‹ La belle MietteChapitre 116 sur 200 · I-A [iKLLK Mii;i ii · texte numérisé non relu

I-A [iKLLK Mii;i ii

Elle se dit que, si elle n'avait plu^ son agilité de l'époque où elle courait pieds nus les chemins, il lui en restait bion quelque chose. Elle n'était d'ailleurs pas moins robuste.

— Je m'imagine que si je sortais de ce carhot et je me promenais pendant la nuit dans la maison, libre d'agir comme je I entendrais, je n'y serais plus 1(3 lendemain !

Cette idée, une fois entrée dans sa tète, y resta.

Ce fut sur ces entrefaites que sa punition de quinze jours fut terminée.

Nous avons vu qu'elle s'empressa de se faire remettre au cachot en satisfaisant sa rancune contre Croix-Rouge, la servante de M"" Grouvelle.

Sa seule frayeur était qu'on ne l'enfermât pas dans la cellule où étaient les vêtements cachés par Manon. Elle se promettait, en ce cas, d'user de son iiilluence auprès de la sœur geôlière pour réintégrer son ancien domicile

Sa crainte ayant été vaine, elle en augura bien pour son dessein.

— Enfm la chance me favorise!... Quel beau rêve que celui d'être de nouveau librel... Que deviendrai-je en quittant cette prison?... où irai-je? Je l'ignore, mais qu'importe!... Je m'arrangerai toujours... Je me suis trouvée jadis dans des positions aussi embarrassantes...

Elle e.vagérait sans doute, mais elle avait raison d'avoir conliance en e'.leméme. L'invention et la ruse, on le sait, ne lui faisaient pas défaut. Elle songea un instant à sa fille :

— Clémentine sera joliment surprise. Jusqu'ici, c'est elle (]ui a eu de la \tine!... A mon tour!...

La curiosité l'emporta chez Miette sur la prudence lorsqu'elle profita de la clé pour sortir à différentes reprises de la crilulc et aller placer des billets sous la porte du cachot de Nini.

Elle s'aventurait aussi en la prévenant que quelque chose d'extraordinaire allait se passer, mais elle cédait à ce besoin d'expansion qui possède tous les juisonniers et les pousse souvent à faire des confidences au.\ gens qui les surveillent et au.\ moutons qui doivent les trahir.

En cette occasion, la confiance de Miette ne fut pas trompée. La fille Jacquet se borna à être intriguée et à regretter que la confiscation du crayon l'empêchât de s'informer auprès de sa voisine au sujet de sa curieuse épitre.

Les deux femmes se virent cependant au prétoire.

Miette y vint chercher la confirmation de la peine d'un mois de cachot prononcée par la sœur assistante au moment de la dispute avec Croi\-Houge

Le directeur décida toutefois que du travail lui serait accordé, atténuation qui laissa fort indifférente la mère de Clémentiin'.

Quant à Nini, elle devait s'expliquer au sujet de l'inscriiitiou de la muiaille de son cachot.

t;2 I. a IîKI.I.! miktik

Oti vous a surpris. Imi dit le (liicrtcnr, an nioinonl (Ui vous t'^rrivioz : / .' >'i'ttr Mdric-Loiti^c rsf nui , Ou'allit^z-vnus ajdUltM- ([uand on vous a (v f\t'' 11' craviMi?

Nini ont un sourire i''iiij;inati(îut\ inai>^ c\W ne p'poiidil pas.

M. Cliapput insista.

— Sans doute? vous no pouviez cjuc faim l'iMoi^iî d'une de ces saintes lillcs qui se dévouent poiw vous <'l à la ronduile desquelles je me plais à rendre houimai,'c...

I''.rnestine .'acquêt releva la tète.

— (Ml ! nt'ii. [lien sûr. je ne voulais pas dire du lucn de la -u'iir Marie- Louise.

— Vous vouliez doue en diic du ni:il... Oiie vou^ a-l-elle Tail?

— iVest mon secret...

— Elle s'est montrée toajoiirs aussi bonne en.eis vous ipi envers les autres prisonnières... C'est un modèle de patience et de douceur...

— Kl rroycz-vous que cela me plaise tant que ça?.. - Hue sianille?

l.e Icinl de la lille Jac [uel s'était empourpré...

— On me l'a donnée toujours pour exemple... c'est fatigant à la lin... Voilà qi:e maintenant ici elle passe pour une sainle... Je ne veux pas... Je ne veux pas... Le mot q:;i n'est pas sur le mur et que l'on m'a empôchôd'y tracer, c'est hypocrite... Cette femm;: est une hypocrite que je démasquerai...

i'n murmui-e s'éleva dans le prétoire. Évidemment, l'auditoire n'était pas pour Niai.

Le directeur imposa 5ilc:)ce à celle-ci, puis il 'C mit à feail'cLer un cahier placé devant lui.

— Je vois que vous avez été déjà punie pour avoir manqi'é de respect à la sœur Marie-Louise cl je me rappelle la scène qui a eu lieu ici même. C'est la rancune qui vous fait parler... Vous reslerez huit jours de plus au cachot et votre cellule sera blanchie à vos frais... Cela vous plaît-il ainsi?... Si cela ne vous va pas. j'en suis bien fâché !

La fille Jacquet écumait

— Certes, se dit Miette, voilà qui n'e4 pas fait po.ir augmenlei- so!i amour à l'égard de la religieuse en question!

— Elle la déteste autant que je hais la femme Barbe, pensait de son côté Malvina qui était là pour deux ou trois privations de canline qu'on lui avait infligées.

On se rappelle que la voleuse de l'Anglais en voulait énormément à la fille de la Miette ^'avoir capté les bonnes grâces de M. Mébert et pour être entrée à l'infirmerie précisément le jour où elle en était sortie.

i.\ in.i.i.i; Mii:iri-. 743

Elle était daiiLint pins irriléi^ contre CléineiiLiiie que celle-ci ne rentrait pa< dans les ateliers. Son instinct de femme jalouse faisciit soupçonner à Malvina ce qui était.

La fille des rues n'clait pas aussi sans connailre quelque peu Nini. Elle l'avait vue à Marseille se livrant à la prostitution élégante tandis, qu'elle se livrait à la prostitution la plus basse. Mni se donnait à des jeunes gens riches, tandis qu'elle s'oiïrail aux passants, aux étrangers ol même aux matelots du port.

Il y avait déjà un lirn rniro les deux, courtisanes. Malviua souhaita de trouver une occasion d'exprimer sa sympathie à Ernestine lorsqu'elle sortirait de cachot.

