L AMOUR DE DIANE
Claire interrogea Diane, qui avait aussi des coi-fidences à lui faire.
— Mais toi, à ton tour...
— Mon récit sera plus court, Claire... Tu sais que mon père n'a depuis longtemps qu'un désir, celui de me voir mariée. Il me demande parfois avec une certaine brusquerie quand aura-t-il des petits-enfants pour grimper sur ses genoux. Il donne des fêtes à mon intention, et chaque fois qu'on lui demnnde ma main en mariage, ce qui arrive souvent, il ne manque pas de me bouder pendant quelques jours parce que je refuse le... prétendant. Tu souris?
— Oui, de l'accent dédaigneux avec lequel lu viens de prononcer ce mot de prétendant.
— 11 n'y a rien de plus fade, à mon avis, qu'un homme qui vous fait la cour, ainsi qu'on le dit vulgairement. Il prend dos airs pemliés, vous dit des
64 LA i;ki.li; mu-: iik
douceurs, vous fait des complimoiils. Il esl moins qu'un lourleieiiu qui roucoule jiprès sa tourlerrile parco qu'il croit tUre ijracitnix et qu'il ne re>l pas.
— Tu es cruelle.
— Je suis juste !
— Kiilin ilvnune exception...
— Tu veux parler du chevalier de la Torche ?
— Claire, ce n'est pas seulement des conlidence-; roinuie toi que j'ai à faire, ce sont des conseils que j'ai à te demander...
— Diane, je te remercie de la conlianc(v..
— Tu la mérites, ma sœur!
— Merci encore !
— Tu connais, du reste, déjà un peu toute mon histoire. Le dernier prétendaiii qui s'est présenté esl celui qu'il m'a été le plus difficile d'éconduire. Georges de Marillan est le fils d'un des meilleurs amis de mon père et je l'aime beaucoup, mais pas comme il l'entend. Ne s'est-il pas avisé de tomber amoureux de moi"? En vérité, on n'est à l'ahri de rien!
— Ne raille pas, Diane !
— Je parle sérieusement. J'étais habituée à regarder Georges comme un frère, et voilà tout à coup qu'il s'est montré disposé à me ravir ma liberté. 11 ne s'est heureusement adressé qu'à moi seule, ce en quoi il a fait preuve de plus de tact que ses prédécesseurs...
— Tu l'as repoussé.
— Je veux être franche, je n'ai pas eu entièrement ce courage. Je lui ai répondu que je ne songeais pas encore au mariage, que je réfléchirais. 11 m'a demandé alors quand lui ferais-je connaître le résultat de mes réHcxions.
— Et que lui as-tu ilit?
— Ma foi!... que, malgré mon étourderie, je préférais coiffer sainte Catherine plutôt que choisir un mari à la légère, et qu'il me faudrait beaucoup de temps, beaucoup de temps, avant de prendre une résolution.
— Tu as dû lui percer le cœur?
— Je le crois, mais comment faire?,.,
— Prends garde que ce que tu tortures tant chez les autres soit le plus tôt atteint chez toi.
— J'en ai peur! Depuis que j'ai vu le chevalier de la Torche, j'ai perdu beaucoup démon insouciance. Le ton léger que j'emploie lorsque je m'occupe de certains sujets est dans ma nature et non pas dans mon cœur.
— Diane, tu es décidément incompréhensible !
— C'est vrai... Qui sait?... peut-être n'appaitiendrai-je qu'à l'hoinme qui m'aura devinée. J'ai cru un moment que le chevalier de la Torche était cet homme-là. C'était un soir, il y a un mois. Mon pè: e avait donné une fête, mais
LA BliLLK MIKTIK
Eufin, le voici! (P. C9.
non en mon honneur celle fois, en riioiincnr d'un ami dont il fiHriil le letoiir à Marseille. Il était dix heures et la compagnie était sur le point do se séparer, quand je ne sais qui proposa de faire une promenade dans le jardin. Le temps était admirable, le ciel parsemé d'étoiles resplendissantes et l'air doux ot^iarfumé. Un jeune homme m'oiïrit son bras. Je reconnus un des convives qui avaient montré le plus d'entrain et le plus d'esprit.
