I.a |iro-litiit''o ava;l dit (H-s u\o
— .le tloloslo (iiit>lij!i'im a:ilaiit que lu ilélest-v- la Mnir Maiic-Loiii'^c. Ni ni il (Mil an il a :
— ('omnu^nt savez-vdin?
— J'êlais au pri'loii'O !'aulr(> jour.
— Ah:...
— Jo loniprends que l'on fasse la vio dure à ceux (jui vous ijôncnt...
On se iviidail au réfoctoire ol c'était au détour d'un corridor que les deux détenues avaient échangé ces paroles.
I-e hasard facilita, peu après, une conversation beaucoup plus longue.
L'entrepreneur pour le compte duquel on confectionnait les bas envoya toute une charrette char;:ée de laine.
On l'introduisit dans la cour de la maison centrale et le concours de quelques détenues fut réclamé [lour débarrasser la charrcllc et arranger les paquets dans le magasin.
On aurait pu employer des femmes attachées au service .i-'énéral de la maison, mais c'était jour de grande corvée de nettoyage. La sœur de Taielier des tricoteuses dut désigner plusieurs de celle-ci.
Nini et Malvina furent toutes les deux choisies. Pendant que leurs compagnes elTectuaient les voyages, elles restèrent à empiler la laine suivant les indications qui leur avaient été données.
Quand elles furent seules, la prostituée s'écria :
— Enlin'...
Elle s'élança au cou d'Ernestine, qu'elle embrassa bruyamment. Jacquet ne laissa pas que d'être étonnée.
— Il me tardait de pouvoir te parler à mon aise.
— Prenez garde...
— C'est inutile... La sœur accompagne les autres... Nous n'avons à craindre que la maudite assistante, et encore, aujourd'hui, à cause de la grande corvée, elle doit être après les femmes de service.
— Qu'avez-vous à me dire?...
Celte question démonta un peu Malvina.
— Tu es une luronne, répondit-elle cependant, tu n'as pas la langue à la poche en présence de tous ces argousins, geôliers ou chefs geôliers.
— Il le faut bien.
— Je l'ai admirée de bon cœur... Je suis enchantée de l'en faire part..
— Ce que j'exprimais, je le ressentais...
— Que t'a-t-elle donc fait cette, Marie-Louise?
— C'est mon secret.
LA I:i;LI.E miette 76o
— Ta, ta, ta... Tu as parlé de cette manière au directeur, mais ce n'est pas une raison pour ôlre cachottière avec moi.
Ernestinc impatientée la regarda en face.
— Quoi tilre avez-vous à ma confiance?
— H y a longtemps que je te connais.
— Moi, je ne vous connais pas...
— Je t'ai vue souvent en voiture à Marseille. Un après-midi tu passais notamment sur le quai du port et quelqu'un te monli-a à moi en me disant que tu po:tais malheur à les amants...
— En vérité?...
— Oui, à ce moment-là, un négociant qui avait mangé avec toi tout ce qu'il possédait, venait de se donner la mort... Ce n'était pas, assurait-on, le premier...
— C'est po5sil)le...
- As-tu aimé les gens qui se tuaient pour toi?
— Pas plus que les autres.
— Moi j'estime que, lorsqu'un homme se sacrifie pour vous, on lui doit plus qu'aux autres...
Ernestine eut une ombre de raillerie.
— Mais puisqu'on vous a raconté que tous ceux qui avaient une liaison avec moi finissaient mal... Il m'eût donc fallu les adorer tous...
— Bien répondu... Je n'en ai vu qu'un faire une chose extraordinaire pour moi... C'est pourquoi je Tai préféré... J'étais à celte époque-là à Arles dans une maison grillée voisine du Rhône...
Depuis quelque temps, il venait un beau garçon qui me demandait toujours à la contre maîtresse.
Un jour, il me dit:
« — Malvina, veux-tu quilter le bazar et me suivre?...
« — J'ai des dettes ici, lui répondis-je.