La Jacquet et la Miellé furent reconduites en même temps dans leur cellule.

Elles profilèrent d'un moment d'inattention de la pirt de la sœur qui les escortait pour échanger quelques mots.

— Bonjour, cellule n° 9.

-- Comment allez-vous, cellule n° 7 ?

— Vous comprenez maintenant pourquoi je ne vous ai plus répondu...

— On vous avait confisqué le crayon.

Vous m'avez écrit q^i^on allait parler de vous.

— Qu'est-ce que vous comptez faire?...

Vous saurez bientôt...

La cellule n° 7 devant être blanchie, ainsi que nous le savons, aux frais d'Ernestiiie Jacquet, on n'y enferma plus celle-ci. Elle fut placée, celle fois, loin de Miette, dans un cachot où régnait une obscurité presque complète.

Furieuse, Nini réclama, mais on lui répondit :

— 11 ne fallait pas salir l'autre!...

La mifre de Clémentine n'avait maintenant plus de voisine. Du reste, elle n'avait pas menti en disant àNini qu'elle connaîtrait bieiilùt son projet. Elle avait résolu d'effectuer, la nuit suivante, sa tentative d'évasion.

rUOMENADi: NOCTURNE

V^ers dix heures du soir, quand le silence le plus complet régna dans la maison centrale, Miette commiMici à s'habiller.

— Les sœurs, dit-ellr, mil au moins quitté depuis une deuii-heurc la

744 i.A ini.i.i; Mil i 11-:

clKijiclIt' où l'Ilt's \iiiil iiiaiiiKitIrr leurs |irii'i('s. l-lllos sonl loiilf^s roucliiH's ou rentrées dans leurs oi-llulos... Je ne risque pus d'en ronroiUror iiiaiiilcMianl.

Klle .sVnlova sos viMeuiiMits do déltMiiir les uns après les autres et les remplaça jiar les vèlenie!ii«; d'homme (prellr .i\,iii trouvés.

Miellé n'était pis san< ap|iiélien<i(Ui.

— (Vosl juobablemenl une irravo imprudenee ipic je commets... Si je suis pinc<^o, je n'encours pas, il est vrai, une prohmgalion de peine, piiisipiicelle 'pie je subis est perpétuelle, mais la surveillance sera plus active à mmi égard... Je perdrai toute espérance cl aussi tout moyen de recommencer. Pcut- (Mre l"erais-je luen d'avoir une occasion comme celle (]ue Manon avait sans doute... Oui. mais, on attendant, oîi caclicrais-je ce costume?... On ne ms laissera pas lo ijours dans ce cachot que j'ai déjà quitté une fois... Je puis tout perdre en voulant tout ijaLrncr. Al'ons, du courage! (^)ui no liscpie v'\rn n'a rien !...

Miette cacha son co>tMmo de détenue à l'endroit où était auparavant celui qu'elle portait mamton.int et replaça soigneusement la planche qui couvrait la cavité.

l'.ien iprelle n'eijl pas de souliers, elle s'était aussi déharrassée de ses sabols et avait simplement gardé ses chaussons. Les sabots eussent trop fait do bruit.

— Au bosoni. je niarcjicrai pieds nus, pensa Miette... Cela ne sera ])as nouveau pour moi...

Celle allusion au passé la ragaillardit.

— Oh ! oui, j'étais une liore luronne... Je me rappelle le jour où j'échappai à Jeannot dont je m'étais moquée et qui me poursuivait. S'il m'eût attrapée, il n'eût pas plaisanté, le chevalier de la Torche!... \ propos de Jeannol, il a cherché, lui aussi, à s'échapper de la prison de Marseille... N'y a-t-il pasréus-i? Si vraiment... Ce souvenir me portera bonheur!...

L'obscurité était presque complète dans le cachot, bien que le temps lût assez clair elle ciel très étoile. La lune en était à son premier quartier. Miette alla en tâtonnant jusqu'à la porte et chercha la serrure.

— Comment diable Manon a-t-elle fait pour se procurer cette clé?...

A ce moment une idée lui vint et elle éprouva une vive émotion. Elle se souvint qu'il y avait des verrous extérieurs, mais la sœur geôlière ne les mettait pas toujours.

Les avait-e!le mis ce soir-là?

Doucement, bien doucement elle introduisit la clé. L'angoisse la faisait trembler.

La clé tourna avec un grincement. Miolte tira à elle la porte, qui suivit...

0 bonheur I cela marchait jusqu'ici admirablement.

LA HKI.I.K Mil: TTE

Elle apiTnjt,

tain, une sœur .jui Muvrail la i;fiili>. (.P. 746.,

Toutes les portes des cachots donnaient sur un couloir assez vasle. La première cellule, la plus grande el la plus aérée, était habitée par la sœur geôlièi-c qui s'enfermait la nuit, laissant seulement ouverte une petite fenêtre grillée, sorte de judas.

La Sdîiir avait le sommeil 1res léger. Miette, qui ne l'ignuiait pas, passa en retenant son soiiflle.

LIV. 04. — TIIKÛDURE HENRY. — LA BKLI.K MIEITE. — ÉD. J. HOUKK ET C'«

.IV. 9i

740 i.A ur.i.i.i. MU. m.

La >oici dins l'escalier, qu'elle tlesoeiul rapidement, puis dans u:i loiii; onloir sombre...

l/i mère de ClomeiUim.' conuaissaila^sez bien lamai>on, grâce aux fuiiclioiis jui lui avaient élè atlri'.anM^s dès son arrivée a Muntpeliicr. Elle savait que ce '•ouloir aboutissait à un prùau, mais elle ne se rappelait plus i[\w. le >()ir on fermai l une grille qui arnUail taule communication.

Miette lut contrainte de revenir sur ses pas el nuMue de repicadrc rescaliiM-.

En face du couloir des cachots, il y avait, sur le Qitîmr carié, un atelier, m lis Miette uessaya pas d"y pénéirer, sûre de trouver porte close.

Elle préféra monter à l'étago supérieur, où élail un corridor qui conduisait i une autre aile d» la prison, près des cuisines.

L'e.\-sage-femme savait qu'il y avait là boaucitup d'ouvertures. Celli; qui >ervail à introduire le bois ou le charbon lui avait permis souvent de jtUer un > oap d'oeil sur le chemin de ronde.

Il y avait aussi à côté des cuisines, à cette époque-là, un petit jardin potager dans lequel elle était allée bien souvent cueillir du persil. Ce jardin était nu des endroits où l'évasion lui avait paru facile.

