‹ La belle MietteChapitre 108 sur 200 · I.a clière enfant baissa doucement les yeux · texte numérisé non relu

I.a clière enfant baissa doucement les yeux

— Tu l'aimes?

M. do Miran lui saisit la main.

— Oli I si cela n'était pas !

Elle lova ses yeux pleins d'un doux rayonnement.

— Cela est. père adoré; Georges est bien l'époux de mon choix.

- El il te rendra heureuse, je le jure... Autrement il aura affaire à moi...

— Je suis sûre de lui.

Ernesline ne tarda pas à être annoncée. Quelle fut la déception de M"* de Miran, en la voyant accueillir plus que froidement la perspective de celte union.

— C'est ce même M. Maunin dont lu pensais tant de bien.

— Il est vrai, niais...

— Tu as changé d'avis?

— Je n'avais pas parlé sérieusement.

— Je le regrette...

— Qu'est-ce que cela te fait?

Ernesline avait dans la voix une sécheresse qui étonna Simonne.

— Si tu ne m'intéressais pas, je ne me semis pas occupée de toi.

— Je tesuistrès reconnaissante... d'avoir découvert... exhumé M. Maunin. Elle eut un éclat de rire railleur et répéta :

— M. Maunin... C'est trop fort!

M'" de Miran était navrée de latlitude de son amie. Ernesline avait pris un air farouche.

— Tauvre iille sans (lot ! murniurait-cl!o, voilà ce que l'on trouve assez l)on pour toi : un vieillard! A celles qui ont de l'arcrent, à celles que le hasard de la naissance a favoiisées, toutes les joies. Envers les autres, on est toujours trop généreux!... Heureusement, elles sont capables de lutter. Heurensemenl elK'S ne s'inclinent pas, soumises, et savent résister à l'injustice du sort... Ah! ccli m'enlève tout scrupule... J'agirai, j'agirai...

Simonne ne comprit qu'imparfailemcnt ce langage. Elle n'y vit pas une allusion directe et ne sentit pas la menace dont elle était l'objet. Une idée lui vint soudain. Elle saisit la main de M"° Jac(]uet.

— Est-ce que tu en aimes un autre?

Ernestine regarda fixement et dit :

— Oui... c'est cela... oui...

En pirlant ainsi, il y eut dans sa voix un tel accent de défi, sir son visage i;nc telle expression, da!:s son œil un éclair si sauvage, que Simonne éprouva de l'eiïroi.

Elle eut, celle fois, comme un soupçon de la vérité; mais M"" Jacquet eut peur tout de suite d'être allée trop loin.

— Simonne, fit-elle, tu es ma seijc amie... tu seras ma confidente... L'amiral ne s'était pas cependant borné à parler à sa fille de M. Maunin.

Comme il n'avait pas l'habitude de marcher par quatre chemins, il s'était empressé de prévenir M. Jacquet.

— Hein! Que pensez-vous de ce prétendu pour votre progéniture?...

— Maunin est un excellent homme.

— Ha été, parblen, à l'école navale avec vous.

— Non, il est plus jeune...

— Ce mariage me fera beaucoup de plaisir...

— Et à moi aussi, mon amiral...

— Allez donc l'annoncera votre femme... Simonne s'est chargée de le dire à votre fille...

— J'ai ici un travail pressé...

— Vous le ferez demain... Que diable, on ne case pas sa fille tous les jours!

M""" Jacquet montra moins d'enthousiasme que son mari.

— M. Maunin a au moins trente ans de plus que notre enfant...

— 11 paraît ne pas en avoir dix...

— Être et paraître, ce n'est pas la mémo chose... D'ailleurs, l'amiral le veut...

— 11 ne peut avoir la prétention d'imposer sa volonté... Ce n'est pas une affaire de service...

— Je le connais, s'il a décidé que ce maria.'C aura lieu, il faudra bien...

09+ i.\ l'.Ki.i.i: Mii.i ri:

— .Nous allons vnir, avant loui, ce que priiM' Ki'.H'sliiic...

On pourrait rroir.' qiio i*tM'«'-ri, ai)r('s co qui s\H:iit passé ciilrc Simonne étoile, devait ivfuMM- alisohiinenl le niari.i^e. ipii lui êlail (ti'oiiosé..

Kh l»ien! il ncn lut pas ain>i.

