PEUX VICTIMES
On avait enlevé à M'^" Laiaigti les meubles dont sa cellule avau et.' ,i.arnie. Elle supporta fort bien cette mesure, mais elle se refusa constamment à mettre le costume de la prison.
Elle écrivit à ce sujet, à son oncle, frèie de son grand-piMe, une lettie iiis laquelle elle déclara nettement qu'elle ne ri'vètirail jamais la " livrée du ime. )>
Voici cette lettre :
" .Mon cher oncle, ■ Si c'est fulie de ré.Mstrr à la force quand on est rruversé, de ro:iibattre encore, quand on est vaincu, de prolester contre i'injusliciî «piand nul ne r^nlendra; si c'est folie de vouloir mourir debout, quand, pour mesure d'une
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vie, il ne reste. litMas ! ([iie la iuiiL^iuMir (i'iiiic thainf. |)laii,'ii('/-in(>i, mon oiicl(\ je suis folle.
«< J"ai [)asst'' loiile la soiriS' (.riiicr el Icmlc ct'lte iiiiil a familiaii^fr mon cu'ur et ma coiiscienre avec le joug nouveau qu'on leur impose. Il est trop Inurd : mou cteur et ma conseienre se révolleul. J'acceiiterai de la loi les rigueurs qui pourront me tuer | lus \ile. Je n'en acceptera; pas les humiliations (jui n'ont qu'un ImiI, me dégrader et m'-iNilir.
• l'.coute/.-moi, mon Iton oncle, et croye/.-le, ce n'est pas devant la douUîin" tpu' je recule.
'. De ninn lit à ma fliennnée, i\ y a seize de mes pas, de la jioric à la fenêtre, il y en a ixuf. Je les ai comptés; ma cellule est vide. Kntre ces quatre mii'-s froiils et nu<. «'utre son pavé de grès et son plafond de lattes, il reste un lit de fer et un laliourel de bois...
« Je vivrai là.
" Du dimanche où vous serez venu au dimanche où vous reviendrez, il y aura six jours de souiïrances solitaires pour une heure de soulTranccs partagées.
> Je vivrai ces six jours.
" Mais porter les insignes du crime, sentir se débattre ma conscience sous cette fatale robe de Nessus, qui ne s'attache pas au corps seulement... qui brûle et tache rame...
■< Jamai^I
'■ Je vous entends me dire que c'est l'humilité qui fait les martyrs et les saints.
« L'humilité, mon oncle, je la comprends dans les héros ; je l'adore dans \d Christ! Mais je ne donne pas ce nom à l'asservissement de la volonté, à la violence, au sacrifice forcé, au renoncement de la paix. L'humilité, c'est la vertu du calvaire, c'est l'amour des abaissements, c'est le miracle de la foi... Je m'honorerais d'être vraiment humble, mais je rougirais de le paraître si je ne l'étais qu'à demi.
« Or, mon oncle, laissez-moi vous le dire, à cette heure, je ne suis pas assez forte pour m'élever si haut. J'ai des défauts, des préjugés, des faiblesses. Hier encore, enfant du monde, je n'ai pas dépouillé toutes ses idées : je n'ai pas désappris toutes ses maximes.
(' Je me préoccupe de l'opinion des hommes plus que je ne le devrais peut-être.
« J'ai la vanité de l'honneur humain; mais, si je suis femme, très femme, j'ai du moins appris du malheur à ne pas mentir à moi-même... Je me connais, je me juge, et c'est parce que je me suis jugée, que je repousse le vêlement infâme dont on a voulu me salir. A titre d'innocente, je ne dois pas le porter. A titre de chrétienne, je ne suis pas digne encore de le revêtir.
LA BKl.I.K MlKTTi: CCI
« Mon oncle, je veux soulTrir... je le veux,
<( Seulement, Je vous en supplie, intervenez auprès de niuii directeur pour qu'il m épargne les tortures inutiles et les coups d'épinp;les anodins, les grandes pauvretés et les petites misères qui semblent rtre ici la trame même de la vie des; cajitifs.
« J'ai tant à soulïrir dans le présenti j'ai lant à lutter dans l'avenir!
« Obtenez qu'on ménage mes forces.
u Hélas! je n'aurai pas trop de tout mon courage pour subir toutes mes douleursl...
« Adieu! mon oncle. Ecrivez-moi, ce sera fortifier mon âme. .\imez-moi, ce sera faire vivre mon cœur.
« Votre
« Marie Cappelli:. »
« P. S. On prétend que la pensée d'une femme est toute dans le posl- « scriptum de ses lettres. Je rouvre la mienne, mon oncle, et je vous dis : «< Je •< suis innocente et je ne prendrai le vêtement d'infamie que le jour où il sera » pour moi non plus le signe du crime, mais celui d'une vertu. »
Le soir même où .M"' Lafarge écrivit cette lettre, elle eut peut-être une défaillance.