Malheureusement, Miette continua à être arrêtée dans son chemin par des grilles et des portes dont elle n'avait pas soupçonné l'existence pendant le jour.

Une heure environ après être sortie de sa cellule, elle n'avait pas encore découvert une issue et elle s'asseyait fort découragée sur une marche de l'escalier.

— Je me suis trop hâtée de me réjouir I Devrai-je rentrer dans mon cachot?... Oh! non! Recommençons nos recherches.

Comme elle se levait, elle entendit un léger bruit el elle vit au bas de l'escalier une faible clarté. Évidemj'>ent quelqu'un portant une lampe suivait le corridor conduisant au préau.

Milite redescendit rapidement 6i aperçut dans le loiulain une sueur qui ouvrait la grille, premier obstacle rencontré par la fugitive.

L'ex-sage-ferame remarqua que la sœur «poussait derrière elle celle grille sans la fermer.

I/empoisonneuse eut un tressaillement de joie.

— Voilà une excellente idée... Elle va me servir...

Dès que la lumière eut disparu, Mietle s'élança dans la direction suivie par la sœur.

Elle ne s'était pas trompée. La grille était bien restée entrebâillée.

La mère de Clémentine était maintenant dans le préau. Elle se demanda tout de suite pourquoi elle avait désiré se trouver en cet endroit qui n'était entouré que de corps de liàtiraents el où l'évasion lui semblait aussi difiicile que partout ailleurs.

Il y avait même un désavantage de plus.

LA lîELLE MIETTE

Dès que la smiir repasserait, et cela devait èlre assurément d'un moment à l'autre, la i^rille serait fermée et IMicltc n'aurail plus la faculté de rentrer dans son cachot aOn de cacher sa tentative et d'en éviler les conséquences. Sa retraite ne pourrait même plus s'effectuer.

La prisonnière eut une idée.

— Mais cette sœur qui était-elle? Où allait-elle?

Il était inadmissible que le service de la maison ou antre nécessité l'ohliacât ;'i cette heure à faire une aussi longue promenade. D'ailleurs, autant que l'éloignemcnt le lui avait permis. Miette avait bien vu que la srcur prenait des précautions pour ne pas être entendue.

La fugitive flairait un mystère susceptible de la servir.

D'où la sœur était-elle sortie? Par où avait-elle dispar.;?

L'extrémité du couloir opposée au préau aboutissait à la cour dans laquelle était située l'infirmerie, mais cela ne prouvait pas absolument que Miette eût affaire à une infirmière, quoiqu'il y eût de fortes présomptions pour cela.

La promeneuse en question pouvait très bien avoir ouvert des portes comme elle avait ouvert la griile.

Miette se demanda ce qu'était devenue la religieuse. Aucun indice ne le lui révéla d'abord.

Toutefois, en faisant le tour du préau, la mère de Clémentine crut voir un rayon de lumière filtrant à travers la fente d'une porte basso. Elle s'approcha et écouta. Il lui semblait entendre un léger bruit de voix.

Peu à peu, ce bruit s'éloigna et le rayon de lumière disparut.

Miette se risqua à pousser la porte. Aussitôt un escalier se présenta à elle. Elle n'hésita pas à descendre, quoique l'obscurité fût complète. Elle se retenait à la muraille pour ne pas tomber.

Le souvenir de la miison des !e[)t cercueils à Marseille se présentait à son -[.rit.

— E-l-ce que je vais découvrir un tas de choses dans une cave? Soudain elle étouffa un cri d'étonnement. L'escalier l'avait conduite dans

une salle au milieu de laquelle était déposée siir une table la lampe de la -;<eur. Celle-ci n'était plus là

La salle était grande et nue. La table était le se!il meuble (jui la g.irnit L'humidité suintait de toute part sur les murailles noirâtres.

Miette remarqua une grande fenêtre ouverte, mais, pour y arriver, il fallait traverser la pièce dans toute sa largeur. Elle s'empressa de faire le tour, craignant même que son ombre ne la trahit. Elle se félicitait d'ailleurs de ce (lu'u:. concours de circonstances fortuites semblât jusqu'alors faciliter sa fuite

La fenêtre donnait sur le chemin de ronde qui se trouvait, ji.iaii-il, .i quelques mètres en contre-bas du préau.

I \ mil i: mm: ni:

MioUc rccarda prndomiii- iii m m. u. \.i\.ill porsonnf. I/^ chtMiiiii riait il.MMl t't l'oltscuriU'* la plus parfaite y ivirnail.

Kacililèe par son coslimiP dlioinmo. «MK* oii;amlia la fiMuMiv ol maivlia jiiMpraii moiiuMil où olle api'inil dtMiv oiu!'1t> tiilrola l'is ipii s'éloignaiiMit Il iilomriil.

— Ct» sont (if- aiii<Mii(Mi\: lil-i'llf CM lumi... li^ ne m,iiI pas daiiL:(^rou\ poar moi, à moins ipii\..

l'.llt* se ;eta de oôU". Le L'ioiipe rcliroiissait chemin on. du iiioin-^, elle. 1^ enit.

1,1 iirisonniére se carha dans nn coin o!i<cnr, pré- d'une liorne voi-iiie d'un iii'ind portail.

Klle attendit un instant. l.»>s amoureux revenaient décidiiuent sur leurs pa<. Ouoiqn'ils parlassent à voi\ liasse. Mietto pul, ipiand ils furent [in-s d'elle, saisir cpie!que< lambeaux de phrases :

Que vous t^les bonne d'être venue...

•lai peur...

De quoi donc?

D'être surprise avec nous...

Ua-surez-vous.

— - C'est bien mak'ré moi, aliez, que je sui< ici... Il a fallu qu'une clio^c plus forte que ma volonté...

Parce que je fais ma!...

— Non, vous n'avez pas tort... Vous avez raison de m'aiiner... >lictte murmura :

— Je ne me tiompais pas. Celte découverte peut singulièrement me servir... I>. tout cas, elle ne me sera jamais désagréable.

Quand les deux personnes que l'ex-sage-femme surveillait furent passées, elle les examina plus à Tais?.

C'était un gardien et une sœur

— Ah! monsieur le directeur, vous vous figurez qu'il n'y a pas d'intrigues dans l'établissement... Vous vous trompez!... Ce sont vos gardiens et vos religieuses qui donnent l'exemple...

Miette eût vivement déiré distinguer le visage des deuv coupables. Elle les regarda avec avidité quand ils se dirigèrent de nouveau vers elle, mais, malgré tous ses efTorts, elle ne put savoir à qui elle avait affaire.