Dans le lia et île la préfecture à son (Inmirile, se doulanl de ce que ses parents iMaient préveiuis, elle avait lélléeji et coneu tout tni plan.

M'''" Jaequel avait résolu dft i;e jias faire de réponse fornielle et de gagner da temps. Klle voyait dans eo q ii se [)assait (piclipn; chos!! qui pouvait servir ses pri»jels.

File se borna donc à demander à léllèi-liir (>l, ipiand son père insista pour qu'elle se piononeàt vile, elle évita de le heurter. Elle conijuenait d'ailleurs que M. Jaeipict voulait déjà ce que voulait M. de Mii-aii.

— Pour lui, pensait-elle, la disdpline va jusque-là!... (^ommc je me moquerai de tous ces gens !...

l^ans une réunion qui eul lieu le jour -uivanl, elle eut occasion de causer ave: Georges de Mersy,

Eiic joua très bien avec lui le désespoir le plus absolu.

— Vous savez, lui dil-e!lc, qu'on veut me sacrifier.

— Comment?

— On veut me faire épouser un homme q;:e je n'aime pas... Oh! je suis doublement malheureuse !

— Mademoiselle!...

— Non seulement je vois celui que j'aime s'unir à une autre, mais on cherciie à m'imposer celte torture d'êlre à un houmie pour qui je ne saurais éprouver que de la répugnance.

— Est-ce possible?

— Et je suis seule sans défense...

— Ah! s'il s'agissait de vous protéger.,, je risquerais volontiers ma vie.

— Vous êtes bon, je le sais... vous éles généreux aussi... Je n'aurais besoin ici que d'un concours moral, et c'est le seul que vous ne puissiez pas, que vous ne vouliez pas m'accordcr...

— Que je ne veux pas?...

— Dans la situation où vous vous trouvez, vous craindriez de vous corn promettre...

— Et vous, ne vous comprometlrais-je pas? Elle eut un sourire étrange.

— Cela ne me ferait rien, Georges.

Elle le laissa sur ces paroles. Le jeune homme ne savait plus que penser de cette singulière créature. Toutefois, il est évident qu'elle produisait sur lui i:n3 impression profonde.

Elle ne lui avait pas l'ail cuQuaître le nom de ccliii à (pii ell(> dirait qu'on avait l'intention de la sacriticr. Quand il ?ul (jue c'rlail M. Maunin, il é irouva de la colère.

— Mais il est trop âgé pour clli'!...

Il lui sembla qu'il haïssait ce prétendu et que, s'il trouvait une oocasion de lui chercher q lerelle, il ne la manquerait pas.

L'image d'Ernesliiie ne lard i pas à êlre sans cesse présente à son esprit. Elle (it bientôt pâlir celle de sa radieuse fiancée. Et cependant il ne croyait pas moins aimer celle-ci...

H laissa lixer à une époque assez rapprochée son mariage avec M'" de Miran. Il ne cessait pas d'aspirer de s'unira un ange, tout en laissant un démon s'emparer de son cœur.

M"° Jacquet avait été obligée d'expliquer à Simonne l'caiotion qu'elle avait manifesté quand cette dernière lui avait parlé de M. Maunin. On se rappelle qu'elle avait avoué son aiïection pour un autre.

Elle ne revint pas sur cet aveu et poussa l'audace jusqu'à faire un portrait de son amant en termes qui pouvaient s'appliquer à M. de Mer>y.

— Et le nom de cet heureux mortel? demanda en souriant M"° de Miran.

— Je ne puis encore te le dire, mais tu le sauras plus tard, je te le jure...

— Pourquoi ce mystère avec ton amie?

— Ce n'est pas pour moi que je me tais, c'est pour lui.

M. Maunin avait été admis par les pai-enfs d'Ernestine à lui faii'e la cour. Elle l'accueillait avec froideur, mais cependant sans trop accentuer son éloignement.

M"* Jacquet fut très irritée quand elle apprit que le mariage de Simonne devait avoir lieu prochainement.

— Il faut maintenant agir vile. Ht- elle.

Le soir même, Georges de .Mersy reçut une lettre...

Pendant ce temps-là, M'^" de Miran faisait ses préparatifs. La fille d'un vice-amiral, à la tête d'une des cinq grandes circonscriptions maritimes de la France, ne peut contracter une union sans avoir de grandes préoccupations. Simonne n'avait pas de mère. 11 fallait qu'elle songeât elle-même à bien des choses. Les modistes et les couturières sont plus alisoi'banles qu'on ne le croit. Deux voyages à Paris furent nécessaires.

