, surchargé, n'accordait pas
en ce moment d'audiences
« Je devine à son regard qu'il ne se soucie point que je dise au pape ce que je viens de lui dire à lui-même », écrit M"'^ Golet ; et, selon sa coutume quand elle croit avoir contre quelqu'un des griefs, elle trace de l'éminence un portrait peu flatteur, où perce sa rancune :
« Il y a quelque chose d'indécis et de flasque dans toute sa personne ; ses traits et son teint sont d'un Hindou, ou plutôt d'un Chinois; sa bouche, large et grimaçante, est horriblement déplaisante; ses dents sont longues et jaunes; ses yeux pleins de flamme sont caressants, mais, par éclairs, très durs et presque féroces. C'est un regard animal plus qu'intellectuel...
« L'impression que j'emporte du trop célèbre cardinal est celle d'un esprit vif et fin, aux lumières bornées ; ignorant des questions générales, manquant d'horizon, d'initiative, et de la décision nécessaire pour sauver l'Eglise en la ralliant au mouvement irrésistible de rénovation qui entraîne les esprits...
« En sortant du Vatican, je me fis conduire à San Pietro in Montorio, je m'assis à l'angle de la terrasse qui domine Rome, et je notai sur mon carnet ma conversation avec le cardinal. »
Comme il arrive à plusieurs de ceux qui ont connu l'Italie, M'"^ Colet, de retour en
France, garda du beau pays de soleil et d'art une nostalgie inguérissable. L'Italie, qui de tout temps captiva les plus grands esprits, a de quoi séduire aussi les autres. Sa grâce facile, son éclatante lumière, ses couleurs tranchées, le caractère de sa population, si spontané, du moins à la surface, tout, dans ce pays, devait plaire à la Provençale qu'était restée M"'*" Colet malgré trente ans de vie de Paris. D'ailleurs elle n'aimait plus cette ville, \ qui après avoir porté aux nues la femme jeune et entreprenante, n'avait qu'indifférence, maintenant, pour la Muse vieillie.
« Durant trois mois, — dit M""^ Colet dans une langue qui devient plus emphatique et plus pâteuse avec les années, — j'ai senti l'étreinte sauvage se resserrer, étouffante et sinistre, absorbant en elle tous les points lumineux : l'amour, importun à la débauche; la poésie, inaccessible à l'argot ; la foi, gênante à l'hypocrisie; la fierté, incommode à la bas-
sesse; la liberté, inutile à la fortune; les sentiments, embarrassant les ressorts; tout ce qui chante, inquiétant pour tout ce qui grouille; tout ce qui plane, ennemi de ce qui rampe ! J'ai fermé les yeux pour ne plus voir; j'ai raidi l'idée et je m'y suis murée. »
En Italie, l'affabilité naturelle des habitants, leur exagération mi-voulue, mi-naïve dans l'expression de la sympathie qu'ils éprouvent, ou même, plutôt que d'être désobligeants, de celle qu'ils n'éprouvent pas, donnaient à M"'*" Colet l'illusion de retrouver parmi eux quelques-uns de ses succès d'autrefois. D'ailleurs, si elle n'avait jamais été difficile sur la qualité des hommages qu'on lui adressait, elle le devenait maintenant moins encore. Elle s'étend avec complaisance sur les compliments des domestiques d'hôtels, ou sur ceux que lui faisaient les pharmaciens de Naples. Laissons-lui la parole pour nous relater un de ces épisodes qui provo(jucnl la pitié
en même temps que le sourire, en révélant l'angoisse dépourvue de noblesse, mais néanmoins cruelle de la femme qui ne peut se résigner à vieillir :
a Etant fort souffrante après une excursion à Caserte, on m'ordonna un purgatif; j'entrai dans une pharmacie et demandai une bouteille d'eau de Sedlitz.
« — Signora no, me dit 1' « apothicaire, l'huile de ricin est la reine des purges, et notre ville est la terre promise du ricin.
<( J'acceptai l'affreux liquide en lui répétant toutefois, tandis qu'il en remplissait une bouteille :
« — Basîa ! Basla !
« Mais son attention s'était détournée de Idifurga regina, il la concentrait tout entière sur moi, et me regardait avec une expression de surprise admirative. Je l'entendis murmurer à un de ses visiteurs :
c( // bel naso ! Il gentil naso ! Gesà Maria, il bel naso ! ^
1. « Le beau nez! le joli nazi Seigneur Jésus, le beau nez! »
« Quand je voulus payer notre homme, il me répliqua :
« Nienle, signora^ nienle, resio al suo commando per il suo bel naso ! ^ »
Après s'être « murée dans l'idée » pendant trois ans, M"" Golet n'y tint décidément plus. 11 lui fallait à tout prix revoir cette terre d'Italie ^ où elle recueillait encore des hommages, ne fût-ce que ceux des pharmaciens admirateurs de son nez. Au commencement de 1864, elle décida de repartir.
« Il est, dit-elle, une mystérieuse phtisie qui atteint les esprits comme les corps ; irrésistible est alors l'appel des contrées oii nous espérons renaître.
(( Hier, des amis bien chers m'entouraient au
1. «Je n'accepte rien, madame, et reste à votre service pour l'amour de votre beau nez! »
2. « Elle était vieille, dit Barbey d'Aurevilly, elle était souffrante, mais héroïque. Elle avait le catharre de Facino Cane, dont sa poésie rappelait la clarinette : mais sa vanité de bas bleu rouge était plus forte que tous les rhumes, et elle se mit à promener majestueusement le sien de Turin à Florence, de Rome à Naples et à Palerme.Sa débordante personnalité l'enraînc dans le plus bouillonnant des bavardages... > (Les Bas bleus.)
début de cette année nouvelle. Ce qu'elle cache de tressaillements et d'espoirs, les illustres, les militants et les forts l'énumérèrent pour me retenir. Les obscurs tendrement me disaient : « Restez, puisque nous vous aimons ! » Les poètes m'exprimaient dans leurs vers toutes les sympathies qui enlacent... A l'un d'eux, fraternel et ému, toujours vaillant, malgré ses souffrances, j'ai répondu par ce chant d'adieu :
A Emile Deschamps
Si je résiste à la prière De tout ce qui vient m'attendrir, C'est qu'au pays de la lumière Je m'enfuis pour ne pas mourir *.
Et, abandonnant le boueux et sombre Paris, M""® Colet cingla pour la seconde fois vers de plus doux rivages.
1, Italie des Italiens^ IV, p. 470.