— C'est depuis que vous avez été en retraite que nous nous connaissons, disait l'homme.

— J'étais allée demander à Dieu le salut de mon âme et, au contraire, je l'ai perdue... Je suis damnée aujoard'huil...

LA r.KM. K MIKTTi: 740

— N'a\ez pas de ces itléos...

— Mes vtciix ne sont lioiireiisompiit pas ('•tcrncis... Je n'en ai [dus qiio pour un an, et alors...

Miellé ne put saisir les dernières paroles que prononça la rolisiieuse.

— C'est dommage!... Que fera-l-elle dans un an?...

Elle rélk^chil. 11 lui snii'.ilail que la voix de la S'our ne lui était pr.s inconnue.

Même dans ce duo d'amoui', elle restait sèche et dure.

— Je jurerais bien, fil la prisonnière, q :e c'est... Elle s'interrompit.

— Pas possiblel Je commets une erreur... Abandonnons cette idée... p]lle est trop absurde... D'ailleurs, cette sœur est moins grande...

Le groupe ne se rapprocha plus de Miette, qui ne put vérifier ses soupçons. Il ne quitta pas une paitic du chemin de ronde assez éloignée jusqu'au moment où il fut jugé nécessaire par ceux qui le formaient de mettre lin à leur conversation, La sœur se dirigea par un autre côté vers la salle où elle avait laissé sa lampe. Le gardien l'accompagna, puis revint en chantonnant,

Mielte était stupéfaite du calme et de l'insouciance de cet homme, qui contrastait assez avec la frayeur manifestée par la religieuse.

— 11 est cependant certain qu'il perdrait sa place si on le surprenait... On n'est plus indulgent comme à l'époque où les sœurs de Marie-Joseph n'étaient pas encore dans les maisons centrales... J'ai entendu racontei' que la plupart des gardiens s'olTiaient alors les détenues qui leur plaisaient... Maintenant c'est a la fois plus rare et plus difficile. Néanmoins, il paraît que, depuis le nouveau règlement, peu avant notre entrée à Clémentine et à moi, un major, père de famille, s'est laissé séduire par une prisonnière, et qu'ils se sont arrangés pour avoir des relations... On les a pinces et on a impitoyablement mis le major à la porte...

Miette eut un haussement d'épaules,

— Peut-être eût-on moins fait d'embarras, si, à la place d'une détenue, le major eût pris une scpur !

La fugitive, après s'être livrée à cette réilexion, s'apprêta à quitter sa cachette, mais elle en fut empêchée par une lanterne qui brilla soudain à une trentaine de pas d'elle, faisant dans la nuit une traînée lumineuse.

Elle se pelotonna plus que jamais dans son coin.

— Hein h.. Qu'est-ce que c'est?

Cette fois c'étaient deux gardiens, dont liiii portait la lanterne.

— Ils font maintenant leur ronde, ceux-là... Il est bien temps!...

Les deux gardiens accomplissaient d'ailleurs insouciamment leur besogne. Ils causaient et faisaient de temps en temps une station assez longue.

Tr.o i.A r.i.i i.i; Mii.ni:

A iiiialic ni .iii| (.,1- il- Ml, lit'. i,> ^ .11 irhTPnt. pI colle-ri rcponnul avec iloiiiH'im-nl la \oix de l'ainanl île la sinir.

Si cllo l'ùl (Ml un rcsli' de donto. la i (Hivcrsali(»n, iloiil (iiirlqiM's laiiil»('aiix lui p irvinronl. riil achcvii ilt' la |it>r>iiatli'r.

— Kh liioii. (iiTarii. riiiiiiiiiif--lii à l'Iro sali^l.iil do ta fcnKiiiôlc?

— Rirld.Mi:

Kilt' n'csl rt>jitMid;iiil ni hclli-, ni ai,'i-('al»lt' !

l'ii irouvos?

Ji" croirais que tu mainincs de lioûI si, en d'antres oecasion<, tu n'en avai•^ jt is fait preuve... Au réirinuMit, par exemple, c'rtait toi qui avais les plus jolies uiailrcsscs...

— Ah ! tu le souviens...

(ièiard retroussa sa moustache d'un air vainqueur.

— Je me rappeUc précisément que ce fii-l toi qui, lorsque nous étions en ^ariii-un à Nenilly. amena pour la première fuis à la cantine des sous-ofliricrs cette Nini, dont le mallieuieiix Noid s'aniouiaclia...

— Un n:iïf, Noël !

— Oui, car 1 rsquc Nini voulut le (luilLcr pour aller avec le capitaine, d lua celui-ci, ce (jui lui valut le désa<:iément de [lasser devant un conseil de guerre...

— Kl celui plus grand d'élre fusillé!...

— Ce n'est pas à toi que cela serait arrivé 1 - Non, certes...

— Cependant tu n'agis pas aujourd'hui avec prudence...

— Tu l'exposes à être révoqué...

— Que m'importe !

— Que dis-tu?

— T'imagines-lu que ce suit pour ses bciux yeux que je soigne si bien la bonne sœur...

— Alors...

— C'est pour autre chose...

— Quoi donc?

— Ce n'est pas que je dédaigne les religieuse... Je m'étais dit souvent que je serais avec plaisir l'amant de l'une d'elles, el que je la posséderais volontiers, surtout en costume, ce qui me monterait l'imagination.

— Tu es cynique.

— Mais j'eusse choisi toute autre que la sieur en question si...

— Si...

— Si elle n'était pas à la veille d'être très riche...

LA nKLi.i; MiKiri':

— Ah!...

— Mon amoureuse, quoique tli'jù dc-rradee par le temps, a encore sa mère qui habite précisément mon pays. Or, cette mère vient de faii-c un héritage inattendu qui reviendra tôt ou tard à sa lillo... Cellè-ci avait jadis pris le voile, parce qu'elle avait désespéré de trouver un mari, n"ayant pas un sou vaillant, ni aucune espérance.

— Cela arrive parfois ainsi...

— Oui, les filles sans dot prennent souvent le Seigneur pour époux... Que de vieilles vertus celui-ci a à sa disposition "...

Dans son coin, Miette ne put s'emiiécher de S(jurire.

— Il est facétieux, Fargousin I...

Nous avons du reste remplacé par vertu le mot dont le gardien se seivit.

— Pour nous résumer, tu veux te substituer au bon Dieu auprès de la sœur, afin de profiter de son argent...