Simonne les affeclua avec 31"°' Jacquet, q li l'aida de ses conseils et qu'elle Vit beaucoup plus qu'Ernestine. Quant à son fiaucé, elle eut avec lui peu d'entrevues. Lui aussi prétendait avoir des aiïaires à régler.

— Vous aurez toute la vie pour vous retrouver ensemble, dit l'amiral à sa fille, qui se plaignait d'être un peu délaissée.

Le grand jour arriva enlln. La cérémonie devait avoir li(Ui à muli. Elle

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s'annonçait comme très Itrillanic. car un grand noniliro irinvilalions avaient cMc'' lancée >.

De plus, la cnriositt' tiéni-ralc avait été suroxciice. l.cs personnes qui n'avaient pu admirer la oorhcille savaient (|irelle était très liixne ise. On voulait voir la toilette de la mariée et celle des aiilres dames dans celle f(Me, à la(|Helli' participait le triple élément nnlitaire, mar.time <•! civil. A la mairie, a ré^ii-c, les brillants uniformes ne iVraient i>as délatil.

Le bal (jui devait avoir lieu le soir serait ctMlainomcnl féeriipn'.

A la préfecture maritime, on s'occupe des dcrniiM-s apprêts. M"'" Jacipiel sui'veille 1 1 toilette de la mariée.

Certes, jamais jeune lilic ne fut jikis diune do poi'ter la blanclie voUr, les fleurs symbole d'innocence et de pureté.

Elle sera bien belle, Siujonne, au pied de l'autel, demandant à Dieu de consacrer son amour, tandis ipie l'orirne fera entendre son cliant nudodieiix et grave.

Cependant, une préoccupation nouvelle trouble M"" de Miran; elle a ui:(; idée qui la poursuit.

Georges n'est pas encore venu. Eniestine ne s'est pas montrée.

Plusieurs fois, elle a interrogé M"' Jacquet au sujet de l'absence de sa (ille. La femme de Tofficicr de marine répond :

— Krnestine n'est jamais prêle. Il lui faut un temps infini pour se préparer... Néanmoins, elle a tort... Elle m'avait promis bier d'être vile ici... Ce malin, je suis partie de si bonne beure que je ne l'ai pas vue... Dois-je la faire chcrcber?...

— Non, non, ne la dérangez pas...

Tout est prêt. L'heure est sur le point de sonner... On apporte une lettre à Siujonne qu'un pressentiment agite.

— L'écriture d'Ernestine!

Elle décachette et lit la lettre qui lui semble tracée en caractères de feu. La fille de l'amiral pousse un cri de douleur. Elle tombe comme foudroyée.

— Qu'y a-t-il?... Que se passe-t-il?...

On s'empresse autour d'elle. L'amiral entre. Il prend la lettre. Voici ce qu'elle renfermait :

« Simonne,

« Je t'avais promis de te dire le nom de celui que j'aimais. ..-Ce nom est celui de Georges de Mersy.

« Grâce à ton rang, grâce à ta fortune, tu l'emportais sur moi... Tu étais ma rivale heureuse.

« Tandis qu'on préparait ton bonheur, on me condamnait à la pire des

^j^T^TÂ^TTl^PS^^^rTTT

L'-- Irere dLniesline a\ail Luc O 'ui'gcs d'un ùjuj. dM-i.ce en i.lc.iie i..jilriiie. ^1\ "lOU.;

existences... Était-ce juste, cela, que tu eusses tout et que moi je neusse que le désespoir?...

« L'amour a réparé l'injustice du sort. Au moment de devenir ton époux, (jeorges s'est interrogé et il a découvert qu'il ne l'aimait pas, que c'était moi qu'il aimait...

« Nous partons ensemble. ..iNous serons déjà loin quand tu liras ces lignes...

UV. 88. — lUtObORE BE.MlY. — LA HK LLE MIETTE. — hU. J. UOL'FF ET C'«. LIV. 88

6'AS LA i;i;i.i.K MIKTTl-:

K .Ne maocusepusde Iralii.MMi, Sininnnc.., Je suis iilus K,v.!i.' ,n lo tiriMaiit ton fiance que si je prônais ion mari...