Liv. 0. — riiiiODoiiE iis.NrtY. — la bi i.i.r jiiKrrE. — kd. j. noiFF vt c'". uv. !>
60 I \ i;n I 1 Mil I IK
— Couuuonl le chevalioi se liouvail-il cln-z loi? Je ne nio ra[>iielle pas 1") avoir vu. el. si je coanai< heaiic >iip, ^m\u-,- à loi, sou uoiu, je ne connais pa-i. cil levauohe. son vi<ai;e.
- Tu le verras saij< doul.- aujoiiririuii. Je le dè>ire vivement.
Le oiievalier avail tUé présenté à moi père par un de ses meilleurs M. de Sv^riiîuon.
Je connais ce no n. >1. de Si'rign'>ii n' i-t-il [)as eu, il y a quelque temps, '. ^ p.-'pnel^'s qui oui été !a proie des llammes?
— IMécisi^m.nî. C*e>t même de ce sinistre que date son amitié pour Maurice.
— Maari.e!
- J'oubliais de le dire q i' le ctievaln'r de la Torche se nomme ainsi, (irùce à lui. M. de Sériiînon a trouvé le salut au mouieul où une miraille allait s'eorouler el l'ensi'velir sous ses ruines fumantes.
— Voilà une belle action.
— Oai, d'autant plus belle que .Maurice risquait sa vie pour avertir le vieux iienlilhomme; aussi si tu savais quelle reconnaissance ce dernier a pour lui:
Mais je ri'prend> mou récit. J acceplai .M. Maurice pour cavalier, nous descendîmes au jardin et nous commençâmes notre promenade. Le chevalier fut dabord assez banal. Il parla naturellement de la température. J'avais chaulé dans la soirée un ou deux morceaux, il me complimenta en me disant que, non seulement j'avais la voix belle et juste, mais que je savais encore lui donner une expression admirable.
Je le remerciai, a.s^ez embarrassée, car rien ne me gène plus que les félicitalions. Peu ù peu il s'anima, notie conversation prit un ton plus élevé. Et sais-tu de quoi nous tinimes par causer?
— Tu me pardonneras si je ne devine pas.
— Du mariage!
— Voilà un singullier sujet pour toi qui le dédaignes tant.
— N'est-ce pas? Je me laissai aller a dire comment je comprenais l'union de l'homme et de la femme.
— J'aurai voulu t'entendre, Diane !
— Je lui fis part de toutes mes idées. Je n'approuve, moi, le mariage qne comme une juste association de deux êtres qui s'aiment. Je veux l'égalité parfaite entre deux époux et je n'admets pas que l'un soit fait pour obéir et l'autre pour commander. Les fonctions et les devoirs de l'un et de l'autre sont si différents!
— Tu as peut-être raison!
LA IŒLL1-: MILITE 07
— Si j'ai raison! Et crois-tu que Dieu ait compris autre iicnt une insliluliun si profanée?
— Que répondait le chevalier ?
— Il médisait qu'il partageait ma manière de voir et, pendant cetenips-ià, -on bras pressait doucement le mien. Notre conversation dura a-sez longtemps. Lorsque nous rentrâmes, nous ne parlions plus; il était pensif et moi aussi.
La nuit, je ne dormis point. Je me levai à cinq heures du matin, snivaîil mon habitude, et je me mis à parcourir, comme toujours, les champs.
J'étais fatiguée de la marche et du soleil, lorsque j'entrai par li.i-nd dans nn de ces bosquets qu'il te serait facile de voir d'ici.
Je m'assis et je me mis à songer. Je ne tardai pas à réfléchir à ce que j'avais dit au chevalier de la Torche. Je me demandai ce qu'il avait pu penser de moi et si ses marques d'approbation, il ne les avait pa> seulement donn'es par politesse.
Comme j'étais ainsi occupée, j'entendis un léger bruit. Je 'cvai la tél.; et je reconnus Maurice... Malgré moi, je devins toute tremblante.
<( — Monsieur! » dis-je, et je balbutiai quelques mots.
Je ne savais ce qui se passait en moi. J'étais confuse, car il me semblait que le chevalier avait lu mes pensées sur mon visage. J'aurais voulu pouvoir me cacher...
— Diane! » murmura-t-il d'une voix pleine d'une douceur pénétrante.