— Un moins malin que toi aurait compris... Dans ces conditions, que me ferait un scandale qui obligerait ma douce fiancée à quitter sa communauté et me forcerait à donner ma démission?... II m'éviterait la peine de roucouler pendant un an dans le chemin de ronde.

— Es-tu bien sûr que la sœur se mariera avec toi?

— A l'expiration de ses vœux, oui... J'ai été bien adroit, va... J'ai choisi le moment propice pour me présenter comme un soupirant à celte vieille fille qui rêvait peut-être de faire construire une église avec les monacos en perspective... Ace moment-là elle allait en retraite dans la propriété que les sœurs de Marie-Joseph ont près de Montpellier... Je m'imaLrine que j'ai dû beaucoup occuper ses méditations...

— Ce qu'il y a de bon, c'est que tu n'es pas mfaïuc de la personne.

— 11 faut connaître soi-même son propre mérite !... Peu à peu une correspondance s'est établi entre ma dulcinée et moi... Il y a eu ensuite des rendezvous... Ce vieux couvent permet aisément les communications... Ce n'est pas une prison moderne... Bref, tout est convenu... L'n beau jour que celui où je quitterai cet uniforme... Tu seras de la noce, mon brave Lucas, et si je puis faire quelque chose pour loi...

— Trop aimable!...

Nous le répétons, ce n'ét lienl que quelques fragments de cette conversation qui étaient arrivésà Miette... Elle avait néanmoins tout compris.

— Pas bête, l'argousin!...

Les deux gardiens se remirent eu marche. Us passèrent sans l'apercevoir et ne tardèrent pas à terminer leur ronde. Miette se disait à sa place :

— Ce serait drôle si la niailre^^c (].> r.r-tvird él.ii! I.i s.pur S.iini l'i.'rre, 1 infirmière!

i.A i;i I I i: M uni'

l.\\\ III

I \ u t< 11 iitiii I. uv. I. 1 \ \ urc

l.'ctdiiiioinonl lit' l.i siiMir clKiruôc de la siirveillaiico .les cadints lui i^rainl, Iors.iiit\ \c matin, elle oonsiala la di.siiarilioii de M'uMlc.

l.a poiio do la ct'llnlo miiiuTo 7 était cependant feniiée, les harreanx de la fenêtre intaris. Il n'y avait à la imiiMille m lion ni ouverlure jiar lfi|iiel la prisdiHiit'n' pût sortir.

l.a sunir crut un inslaiil s'rtre trniup-e de cai-hol. |']llt' muMiI. mais elle reconnut qu'elle n'avait pas lait erreur.

Klle se trouvait bien dans le nnméio7 et le nom de MirMle était encore sur la porte.

La pauvre religieuse avait l'air elTaré.

— Mon Dieu I Mon Dieu 1 l'ne idée lui vint subitement.

— El les autres, que sonl-elles devenues?

Elle s'empressa de voir les dilTérenles cellules ocnipéi's. 11 n'y avait aucune nouvelle absence.

l/altération de son visaue frappa Ernestine Jacquet qui lui demanda :

— Eh bien! que vous airive-l-il?

— J'en perdrai la tête bien sûr... C'est le numrro 7 qui a (li-p:irii !...

— Par exemple! Et comment s'en est-il allé?... La sœur s'éloigna désespérée.

Nini eut un éclat de rire.

— C'était pour ça qu'elle me disait qu'il y aurait du lirait dans la maison et que l'on parlerait d'elle... De quelle manière a-t-elle pu s'y prendre pour se sauver? Ce n'est donc pas diflicile!... Si, au lieu d'élre condamnée seulement à treize mois, j'avais été condamnée à perpétuité, cela aurait été mon unique préoccupation... Elle a réussi... Tant mieux...

La so2ur dut se rendre auprès du directeur, alin de le prévenir. Celui-ci s'empressa de visiter la cellule n° 7.

— Il faut bien que la détenue soit passée quelque pai'l .. Je ne vois l'icn cependant. Pas d'effraction à la porte ?

— Il n'y en a pas...

— Et vous n'avez pas entendu de bruit celle nuit?

— Non, monsieur le directeur.

Je liai |j.

iu.'; do (.cr.-,uiiiie. {l\ 700.}

— C'est inouï... Celte femme ne s'est pas cepeadaat envolée... Et encore... Un oiseau seiail resté dans celte cage,

— C'est de la sorcellerie, c'est de lu magie noire.

— .\llûiis donc !...

li'inspccleiir, qui étail prrstîiil, iule. vint.

— La Manon, s'il m'en suiivieiil liicn, s'évada exacle.r.eiit comme celle emlJoi.soIlncu^e.

LIV. 93. — TlltÛDoIlË IIE.MIY. — LA IIKI.:.'; MliCirE. — El>. J. UOI.TK Et C'". LIV. Jô

LA lil.l.l.i: MIETTB

- 11 est vrai...

— Klle sorlil de son carliol sans (jn'on ail jamais pu savoii- de, (iiicll.' manière. Ni les qurslidns qu'on lui po-^a. ni les menaces ne pui'ent lui arracliei iIls avcn\...

— C'est (M:rieux 1...

— Un a II Ire fait L'-:.iIenicnl lii/.ari-r,. . Je crois me rappeler (]uc la Manon t'tail en'"crmée dans la ccl!ulo nunuVo 7.

- La miVr.e... Celle cellule csl donc maudit •...

- Pas pour les dêlenues.

On ne voit rien néanmoins... nulle Iracc...

Nous ne découvrirons pas plus qneli]ue chose, colle fois, que la dernière.

- Le plus pressé e-^l donc de se livrer à des recherches ailleurs... Celte femme n'e-t peul-ôlre pis encore hors de la maison centrale..

- En tous cas, avec le costume de prisonnière, elle n'a pas grande chance d'aller loin.

- N'a-l-elle pas pu se procurer un déguisemcnl comme la Mai

ion

— Un déguisemcnl de sœur.

— Ou autre...

— C'est bien douteux...

- J'ai vu plus surprenant...

- Enfin il faut prendre des mesures... Prévenir le préfet, la gendarmerie... Fouiller la maison, donner une consigne sévère à toutes les issues... II y a longlemp=; que je demande un poste de soldats... Pourquoi s'obstine-t-nn à me le refuser ?

— On prétend que ce n'est pas nécessaire.

— La preuve, la voilà... Si nous avions eu des sentinelles dans notre chemin de ronde, ce ne serait probablemeraent pas arrivé...

— La Manon sorlil par la grille et le gardien la salua respecliiensemenl.

