‹ La belle-mère et le gendreChapitre 11 sur 50 · SCENE I · texte numérisé non relu

SCENE I

M'"" DOr.FEUlL, ÉLISE.

MAIIAME DOIIFEUIL.

Nous voilà seules: viens, et causons à notre aise. Dis; fiois-tu (|ue toujours Darcy t'aime et te plaise? Votre accord apparent esl-il réel ou faux? Es-tu vraiment heureuse? A-t-il quelques défauts? Allons, conte-moi tout, et sur-tout sois sincère: Un enfant n'a jamais de secrets pour sa mère.

ÉLISE

Je ne j)uis mieux rcpoiulre à ce tendre intérêt [cref. Qu'en vantant mon bonheur, (jui n'est point un se- Mon époux est si bon ! un peu vif; mais rpi'importe? Je l'aime, et contre moi je crains peu qu'il s'em[)orle. lUen ne pourra jamais détruire notre accord : Car tout ce qu'il voudra, je I<! ferai d'abord.

MADAME nORl'EUlL.

C'est pousser un peu loin, je crois, la complaisance : Un mari n'a pas droit à tant d'obéissance. Mais, hélas! voilà bien comme sont les enfants. Aimai. t mieux un époux souvent que leurs parents ! Ainsi, jus(|n'à ce jour, [las le moindre nua{5e N'a troublé, je le vois , la paix de ton ménage?

ÉLISE

Non; Darcy m'aime tant! Mon avis <'st îe sien; Le désir qu'il exprime est aussitôt le mien.

MADAME DOnrEllIL.

Soyez toujoiu's unis : c'est ce tpie je demande ; Mais de voiisdeux, ici, qui [jouverne et commande? l\é[U)nds.

ÉLISE

Moi quelquefois, quelquefois mon époux.

Du droit de commander nous sommes peu jaloux, Chaiun,avee plaisir, à l'autre l'abandonne.

SI A DAME DOIIFEUIL.

Mais la dépens(ï enfin, qui la rè{;le et l'ordoniK!?

ÉLISE

C'est moi; mais mon mari me conseille souvent; J'aime à le consulter. Quand j'ai besoin d'argent, J'en demande à Darcy ; jamais il n'eu refuse : Aussi de sa bonté, moi , jamais je n'abuse.

MADAME DOIIFEUIL.

Ma chère enfant, ton cour si naïf et si pur

A , pour se diriger, besoin d'un guide sur ;

Je le serai ; qu'à moi ma fille se conlie :

Une mère est toujours notre meilleure amie.

Quand ton père vivait, c'était avec raison

(^u'il me laissait le soin de mener la maison.

De tout, me disait-il, sur toi je me repose, [se.

Et le pauvrehomme , hélas! ne faisait pasgrand cho-

Qu'en était-il besoin? De tout je me mêlais;

Je recevais l'argent ; je grondais les valets;

Moi seule j'ordonnais les dépenses à faire,

Et j'avais en mes mains la clef du secrétaire.

Avaii-il un procès, j'allais avec ardeur

Visiter président, juges et rapporteur; J'étais chez l'avocat, au {jreffe , à l'audience. Il n'eut qu'à se lyuer de cette conKance. Jamais, tu t'en souviens , je ne le querellais : Il est vrai qu'il faisait tout ce que je voulais : Et voila le bonheur si précieux , si rare. Qu'à mon cendre, qu'à toi ma tendresse prépare. Mais tu <lois d'un défaut te corriger d'abord : Tu consulles Darcy sur tout ; c'est un grand tort. Il est impolitique, et dangereux pent-êire Qu'un mari s'accoutume à se croire le maître. Et déjà de lui-même il n'est que trop porté A s'arroyer sur nous la pleine autorité.

ÉLISE

Il m'est si doux pourtant de consulter sans cesse L'époux dont chaque jour j'éprouve la tendresse!

MADAME DOnPECIL.

Tu ne fais là ,vois-lu , que lui troubler l'esprit. Il ne s'en plaint jamais, pareeqn'il te chérit, Parcequ'à tes désirs consiammcnt il se prête; Mais ne devrais-tu pas, <:n épouse discrète. Sans vouloir l'accabler encor de soins nouveaux. D'un aussi bon mari ménager le repos?