« — Bah! je reviendrai avec quelques amis... Nou=; enlèverons ton baluchon.
« — Oui, mais puis auras-tu de l'argent pour m'entrelenir?
« — Pas beaucoup.
« — Alors, tu m'offres la misère?
« — A peu près... Cela ne te séduit pas?
« — Pas le moins du monde.
« — Et mon amour, le comptes-tu pour rien?
« — Connu... Les bécots n'ont jamais reui placé les pièces de cent sous. »
11 parut désolé... Je ne m'en préoccupai pas... Pendant (jUt-lque temps,
7GG i.A m:r.i.i: mikith
li iMiiiiinua ;i fiv |ueulor la maison, puis ou Ir mil à li jmrU: paire (ju'ii aavail
înontre de nouveau que lorsque tu seras en ionds. lui cria la
Ti\i'he de faire un héritage... ajoulai-jo. — In liérilage... Ah! oui. »
' l'.'VKit tr isjo'irsaprè.;, et, celte fois, il avait les poches pleines d'or. . • j i(> t'iîsl-il arrivé? > lui «lemandàmes-nous.
I 11 \iiil sombre.
■ — F^li bien, quoi! j"ai fait riiLTilaiit' en question... .lai perdu nia tante.
II ne dirait pas que, pour me revoir, pour >e retrouver dans mes l)ia>, c'était lui qui l'avait assassinée !
Milvina lit une pais.'.
Les détenues entraient vers la sœur. Eiles déposurent leur fard-au r[ ;i. lardèrent pas à repartir.
Ernestine Jacquet commençait à être intéressée par le récit de Malvina.
— Continuez donc votre histoire.
— Ma foi. elle n'est pas bien longue.
Nous eussions pu maintenant nous en aller, mais mon amant ne m'en parla pas... Il ne quittait plus la maison grillée, où on lui donnait en payant tout ce qu'il voulait.
On n'était pas cependant sans se douter qu'il avait commis nii criiiie. Son attitude était si singulière, son langage était si étrange!
La nuit, il s'éveillait en sursaut, criait et pleurait, poursuivi par le remords.
Pour ma part, il me plaisait beaucoup plus qu'autrefois... Il avait des brusqueries, des élans farouches qui me charmaient. On eût dit qu'une llamme !e dévorait et parfois il réussissait à me communiquer cette ardeur...
Tiens! rien que d'en parler je sens encore ses étreintes... Il me semble qu'il me couvre le corps de ses baisers passionnés qui me donnaient parfois de nerve IX frissons!..
La physionomie expressive de Malvina reflétait admirablement ce qu'ell ■ éprouvait. Ses yeux brillaient d'un vif éclat.
— Comment cela finit-il? fit Jacquet.
— Eli ! parbleu, comme cela finit toujours...
Une nuit la police le cueillit dans mon lit... On nous arrêta même tous les deux, car on me croyait complice, et j'eus beaucoup de mal à prouver que je ne savais absolument rien... On me relâcha, mais je fus citée comme témoin pour !e procès...
— Ce dut être joliment ennuyeu.x...
— An contrauo, coite affaire mo mit en rcliof.,. Tons les jeuiios '^cn^ • niaient la maîlI•es^c de l'assassin. Malgré' ma bonne volonté, je n'y pouvais
|ii(is suffire... A cette ùpoqne-I:i, si j'avais été adroite, j'eusse trouvé une position... A la sortie de la cour d'assises, après avoir déposé et reçu une semonce du président, un lion vieux hien vénérable, que j'avais remarqué à l'audience, m'avait suivi et m'avait fait les propositions les plus avantiL'euscs. Ms la bêtise de les refuser quoique ce vieux fût millionniirc
— Et votre amant?...
— 11 avait tout avoué. Son avocat essaya d'obtenir des circonstances atténuantes en insistant sur « la fatale passion » qui l'avait poussé au meurtre, \) jury fut impitoyable... Cet homme est mort sur réchafaud!...