— Un fait semblable n'a pas dû se reproduire... .aujourd'hui, à la porte, on dévisage les soeurs... J'ai été obligé récemment d'accompai;ner une nouvelle qui n'élail pas connue.

— Monsieur le directeur, ci votre place, je réunirais d'abord les gardiens...

— C'est une id.'e.

— Nous pourrions les interroger sur la manière dont ils ont exécuté les consignes que nous avons prescrites.

— Qui était de service C3lle nuit?

— Gérard et Lucas...

— Gérard !... Ilum ! je me méfie de ce beau garçon-là.

— Moi aussi.

— Pour de l'argent il ferait de tout...

LA r-iaLi; miettk

— La Miellé nn lui on a pas donné cependant...

— .M;iis, au dehors.. .

--- Qui s'intéresserait à ces fouîmes... Ali!

— Quoi donc ?

— Je pense à sa fille qui est jo!io, qui avait des amants... E-i-ce que, pir îiKard...?

— Si elle n'était plus dans le local...

Le directeur el l'inspecteur s'empressèrent de se rendre à l'inlirmerio, puis à la maison i'^olée que Clémentine et la folle habitaient.

Ils y trouvèrejit la fille de Miette, qui ignorait ce qui se passait. Il ne fut pas difficile à M. Chipput et à son subalterne de s'en assurer.

— Y a-l-il longtemps, demanda le directeur à la jeune femme, que vous n'avez pas vu votre mère?

— Oui.

— En effet, vous n'avez, ni l'une ni l'autre, cherché à obtenir la permission de passer un moment ensemble... Pourquoi?...

— Je n'yai jimais pensé... ni elle non plus, sans doute...

— Ça n'indique pas une vive affection de part et d'autre.

— Monsieur le directeur, j'ai pout-être des motifs...

— Je me souviens... J'ai lu votre procès... M. Cliapput se tourna vers l'inspecteur...

— Je me doutais bien qu'elle ne connaissait pas l'évasion. Clémentine manifesta un vif étonnemcnt.

— L'éva-ion... de qui? M.i mère se serait...

— Oui, votre mère, mais soyez tranquille... on la repinrera... Nous sommes déjà sur ses trace-..

Le directeur s'aventurait beaucoup en prélendant qu'il se doutait de I "endroit où s'était réfu-'ice Miette.

Cinq ou six heures après la découverte de la sœur geôlière, on n'avait aucun indice. Les gardiens ne donnèrent aucun renseignement. Ils semblaient ahuris. Gérard et Lucas jurèrent à qui mieux mieux qu'ils avaient consciencieusement edectué leur ronde.

Cep'^ndant le bruit de l'évasion s'était répandu dans l'établissement, l! n'y eut bientôt pa« une détenue qui n'eût appris ce grave événement- Tous les moyens de communication qu'ont les prisonnières furent emplny.'à le transmettre. Dans les aie'iors, où la surveillance était fort rigoureuse, on lit passer do pe'its carrés do papier cachés dans des boulettes de pain.

Les femmes de service eurent des signes rapides, mais expressifs, indii]iiant que l'une d'elle^ avait pris do la poudre d'escampette ou, en d'autres termes, s'oloit donné un coup de jardin.

i.A ni: 1.1.1. Mir.TTK

Otlo iiouvolle lit nnitio rcnvic dans la pliiparl de ces corvoaiix proinpis .\ s'tMinaniinor cl à s'écaror curons malgré l'air paisiltle et rc'îsijjné «pio «loiiiio. la oonitMlc Manolu'.

On en manjjea Itoauooiip nmins an ri'feclijiro. A l'école iiu-ino on iio pcMisail çubso qu'à l'évasion de Miotli\ \.o^ lirons des sœurs Maicnl écoulées d'un air (listrail el on ne répétait pas ce ipie disaient les monitrices.

I,c directeur, l'inspecteur, les sinnrs ne tardèrei-.l pas ;i constater une sorle d'ciïervesctMice «pii se traduisit par des actes d'indiscipline (^i inêuie de l'ébellioti très sii^nificalifs.

Une détenue répondit à une S(eur «lui la menaçait du caclml :

— Je m'en f...iclic pas mal... On s'en écliai)|ie !...

Informé de ce qui se passait, le préfet de l'Hérault, M. HoulliMUX-Dugagc, S(^ transporta aussitôt à la maison centrale et la visita eiilièrement.

Il tint à entrer dans la fameuse cellule numéro 7, et le hasard le servit beaucoup plus ([ue les fonctionnaires de la prison.

Une planche du lit de camp lui parut mal jointe et il découvrit la cachette de Manon.

Le costume de Mielteen fut immédiatement retiré. Ainsi que nous les avon'^, la mère de Clémentine n'avait emporté que ses chaussons. Elle avait jusque chauLié de chemise.

— Vous le voyez, dit M. RouUeaux-Dugaiic, non seulement le signalement que nous avons donné de la femme évadée est appelé à ne servira rien, mais encore il doit paralyser les recherches de la gendarmerie.

— Je n'y comprends rien, murmura M. Chapput.

— A coup sûr, la détenue a pu se procurer un déguisement. Mais lequel? L'inspecteur mit en peu de mois M. Roulleaux-Dugage au courant de l'histoire de Manon.

— Cette cachette, dit le préfet, est, sans aucun doute, déjà ancienne. La fugitive aura profité des moyens de s'évader que la défunte prétendait avoir à sa disposition. C'est d'autant plus probable que vous dites que cette dernière est restée longtemps détenue ici...

— Oui... oui... J'admire votre pénétration, fit le directeur...

— Il reste à connaître quel est le costume que Manon s'est procuré ou a confectionné... Ce n'est évidemment plus un costume de religieuse... Qui sait si ce n'est pas un uniforme de gardien?...

— Y pensez-vous, monsieur le préfet?...

— Ma foi !... si ce n'est pas des vêtements de gardien, c'est peut-être des vêlements d'homme sous lesquels il doit être peu aisé de reconnaître une détenue de la maison centrale.

LA m; 1,1.1- MiKTTi-: 707

— Une fcinnic lialiilU'M:' en lioiniin' s(> disiiiiLMif ais^Miioiit, moiisinur lo prrfet.

— Vous croyez cc'a, inoiisuMir le direcleiii', parce (|iie vous n'avez vu q(ie lies feiiuiies dôiruisùes po.ir leur agrément. En pareil cas, elles n'adoplenl que des costumes d'une cert.iine élégance qui laissent voir ou deviner leurs formes. Elles ne font pas le sacrifice de leur chevelure et la coquetterie ne perd aucun de ses droits... Une détenue qui veut s'évader est résignée a tous les sacrifices... Elle se raserait au besoin les cheveux, et porterait la blouse la plus disgracieuse ou la veste la plus ample...