On avait placé dans sa cellule une cheminée poêle. En se couchant, elle en tourna la clef à gauche et peu s'en fallut qu'elle ne s'asphyxiât.
Le lendemain matin, lorsque la sœur et la détenue qui la soignaient entrèrent dans sa cellule, elles la trouvèrent sans connaissance sur son lit.
Elle n'y voyait plus, ses lèvres étaient glacées et la fièvre battait lourdement ses tempes.
On alla prévenir un médecin et ce fut M. Mébert qui accourut.
Le jeune docteur était dans le laboratoire de la pharmacie au moment où il fut averti. Depuis quelque temps, il ne quittait guère la maison centrale, par suite sans doute d'expériences auxquelles il se livrait. Clémentine était encore à l'infirmerie.
M. Mébert n'eut pas de peine à s'expliquer ce qui s'était passé et à faire revenir M""* Lafarge à elle...
Mais était-ce un accident ou un suicide?...
La prisonnière s'étail-elle trompée en tournant la clef à gauche, ou, pour échapper à ses soulTrances, avait-elle songé à en finir avec la vie?...
Marie Cappella a toujours énergiquemenl nié (|u"elle eût voulu se doimer la mort. Elle se montra indignée de cette supposition et se félicita d'avoir survécu pour pouvoir se justifier.
602 i.\ i;i:i.i.i-: .MiKnii
< ' - <Jiirl criiiu- a aMiMicr a unis iiio cnuh's, ilil-rlio. Les limiiiiu's n'y auraioiil iiu'iiu' pas Irouvi* dos circoiislaiicos alltMiiiaiilos. Commeiil doiiler, en oflVi. (]{\c\c n'i'usso voulu échapper jiar lo siiiciiio au\ reniortls qui iroiivciU laiil iloi'ho dans la solilude?... Coiunicnt (IouIlm- de ma piviunlilalion à iircii aller 'iiMiiiir sous l(MTe, d" oe lourd somiiikmI d'où rien ne rrvcillc plus?...
luiiocenlo ou coupabl.-, M""" Lafaige avait lorl de eroiro cpi'uu n'eùl pas lrou\(' d'excuse à sa dêraillance. En (oui cas, celle-ci n'eùl rien j)rouv6.
M. Cliai»jiut, alla d't''vitcr «lu'un fait semblable se reproduisît, décida que, ju-tpr'a nouvel ordre, uiu* antif dr-i.Miii.' ('(iiiclirrail dan> li cclhil,' i]r l.i iii.illinireusi* femme.
I"*ar un seiiiime:il de dclicale-^c, \i ne Voulut pas que ce lût une prisuiiiiiérc du idiMUiun, du genre de Da-^on. Sou voisinai^e pcrmaneul eût gc^né l'héroïne du Clamlirr.
Il lit choix de Paula, (jui venait précisémenl de sortir du cachot, et <iui"l jugeait nécessaire d'éloigner de la section à laquelle appartenait Nini.
M"" Lafarge se plaignit d'abord vivement de cette mesure, d(î laproaiiscuité nouvelle qu'on lui imposait. Elle ne larda pas à être impressionnée par l'air doux ft modeste de la prisonnière qui lui était donnée pour compagne.
Le premier soir où les deux femmes se trouvèrent seules, Marie Cappellc adressa quelques questions à Paula.
— Y a-l-il longtemps que vous êtes dans cette maison?...
— Non, madame, quelques jours à peine. .
— Et devez-vous y rester longtemps?...
— Oh! oui... cinq ans...
M""' Lafarge eut un sourire douloureu.x qui n'échappa pas à l'amante de FéHx.
Cinq ans! Qu'était-ce ù coté de ce mot perpf'tuité qui enlevait loiile espéiance?
— Pardon, pardon, murmura Paula...
— Vous avez raison, cinq ans ça représente une grande quantité de moici de jours... Cest surtout long, si vous êtes séparée de pai'cnts que vous aimez.
— On m'a enlevé mon enfant!. .
— Vous avez un enfant?
— Un fds qui m'a coûté déjà plus de larmes que j'eusse pensé en verser, plus d'angoisses qu'il m'eût semblé que mon cœur en pouvait contenir...
— Pauvre femme !
— I! y a une autre personne aussi que je soufïre cruellemeiil de ne plus
voir
— Le père de votre fds?
Paula baissa la tête. .
LA i;i;i.i.i-: miltti:
— ■ Non...
■ Qiii (Ion.-?
— Oiielqu'un qui est eu pi-isoii comme moi.
— Voire complice!...
— Esl-ce ainsi que l'un peul appeler l'innocent que j'ai enlrainé dans l'abîme, car, s'il ne m'eût pas connue, il serait encore estimé, honor(''...
— J'ignorais...
— M Félix, ni moi n'avons commis de crinv... -- Alors...