» C(> qui t'arrive aii;oiiririi::i n'est jias iiié[)ai-ul»le. W' de .\Iira.i lio.ivci-a toujours (|ueli|u'iin poiii- la mener au pied do l'aulel.

« Kl SI le liiuit «iii'' va ra:iscr noli'e Tuile éclabousse riioiincur de l'une de i^ ■"- e sera le mien et non le tirn qui soulTrira. Mais je m'en moque.

« Adieu,

« I^RNESTINU jACOrET. »

.M. de .'\liian devint pourpfe à celle lei-liirc. il cii^pa les puin-s av(!c ra:e, et resta, lui aussi, comme anéanti.

DE CHUTE EN CHl lE

■■ iiiestine et Georges de Mersy s'étaient embarqués j>our l'AngleleiT'-.

I.e jeune homme apparKîna il tout à fait maintenant à M"° Jacquet.

Elle n'était plus avec lui la jeune fille timide à qui la douleur de le voir s;::iir avec une nuire avait arraché un aveu.

C'était une amante passionnée et tyrannique, car, pour mieux s'assurer sa conquête, elle s'était livrée à lai. Elle avait compris que chez Georges il n'eu serait pas comme chez certains hommes en qui la possession tue l'amour.

Ce n'était pas un libertin que ce loyal marin. 11 fallait lui donner de : éiicux prétextes pour l'aire taire sa conscience. Il était nécessaire qu'il crût réparer des toits pour qu'il manquât à des engagements sérieux.

Elle s'abandonna sans regret, s'élant fait désirer avec ardeur, et Ini ilis-nt :

— Prends-moi, je serai au moins à toi avant elle !

Il était tombé dans ses bras ouverts; mais elle les avait si bien rdeniiis qu'il n'avait pu en sortir.

— Non, non, s'élait-elle écriée quand elle l'avait vu presque vaincu, tu ne seras pas l'époux de Simonne. Tu m'appartiens et je te garde... Fuyons!

Il élail enivré par cette sirène, comme fou.

Elle réussit à vaincre ses derniers scrup;;les juste la veille du mariage.

Le lendemain, au point du jour, ils s'en allaient, elle, ne songeant qu'à son triomphe, lui, essayant de ne pas penser à rinfamie qu'il commettait.

A Londres. M"° Jacquet n'eut qu'un désir : régulariser sa position, légitimer l'union qu'elle venait de contracter.

La loiandaisc nst, on lésait, moins sévère (jne la loi française. Les dil'ticultés furent vite aplanies ; mais, par un juste retour des choses J'ici-bas, Erne-lino eut le sort de Simonne.

Al moment même où elle croyait toucher au but, une heure avant la cîtcmonie qui devait la faire M"* de Mersy, une catastrophe mit à néant ses espérances.

Deux hommes apparurent.

C'était Tamiral de Miran, c'était le frère d'Ernestine qui, avec l'aide de la police, venaient de découvrir leur domicile.

Ernestine se jeta aux pieds de son frère.

— Grâce 1 grâce ! murmura-t-elle.

L'enseigne de vaisseau ne daigna pas lui répondre.

— Mon amiral, dit-il en montrant Georges, cet homme vous appartient puisque vous me l'avez demandé... Mais c'est le plus grand sacrifice que je plisse faire à mon supérieur, à l'ami vénéré de mon père, au bienfaiteur de ma famille!

M. de Miran voulut frapper de son gant M. de Mersy. Celui-ci arrêta son bras.

— C'est inutile, monsieur, fit-il, je vous comprends et je suis à vis ordres.

Ernestine eut un cri.

— Ne te bats pas, Georges, je t'en supplie 1

— T.! vois bien que c'est impossible!...

— Attends du moins à demain.

— 11 faut, dit M. de Miran, que la rencontre ait lieu immédiatement. Nous ne po;ivons nous constituer les gardiens de gens qui pourraient encor^^ f iir!

Ce fut avec un suprême dédain que l'amiral prononça ces paroles.

— Je n'ai jamais reculé devant une affaire d'honneur, monsieuri s écria Georges.

— Vous en êtes cependant capable!...

— Vous ne le croyez pas, car vous m'avez vu à l'œuvre devant l'enneaii... Vo :s êtes toutefois mon amiral, mon chef jusque sur celte terre étrangère...

— Je suis un père justement iiriié contre le misérable...

— Assez d'insultes!... Je suis à vous... Ernestine se cramponna à M. de Mersy.