— En effet.

— .\vant d'être dans l'administration, j'ai été dans la magistrature et, un jour, j'ai eu beaucoup de peine à retrouver dans un vieux vagabond amené à mon parquet une voleuse qui avait, deux ou trois ans auparavant, échappé aux gendarmes chargés de la conduire au cabinet du juge d'instruction...

— Donc, monsieur le préfet, vous croyez que la Miette se promène en homme dans la campagne?

— Dans la campagne, ma foi, je l'ignore... Peut-être est-elle encore ici.

— On fouille en ce moment les moindres recoins...

— 11 doit y en avoir pas mal dans cet ancien couvent de Bernardines.

— C'est vrai...

— Qui avez-vous chargé des recherches?

— Les gardiens guidés par des sœurs...

— J'aurais aimé autant une escouade de détenues à (pii j'aurais promis une bonne gratification en cas de succès... Mais cela aurait peut-être causé trop d'agitation dans la maison centrale... La Miette était-elle seule en cellule?...

— Non, monsieur le préfet, il y avait en même temps qu'elle une femme qui s'est battue, une fille (jui a commis un vol de bons de cantine et un mauvais sujet qui a outragé une sœur?...

— Ah!...

— Nous venons d'enfermer aussi une prisonnière qui a répondu que peu lui importait qu'on la mît en cellule puisqu'on s'en évadait.

— Il faut surveiller cette détenue d'une façon toute particulière...

— C'est ce que nous faisons. L'insolence de cette femme a été pour nous le premier symptôme de la tendance à la rébellion qui existe actuellement.

— Je demanderai à ^L le commandant de place un poste provisoire...

— Ah! tant mieux !

— Il ne vous faudia pas laisser ignorer dans la maison que vous aurez des soldats à votre disposition poui' réprimer toute tentative...

— Soyez tranquille.

T:.8 I V lîl 1 II .MIKIIT

Le prè'el voulut lu'iirUvr dans cliaiiuc t^'lluU'. Il iiilorrogeu assez loiii;ueni'Mil la ili'ieiMii' ipii avait cou^iiliTé l'évasiou comme facile dans les cachots.

M. Il u'l(>aii\-MiiL,'ai;e le;iail à s'assuier (jirelie n'avait pas dans un aci'('^s de vivacité lail allus on à quelque complot.

La di Icnue n'était autre que notre amniuie connaissance Malvuia, qui si; montra d'une rare in-ole ice

M. Clia|)pul d iL riulerrom|)re...

Vo is ne savez pas à qji V(Ui> parlez r/(!sl a M. le préfet...

— Eh bien, quoi Qu'est-ce tpie ra me fait?...

— l.e plus haut fonclioun lire d i département.

— Des fonctionnaires, des préTets, des sous-préfets... Il en veniit dans les maisons où j'ai exercé mon méiier... C'étaient des hommes couimc les autres. Il y en a même qui vakiitMit moin> que les autres

Malgré ce langige, M. lloallcaux-Dugage comprit bien qiu> Malviii;i. n'avait aikun secret à cacher.

Du cachot de Malvina. le préfet alla à celui d'Ernestine.

Cel 'e-ci était étendue sur son lit dans un état presque débraillé. Elle se hàla de réparer le désordre de sa toilette en présence de cette visite extraordinaire. Nous avons dit qu'on avait donné à Nini une cellule assez obscure pour la punir de son inscription de la cellule n" 9.

M. Roulleaux-Dngage ne pul d'abord distinguer les traits delà prisonnière.

— Qu'a fait celle-ci? demanda-l-il.

— E le a injurié, en paroles et en écrits, la sœur Marie-Louise, une des plus vertueuses de la maison.

Une voix railleuse interrompit M. Cliapitut.

— La plus vertueuse! Pailons-en!...

M. Houlleaux-Dugage tressaillit.

Il regar.la Nini avec attention.

— Pourquoi persévérez-vous, dit M. Ghapput à la détenue, dans la voie où vous êtes entrée !,..

— Pourquoi?... Parce q'ie je suis pour la justice...

— Allons donc!... C'est sans motif que vous avez conçu une haine si vive...

— Sans motif!...

— Lequel avez-vous? Expliquez-vous une fois pour toutes...

— Et si je ne veux pas... Vous ne m'obligerez pas à parler ici où c'est défendu... Âhl...

Nini avait eu cette exclamation en voyant la ligure du préfet. En ce moment, la porte de la cellule était grandement ouverte et un peu de jour y pénétrait.

L,\ BKLLE MIETTE 739

— M. RoullcauN-Diignge!... dit la prisunnirre.

— Je ne me trompe pas. Osî...

— Eh bien! oui, c'est moi...

- M'" Jacquet!

— VoMs vous rappelez mon noiii, on plutôt ci'îui de ma rainil!''. .le travaille à la déshonorer... et j'y n-ussis.

— Est-ce possiMe?

— ■ Vous êtes préfet raainlenaiil... Tiens, j'aurais donc pu être préFéle.

Sur le visage de M. Roulleaux-Dugage, on lisait l'émotion mélangée à l'embarras.

Il était évidemment très peiné, mais ne savait aussi quelle contenance tenir dans les oirconstan-es exceptionnelles où il retrouvait celte fille.

C'est que M. Roulleaux-Dugage avait éié pronirom- du roi dans la ville nù M. de Miran avait été préfet marilime.

il avait fréquenté les salons de l'amna! et avait été seduii par les charmes de l'amie de Simonne. Il avait grossi la foule des adorateurs qui entouraient M"* Jacquet et avait même été très sérieusement épris de celle-ci.

Il lui eût oITert son nom pour si peu qu'il y eût clé encouragé.

Mais, nous le savons, Ernest ine ne cherchait qu'un titre et de l'argent Elle avait dédaigné M. Maunin parce que, tout en ayant une situation assez avant ige'ise, il ne flattait pas su fisamment son amour-propre.

Or, M. Rouileaux-Dugage, qui avait dé^à atteint, lui aussi, la maturité de l'âge, ne paraissait avoir à cette époque qu'un avenir médiocre devant lui. Les postes dans la magistrature sont peu rjtribués. On ne lui savait pas de fortune personnelle.