-- Pcnse/,-vous, madame, que la justice puisse se tromper.'...
— C'est à moi que vous demandez cela, à moi qui suis la victime d'un»"" des plus grandes erreurs judiciaires qui aient eu lieu...
— J'ai entendu raconter votre procès à une époque où je ne me doutais pas qu'un jour je me trouverais avec vous, dans la même prison. Beaucouo de gens pensaient, en effet, que vous étiez innocente...
— ■ Je sais que le verdict du jury a laissé incrédules les personnes que la passion n'aveuglait pas-, celles qui se sont donné la peine d'examiner froidement ma cause... Mais parlons de vous... La sentence qui vous a frappée...
— Elle est peut-être le châtiment d'années pas>ées dans le désordre. mai> je n'avais pas commis le vol qui m'a été r.^nin:li,'.
— Unvoi:...
Le visage de M'"'' Lafarge, malgré elle, c.\prima la méfiance.
Paula éprouva le désir de se disculper et raconta son histoire. Elle se défendit éloquemment, mais ce fut surtout Félix dont elle proclama l'iniKcence avec ardeur.
— Pourquoi avait-il joué? Alin d'essayer de gagner de quoi me mctti-e à l'abri du besoin. Le jeu lui faisait horreur auparavant, car il savait que son père en avait été victime; il ne s'attendait pas à ce que l'on attribui-rait à un abus de confiance commis par moi, dans la maison où j'étais employée, la proscrite dont nous avons joui pendant quelques jours seulement...
— Mais quel est le véritable auteur de ce vol?...
— Je ne le soupçonne pas.
— N'avez-vous pas du moins aucun indice?...
— - .\ucun...
— Et vos patrons ont immédiatr-ment pensé (juc c'était vous .
- Ce n'est jtas eux, c'est la police... les magistrats...
- Leur ailiarnemrnt e>t -ou veut imroyabli'... Quan(l ils se sont imagin • u'un infortuné est coupable, rien ne peul les faire changer d'opinion. Ils
wietlent tout en fruvre pour le jM-rdn'... Leur amour-iiropre e>t en jeu. . Us
CGi l..\ UKl.Li: MIKTIK
ne font pas attention à la j:rav«^ lesponsaMIiti'' i^n'ils eniîo<s(^ni... I.«^ jiii:»^ qui se passionne ilovrait {"Uc jiiL'i^ à son imii-.
— Si vous saviez roiniiK^c |M-ociuiMir ilii roi ijni a paili' coiilrt' nous la iiijiirit''. lui. . Il l'a Irailé coiiimi* h' \)\\\< inisi'rabio dos lioiiiincs, lui ])i(Mant un nM(> nu'itrisahlc. Kl ooptMidant. f'csi un njodt'lc d'honniMi^ô, d'IioninMir...
— Comment snbit-il sa peine.'
— Quand la C.owr a pi-ononrr la S(Milence, j'ai cru qu'il allait mourir : <- rii'tri à jamais! s'est-il érrii''. IN'idu! •> Il s'est louriiô vits moi : ■< Tu les entend<, Panla'?... Pendant cinq ans, pondant cinq ans!. . ^ Soudain, il est devenu Même et est rclomhé sur son banc... Ses forces l'altandonnaient... Moi aussi, je m<" sentais diMaillir.
— Vous no vou< ott's jilus revu>^ (iojiuis...
— Non...
Kt vous ètes-vous du moins écrit?
— J'ai reçu une lettre de lui. . File est toujours sur moi... La voici... Oh! vous pouvez la lire...
M™" Lafarge lut les lignes suivantes, qui avaient len-lôlc de la maison centrale de Nimes...
<' Chère Paulu,
<' Je suis étonné de vivre après la catastrophe dont nous avons été victimes .. Cependant, ton ami lutte encore contre la plus douloureuse des existences, celle du misérable qui a tout perdu et l'honneur et la liberlé...
•■ De ma prison, je songe à la tienne... Je l'envoie l'expression de mon alTection toujours profonde...
■ Je ne puis, parait-il, dans cette lettre, me livrer à la moindre appré ciation du jugement qui nous a frappés... Et quel besoin y a-t-il à te dire ce que j'en pense?...
« On m'a condamné comme ton complice... Je suis coupable si tu l'es; mais si, lorsque tu interroges ta conscience, elle reste tranquille, tu sais que la mienne n'a pas plus de remords.
I- Dans cinq ans seulement, des muraille.? épaisses ne seront plus entre nous deux, mais n'e\iste-t-i! pas toujours entre nos âmes un courant que rien n'a pu faire dévier?...
« Je te vois, ma ch.>re Paula, purifiée par cet amour malernel dont tu as donné des preuves si grandes, belle malgré la livrée de la punition qu'on t'a imposée...
• Et moi a'issi je la porte cette livrée...