— Je ne le quitte pas !

— Laisse-moi...

— Si tu meurs, je mourrai avec toi...

— Je t'en supplie !...

Il la repoussa et elle se laissa tomber lialelanle et biisée sur un fauteuil.

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In iiisl.iiil apivs, elle enliMulit le roulcmoiil ile> v.)iliiro> (lui s'iMoii^iuiienl. C'était (^eorj^es lie Mtsrsy qui partait avec ses adversaires...

— Oli ! dit-elle, je i\c le verrai plus!... Elle le revit lùtMi, niais mort.

Son amint ayant blessé assez grièveniont l'amiral, le fn^'ie d'Krnestine avait pris la place de ce dernier et avait tui^ GiM)rt,'«îs d'un coup d'é;)»''.; en pleine poitrine.

Le désespoir de M'" Jacquet fut horrible en présence du cadavre. Kll»*. pouvait bien s'accuser de cette (In lamentable!...

Sa rai^e t:\ualait sa douleur.

Simonne avait pris sa revanche!...

— Elle est bien ven.i;ée!... murmurait Ernestine. Malheur à elle si je la retrouve dans la vie !

M''" Jacquet tint à assister aux obsèques de Georges. Elle suivit son corps vêtue de deuil comme une veuve.

A son retour chez elle, elle trouva son frère.

— Misérable! Que venez-vous faire ici?...

— J'espère que vous allez me suivre, répondit froidement l'enseigne de vaisseau, rentrer avec moi dans la maison de nos parents.

Elle le regarda d'un air moqueur.

— Ah ! vous avez compté là-dessus?

— Certainement.

— Quel moyen auriez-vous de m'y obliger?...

— Quel moyen?

— Ne cherchez pas... Il n'en est pas sur la terre... Personne n'a le droit de m'intliger le supplice d'habiter sous le môme toit qu'un assassm.

— Un assassin!...

— Ne l'êtes-vous pas?... N'avez-vous pas donné la mort à celui qui allait être mon époux?

— Je me suis loyalement battu... Et puis ne devais-je pas venger l'honneur de la famille?...

— Allons doncl Georges de Mersy devait tout réparer en me donnant son nom. Si vous aviez tenu tant que ça à notre honneur, vous auriez laissé faire. Vous avez préféré vous montrer irrité pour plaire à l'amiral, pour avoir des droits à l'avancement.

— Ne m'insultez pas !

— Je vous p^rle comme il me plaît... Vous êtes un gredin ou un imbécile I...

Plein d'irritation, il leva la main sur elle.

— Frappez-moi, vous en êtes bien capable!...

Il se calma subitement.

— Après tout, que me font vos injures?... , Quoi que vous en disiez, je tiens à ce que vous n'élargissiez pas la tache... Je ne veux pas que vous meniez l'existence d'une fille perdue...

— C'est ce que vous craignez?

— Oui...

— Eh bien, vous verrez...

— Que signifie?...

— Vous le saurez plus lard...

Il la saisit au poignet.

— Ernesline, je te tuerai comme j'ai tué celui qui t'a enlevée.

— Tant mieux, car la justice me vengera!...

— Je vous donne jusqu'à demain pour réfléchir... Si vous n'acceptez pas de me suivre de votre plein gré, j'emploierai la force... En attendant, vous serez surveillée. Ne songez pas à m'échapper.

Ernestine resta seule; on eût dit une lionne blessée. Des cris rauques s'échappaient de sa poitrine.

— Surveillée!... Prisonnière!...

Elle ne tarda pas à s'assurer que son frère avait dit la vérité. Il lui était interdit de sortir. Un policenian s'était établi en permanence dans la maison où elle habitait.

Heureusement pour elle, Ernestine était fort bien avec les gens qui lui avaient loué l'appartement garni qu'elle occupait. Elle implora leur appui pour qu'ils l'aidas.sent à s'enfuir.

Ce fut à la nuit tombante qu'elle réussit à s'échapper. On lui avait fait revêtir un costume de servante.

Son propriétaire avait un frère qui tenait une grande taverne. Ce fut là qu'on la conduisit et là que M"" Jacquet trouva un asile.

Ernestine commença en cet endroit son existence de courtisane. Celte taverne était assez malfamée. Elle n'y choisit pas moins un amant.