Depuis, tout était changé pour lui. Il avait réalisé un superbe héritage et il avait olitonu une belle pré'ecturc qu'il dirigeait avec distinction.

M"° Lafargue a dit de lai :

« A la première vue, on reconnaissait en lui le préfet, et, au premier mot, l'homme de haute intelligence et le nob e cœur. »

Celle opinion était ce le de tout le monde. M. Roul'eaux-Dugnge s'était du reste marié à une femme charmante dont il avait eu des enfants adorables.

Ernesline vil d'un coup d'œil ce qu'elle avait encore perdu, et sa colère ne fit que grandir. Elle devina très bien quelle impression elle causait à l'ancien magistrat et elle en fut hu iiiliée.

— 0 li, murm:ira-l-elle, j'aurais pu être préfoie, mais je n'ai pis voulu!... Le directeur et linspecieur considéraient avec élonnemenl le préfet et la

prisonnière. Cel'e-ci eut un éclat de rire.

— La dernière fois que je vous ai vu, monsieur Roulleaux-Dugage, c'était chez M. de Miian.. I,es salons étincclaiont, l'orchestre jouait. J'avais une

760 LA r.II.LK MlKTTi;

loilollc ravissantiv.. Ji' iTt>is (Hkmious av.)iis valse' oiisrinlilc. Vdiis soiivoinv.voiis?...

— Je nie: raiipt'llo, iiiadcmoisi'llt'. t|iif vous (Hic/, à cctli' riKuiiir lii)noii''(', ro^pcclèo. Vous passioz lumr iiiif jiMiiic lille lioiiiitMc et vous a\ irz des paitMits •jiii jouissaienl de IVstinie do tous. Je vous adiuiiais alors, paicf (lue vous r.it'riliez do l'iMre... Maiiilonant, je vous plaiu^...

Mni iloviiit pà'e.

,1e n'ai besoin de la pitié de personn(\.. lailiMidtv.-vous, monsieur!

— I.a mienne vous est i'e]iendanl acipiise. Je prie M. le diroi-leur, eu éL;ard à ma visite, de vous exeander de ce nue vous aviez de {rn\\)s à rester dans ce cacliot...

M. (iliapput s'inclina.

— Je ne veux pas, dit Krnestine furieuse, je ne veux pas... Si on essaie de me faire sortir d'ici sur voire demande, je résisterai...

— Non, vous réfléchirez...

— \ quoi?

\ la nécessité de revenir à une vie meilleure... J'espère que la vue d'une personne qui vous a connue jadis vous inspirera le dé.-;ir de reconquérir une place parmi les gens de bien...

— Est-ce que c'est possible maintenant?

— Tout est possible avec de la bonne volonté et du courage... Klle eut un geste plein d'arrogance.

— Je n'ai aucune bonne volonté; je ne veux pas avoir de courage...

M. Roulleaux-Dugage s'éloigna non sans tristesse du cachot où il laissait cette créature dégradée.

Dans un préau, le directeur désigna au préfet une sœur qui saluait les fonctionnaires.

— Celte sœur est celle que la filîe Jacquet a injuriée.

M. Roulleaux-Dugage regarda Marie-Louise et eut un mouvement. Il venait de reconnaître en elle Simonne, la fille de ramiral.

— Cela ne m'étonne pas, dit-il, si Ernestine Jacquet éprouve tant d'irritation... Elle ne pardonne pas à M"" de Miran le mal qu'elle lui a fait!

FAiTi:s POUR s'entendp.k

L'amnistie demandée par M. Roulleaux-Dugage en faveur d'Ernesline Jacquet s'étendit aux autres détenues en cellule.

Malvina elle-même en béaétlcia malgré l'insolence de ses réponses au

i. \ Il 1.1. i; Mil', l' ri:

La place était au pied iiiéiue de la cliairu. (P. lui.)

LIV. 96 — TUKOUUltK IlKMtS. — I.A BKLI.E lIIKTrE. — ÉD. J. HOLIt ET c'". UV 96

LA HI-LLi: MIKTIK

uéfel. Oii la renvoya à son alolicr, celui des liioulcuses, uii l'on (.oiil'« cliuuuaii lepiiis quelques années des bas de laine.

Cet atelier était généralement un des plus mal composés.

L'inspecteur de la maison centrale, qui, ainsi que nous l<; savons, eau partisan d'isoler les brebis galeuses, faisait tous ses cIVorts pour qu'on réinîi en cet endroit les détenues incorrij^^ibics.

Malvina lui avait semblé, à bon titre, appartenir à cotîo cat;'-i:orio

M. Chapput dit à propos de Nini à son subalterne :

— Nous ne pouvons cependant replacer la fille Jac((uel ciie:; la .iœur Marie-Louise.

L'inspecteur saisit la balle au bond.

— C'est vrai... Il me semble que cette fille a des droits {)niir .iHcr iiigmenter le nombre des tricoteuses.

Le directeur sourit.

— Je connais vos théories... Elles ont du bon... Ce n'est cependant pa^ réglementaire.

— Vous avez le droit de prendre les mesures susceptibles de faciliter la surveillance. Y en a-t-il de meilleure que s'arranger pour avoir l'œil sur ce que l'on considère comme le plus mauvais? Sœur Violente pense comme moi..,

— Soit!... Mettez Jacquet aux. tricoteuses, puisque cela vous fait plaisir. Uae troisième fois Nini fut changée d'atelier.

— La fille de l'amiral, dit-elle, est pour le moment débarrassée de moi. Tant pis!...

Peut-être trouverai-je encore le moyen de la rencontrer encore?... Qu'y aurait-il de surprenant a ce que ce qui s'est produit une fois se reproduisît. Qui vivra verra!

Malvina fut contente de voir apparaître Ernestine parmi les tricoteuses ei plus contente encore quand on l'installa au premier rang à côté d'elle.

La place était au pied même de la chaire de la survei1:inte, mais la voleuse de l'Anglais espérait bien qu'une occasion lui permettrait de s'entrctPnir r.vec sa nouvelle voisine.

Elle commença par lui sourire et lui adresser des clignements d uii\

Elle lui glissa ensuite, au premier moment d'inattention de la sœur :

— J'étais en cellule en même temps que loi... Puis :

— J'ai été condamnée aussi ;ï Marseille.

La lille Jacquet fut d'abord assez froide. Elle cherclia mOuio a uLMuuut^Ci Malvina avec laquelle elle se souciait fort peu de se lier.

Ce ne fut que le second jour qu'elle prêta une sérieuse attention à une phrase de celle-ci.

764 I A IMI.Ii: MIIMTI',

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