ÉLISE

Ah! son repos m'est cher, et je ne veux rien faire Qui me rende importune, et puisse lui déplaire.

MADAME DORFEUIL

Ton cher Darcy, je l'aime !... Il faut le rendre heureux. Sois prompte à deviner, à prévenir ses vœux; Et même, si tu veux être toujours chérie. Ne crains pas d'employer quelque cofjuetterie.

ÉLISE

Moi , ma mère?

MADAME DOIIFEUIL.

En ménage il en faut quelquefois.

ÉLISE

Oh! non ; je n'en aurai jamais besoin, je crois.

MADAME nORFEUIL.

Tu crois' Tu n'en sais rien; laisse-moi te conduire. Par exemple ( entre nous permets-moi de le dire ), Pourquoi ce négligé? Ton mari peut penser Qu'à lui plaire déjà tu prétends renoncer. 11 peut en concevoir <pu'l(jue alaruie secrète.

ÉLISE

Mais pour rester chez soi faut-il de la toilette?

MADAME DOIÎFKIIL.

liCS maris savent gré d'un soin qu'on prend pour eux :

Pour conserver le cœur il faut charmer les yeux.

On s'expose , à côté de femmes élégantes ,

A des comparaisons souvent désobligeantes.

De notre négligence une autre pioKlant

D'un fidèle mari peut faire un inconstant.

Il est plus d'un volage et plus d'une coquette...

Madame Méricour, que tu crois si parfait»-.

Et (lue lu chéris tant . entre nous, l'est un peu.

cJR>s

ÉLISE

oâ»

Quoi!.

MADAME DORFEriL.

Je ne l'aimo guère, et je t'en fais l'aveu. Mais à qui ce matin voulait-elle donc plaire? Tu ne brillais pas trop auprès d'elle, ma chère. Quelle riche toilette!... Ah! j'en souffrais pour toi.

ÉLISE

Klle aime à se parer.

MADAME nOIiFEUIL.

. Oui, b(îaucoup, je le voi.

Avec plaisir souvent Darcy l'a regardée : Moi, je les observais.

KLISE.

Mais quelle est votre idée?

MADAME nOKKEUII,.

Élise, mon dessein n'est pas de t'effrayer ; Mais de cette coquette il faut te défier.

Ah ! vous la jufjez mal , et son ame sincère

A la co(iuetterie est sui-tout étrangère.

Elle chérit Darcy ; mon cœur en est flatté :

Elle aime en lui lautenr de ma félicité ,

Et témoin do nos nœuds, dans ma meilleure amie.

Mon époux, à son tour, voit une sœur chérie.

Heureuse par l'amour comme par l'amitié ,

Ce cœur de l'avenir pout-il être effrayé!

MADAME DORFEUIL

J'admire de ces nœuds la douceur fraternelle. C'est sans doute pour prix d'une amitié si belle Que de certain secret elle ne t'instruit pas?

ÉLISE

Comment?

MADAME DORFEUIL

Oui , je l'ai vue à Darcy parler bas, loi même , tantôt.

ÉLISE

En êtes-vous certaine?

MADAME DORFEUIL

Très sûre... Allons, vas-tu te faire de la peine? Vas-tu croire?... Fi donc!... Je sais que les maris... Mais le tien! J'en réponds... Puis il est trop épris... Oui, je le gagerais, c'est quelque bagatelle... Le premier mois d'hymen un époux est fidèle.

Darcy n'est pas trompeur: dès que je le verrai, Sm- ce mystère-là je l'interrogerai.

MADAME DORFEUIL

Es-tu folle i* Comment? Compromettre ta mère! Garde-t'en bien au moins: tu dois feindre, au con-

[traire.

Le beau moyen vraiment de savoir ses secrets! Tu n'en tirerais rien, et tu l'irriterais. Il faut attendre, il faut agir avec prudence... D'ailleurs c'est à des riens mettre trop d'importance. Mais j'aperçois Darcy; laisse-moi lui parler : Tu pourrais te trahir; il vaut mieux t'en aller.

ELISE, à part.

Je me fie à Darcy; je lui rends bien justice,

Et pourtant quelque crainte en mon ame se glissï.

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