C'était un Anglais brutal et querelleur. Il la battait, mais elle ne s'en félicitait pas moins de l'avoir rencontré.

— C'est encore une atteinle à l'honneur dos Jac(iuet !...

Du reste, cet homme, malgré >es défauts, l'aimait peut-être autant que de Mersy. Il finit tragiquement, lui aussi, tué dans une partie de boxe.

Dégoûtée de Londres, Ernestine partit pour Paris. Elle avait réussi à cacher ses traces à sa famille. D'ailleurs, maintenant, elle était majeure et échappait à l'autorité paternelle.

Ernestine alla habiter le quailier latin. Ce fut là que l'on commença à l'appeler Nini,

702 i.A lU'i.i.i: Mir.TTi:

Niiii ii;i--;ut lutiir lioiiiu- m <■. ['.i^ du luiil lu'- -ii.'nl,'. iuti> <r^\\ .jui \iiiiiuionl d'elle iHiient ses amanl<. Kilo se livnit river frénésie au plaisir.

Mon frère aura fort à !'air«2 le jour où il voudra les transpercer tous!...

llabiluèe d'un bal d'iHiuliants, elle piiirait très hien lo caiiran. Klle devint nii^me une des étoiles chorégraphiques de i'cndi-oil. A son s'irnoin de ÎSini. on a oula hientôl celui de la Chahuteuse.

Les journauv p;irlaienl d'elle comme des Pnmaré et des Mogador. ('ela la remplissait de joie.

— (^Miel dommage que m"ii fiè:e ne sadie i>as <!ue c'est moi qui ai une si grande réputation !

Klle lui écrivit pour le lui aiv'i-endre. D ;ns sa lettre, elle lui disait :

. Vous voyez que votre crime a été inutile et qu'il ne mV.mpéche pas de vous déshonorer. Je suis non seulement une lille perdue, mais une fille de joie dans toute l'acception du mot.

u Je ne me donne plus par amour, mais pour de l'argent. C'est celui qui me paie le plus cher qui dénoue ma ceinture. »

Klle sijna : Einestine Jacquet, dite la Chahuteuse.

Elle sut que son frère, à la suite de cette lettre, vint à Paris et passa plusieurs jours à la chercher.

Elle eut peur qu'il ne tînt sa promesse et qu'il ne lui infligeât le châtiment dont il l'avait menacée. Elle se cacha pour l'éviter.

Pendant ce temps-là, elle aima un soldat, mais il était dit que tous ceux qui contracteraient avec elle une liaison de quelque durée finiraient mal.

Ernestine ayant fait choix d'un officier pour succéder au soldat, celui-ci se vengea en lirant un jour sur son supérieur un coup de fusil.

Arrêté, traduit en conseil de guerre, condamné à mort, le malheureux finit devant un peloton d'exécution. L'officier n'avait pas, lui non plus, survécu à sa blessure.

Ernestine passa deux ou trois mois avec un jeune homme qui était un ami de son frère.

Elle l'interrojjea à différentes reprises sur ce dernier et ajouta qu'elle le connaissait, tout en cachant soi-^neusement le lien de parenté qui existait entre eux.

L'amoureux étant obligé de la quitter pour retourner à la ville où la famille Jacquet habitait, Ernestine lui avait dit avant son départ :

— N'oubliez pas de fiire à l'enseigne de vaisseau Jacquet liien des compliments de la part de Nini la Chahuteuse. Ajoutez qu'elle aime toujours à s'amuser et à faire la noce

Le naïf jeune liumme eiil le malheur de faire la commission devant lémoins, renseigne de vaisseau lui jeta son cigare à la ligure.

Une rencontre eut lieu et, si Tiraprudent échappa à la moif, il n'en reçut pas moins une balle dans le côlé qui mit ses jours en danger et le lit rester longtemps sur un lit de douleur.

M. Jacquet repartit pour Paris, et cette fois sa sœur jugea utile de se rOfugier à Marseille.

Nous l'y avons vue menant une existence de désordre, donnant libre carrière à ses instincts pervers.

Sa fatale influence sur la destinée de ses amants s'exerça encore. Un négociant, après avoir dépensé beaucoup d'argent avec elle, recourut au suicide, se trouvant à la veille de la faillite.

Folh, en sortant de ses bras, fut arrêté et injustement accusé d'avoir participé il ce vol dont Paula était également innocente.

La mort ou le déshonneur, telle était l'issue de ses amours !...