Ce mot me calma un peu et me rendit presque à moi-même. Maurice s'agenouilla devant moi et nie saisit les mains. Je n'eus pas le courage de le faii-e relever aussitôt. Nous restâmes ainsi un moment à nous regarder. Ce que nos yeux se racontèrent pendant ce temps-là, il me faudrait trop de temps pour t'en faire part.
Ce fut moi qui rompis la première cet entretien muet. Je retirai brusquement mes mains de celles du chevalier et je pris la fuite.
J'ai revu Maurice plusieurs fois depuis cette courte entrevue. La ilernière, il a osé me dire qu'il m'aimait et qu'il désirait ardemment devenir mon époux. Je ne sais si c'est ma crainte ou ma répugnance pour le maiiage qui m'a saisie, mais je l'ai traité froidement. Quand il me quitta, il avait l'air dés ■ péré.
Deux jours après, il m'écrivit dos choses bien tendres et bien toui liantes qui ne laissèrent pas que de faire une vive impression sur moi.
— Lui as-tu répondu?
— Oui, hier... Un seul mot : « Venez! » Je croyais le trouver ce malin dans le bosquet, je croyais que je poui'rais avoir avec lui une nouvelle explication à l'endroit où était peut-être né son amour et... j'allais dire le njien... Je me trompai !
C8 i.\ i:i i.i.i Mil: I n:
Diaiio hiissi la liM«'.
— C'esl inainliMiaiil. ('.lairi'. <lii"il l.iiil qiK' tu int« ((inscill.'s. (",r.>is-lii (jucî je ïiois rt^cllein»M»t amoiinMi^t* ilu r|ii>va'ii'r di* la rorclic?... Tu l's (Miil)arrass(V' po'ir me n^pomliv?
lK'aucon|). iMit'Iïi'l. Si j'en jii.'tMraprt's m u. lu ii aiiui-- |ta> t'iicoro, car lu M» atïeclioi) nu^ si'mblo aulreuiiMil violiMiti*. auln-iuciil profoiulf que la liemic. Mainlenant, il faut lonir i-oiupU* tl<' Uni rararlt'it», de tes liahitudos, do tos idùes. El puis pi^ui-rlro ui- t'o>l-il pas [)i>ssil>lt^ do liro tui-uu'^uio au fond do lon (Mrui ?
Tu as rai-ou.
I,os doux ainios -ardoroul un instaul lo silonco. Diam^ rcpi'il la parolo la prouiioro :
— Quoi ipiil eiixiil. promellons-ijousde nous raconter to ijouis lidcleincnt no- impressions el ce qui se passera pour nous, soil d'iieurcu\, soil de nialhouivu:;.
Claire end»r.is-a M"" do Môiicourt.
— Je m'y engage :
Los deux jeunes (illos ne lardèrent pas à reprendre le chemin du cliâtcau. Il était près de huit heures lorsqu'elles y arrivèrent. A ce moment. Miette s'éveillait.
— Où suis-je? Pourquoi ce grand jour? Ah! je me rappelle!... Je viens de rover que j'étais encore dans le souterrain et que je me trouvais... Le sing.dior songe! J'avais à côté de moi Pierre el le chevalier de la Torche. L'un nie suppliait d'aller avec lui, et l'autre me disait de rester dans ce lieu, qu'il m'aimerait beaucoup. .. Pourquoi n'écoulai>-je pas mon ami d'enfance?
.^Kelte s'était levée.
Elle. était réellement charmaule, malgré ses pauvres vêtements. Un rayon de soleil glissait dans sa chevelure en désordre. Ses heaux yeux noirs, entourés d'un léger cercle bleuâtre dénotant que le repos n'avait pas été suffisant, avaient quoique chose de rêveur et de doux.
Elle s'approcha d'un ruisseiu qui courait en ondulant à quelques pas, et, prenant un peu d'eau dans le creux de la main, elle commença sa toilette.
Lorsqu'elle eut fini, son teint était redevenu frais et vcimeil. Les traces de fatigue avaient presque entièrement disparu.
— Il est temps, maintenant, ,murmura-l-elle, d'aller voir M"° Diano. mon amie et ma protectrice.
LA I5I;LM: MIKTTK 69