Nous avons raconté comment Nini avait été arrêtée à son tour. Elle avait, comme Malvina, dépouillé un amant de passage.

Le magistrat chargé de l'interroger lui dit :

— Vous avez 'in autre nom que celui de Nini?

— Ohl certainement... Mes parents sont très honorables

— Vous voudriez leur cacher l'action que vous venez de commettre? Elle répondit vivement :

— Je préfère au contraire qu'ils sachent...

— Vous espérez que les renseignements qu'ils fourniront sur vos antécédents seront susceptibles d'atténuer votre faute...

— C'est cela...

Elle donna exactement le nom et l'adresse de son frère, car son père était mort dep lis peu. La honte de sa fille avait certainement hâté sa fin.

La lille Jacquet fut presque contente de s'entendre condamnée à treize mois de prison.

— Que pensera-t-il de cette nouvelle atteinte portée à l'honneur de la famille?...

Nous savons le reste : son hostilité avec Paula, sa mise au cachot, puis sa rencontre avec la sœur Marie-Louise dans laquelle elle avait reconnu Simunne.

Il nous reste à expliquer comment la fille de l'amiral avait pris le voile bleu des soeurs de Marie-Joseph.

11 est facile de comprendre quel bruit avaient causé dans le chel'-lieu de la préfecture maritime la fuite de M. de Mersy et d'Ernesline et le départ de M. de Miran à la recherche des coupables.

On plaignait sincèrement Simonne, victime (run(.' trahison infâme. On

704 1. \ m i.i.i: Mil r iK f

l'admira quand on la vit s'iiislallor au cliovot df son |MTe ei voilier nuil <'l jouir Tamiral, que son adversaire avait iiraYemml alUMiil. \

\^ jeune nilo avait le C(rur ItrisiV

M. de Miran. ouMiant son mal. c-sayait parfois de la consoler :

— Tu en aimeras un autre, un autre t'aimera. Klle secouait doucement la tête :

— Je n'aimerai plus (|ue vous, mon père.

Simonne avait renoncé à tout : au lumlisur, à l'amour!... Klle consiiUrait ja vie comme linie pour elle, bien quelle n'eiU pas .succomlK'" à l'excès de la douleur qu'elle avait éprouvée (Mi lisatil la lettre d'Krnestine Jac(piel.

M. de Miran demanda à cHre relevé de ses fondions de préfet maritime.

Sa santé restant chancelante, il alla liahilcr une propriété qu'il possédait près de Saint-Germain-en-Laye. Ce fut là qu'il mourut dans les Ii/as de son enfant, avec le chaizrin de la laisser sans appui sur la terre.

La seule parente qu'avait encore Simonne était une s(eur de sa mère qui faisait partie des religieuses de Marie-Joseph et (|ui accourut auprès de l'orpheline pour la consoler.

Simonne interrogea sa tante sur ce qu'elle avait à faire dans les prisons de femmes.

— De même que d'autres religieuses luttent contre la mahdie du corps, nous luttons contre la maladie de l'âme. Nous sommes ("iiumbles servantes du Seigneur, mais nous avons parfois la consolation de ramener au bien des brebis égarées. Notre rôle devient beau alors, car nous faisons notre salut en sauvant les autres...

La tante de Simonne vanta si bien la mission qui était confiée à son ordre, que la jeune fille éprouva le désir d'en faire partie.

On accepta avec enthousiasme la fille de l'amiral, qui prononça ses vœux avec ferveur, promettant à Dieu de se consacier tout entière à son œuvre de rédemption. Hélas! elle ne tarda pas à s'apercevoir que la tâche quelle avait acceptée était fort ingrate...

On l'avait placée à Saint-Lazare, prison où le mouvement des détenues est très grand, où les peines relativement courtes rendent les conversions moins aisées que partout ailleurs.

Sœur Marie- Louise vit que les sœurs sont plutôt des gardiennes que tout autre chose. Le règlement les enserre, elles aussi ; elles n'ont guère qu'à le faire respecter. Elle comprit que sa tante l'avait trompée ou s'était exagérée ellemême l'importance de ses fonctions.

Son opinion ne se modifia guère quand, de Paris, elle eut été envoyée à Montpellier, où la fatalité devait la mettre en présence de la femme qui était cause de tous ses malheurs.

La Bohémienne ne parut pas même m'entendre. (P. 711.)

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