La grande blonde avait des larmes dans la voix.
La Jacquet éprouvait maintenant quelque sympathie pour Malvina. Elle se liait beaucoup plus disposée à la confiance.
— A moi aussi, lui dit-elle, on a tué le seul amant pour lequel j'aie peut- Ire ressenti de l'alTection. Et c'est à cause d'une misérable femme qui est ici,
que vous connaissez, que je hais de toutes les forces de mon âme!... — ■ La sœur Marie-Louise?...
— Précisément.
— Moi, c'est à une détenue que j'en veux, la fille de l'empoisonneuse qui ■st évadée, empoisonneuse elle-même.
— Que vous a-t-elle fait?...
— Imagine-toi que, dans les premiers jours où j'étais ici, j'ai failli faire une conquête.. >
— En vérité!...
— J'ai déniché dans cette prison quelque chose de fort rare...
— Quoi donc?
— Un merle blanc!...
Ernestine ne put s'empêcher de sourire...
— Ah!
— - Un gatriMi timide, doux, ressemblant ;i une jeune liUe...
— Qui ça?...
— M. Mébert, le jeime docteur...
--- J'en ai entendu parler...
— - On m'avait mise à l'infirmerie, et j'en profitai p;)ur faire les yeux doux au chérubin...
— Lorscpie quelqu'un vous l'a soufllé...
-- La Cémentine... Ah! si je savais qu'elle m'a pris tout ù fait uion petit médecin !...
— Que feriez-vous ?...
768 I.A lîl l.I.i; MIIMIK
— ■ Je n'en sais ritMi, inai< la rajjo d'tHre vol^e nu* rendrail capable do tout...
Ce n'«*sl i:u(''r.' pos.-iiMt'... La (ili'inoiiliiu' ol le doclciir \\o dnivcnl jamais être seuls onstMiilde...
■ Au l'oiiliMiro. .. l-a feiniue lî;iilti> a im jxislc isolr... Mlit^ i;"aiili' une folle que M. Mi'bert va voir tous les jour-...
— Qui vous a appris?
- Esl-ce que l'on n'es! pas au rouraiil de loul... Mt^me au cadiol, les nou\elles vous parviennent...
Kniestiiie pen-a à sa correspoiul luce avec .Miette et dit :
-- Vous asez raison.
Le visage de Malvina se contractait ({iiaiid elle songc.iit à Clémonline.
— Est-elle devenue la maîtresse de ce jeune homme?
C'était plus à elle-même (]n'ii l'rne.stine que la prostituée adressait cette question.
La fille Jacquet voulut achever de connaître cette femme qui setaii, pour ainsi dire, livrée à elle.
— Vous avez dit tout à l'heure que vous seriez capable de tout pour vous venger... Qu'entendez-vous par ces paroles?
Malvina saisit le bras de sa compagne.
— Je vais être bien franche... J'ai prétendu que l'homme que j'avais préféré aux autres était le condamné à mort qui m'avait payée de sa vie. Eh bien, je crois que ce que j'ai éprouvé pour lui, qui m'a possédée, était moins violent que ce que j'éprouve pour ce jeune homme, qui ne m'a pas eue et n'a pas songé à m'avoir... Probablement, si j'avais été en liberté, cette passion ne serait pas née, parce que j'aurais songé à antre chose. Mais, en prison, où les distractions ne sont pas nombreuses, lorsqu'on est poursuivi par une idée fixe, elle ne vous abandonne pas... On éprouve des envies folles, des désirs que rien ne distrait... la nuit. la nuit surtout, quand on ne dort pas!... Oui, j'aime plus M. Mébert que je n'ai jamais aimé... Et si Clémentine était là, si on m'annonçait qu'elle est sa maîtresse, je la tuerais 1
— Â la bonne heure! voilà qui est parlé!
— Et toi aussi, je le sens, tu donnerais la mort à la sœur Marie-Louise si lu le pouvais!...
Le visage d'Ernestine Jacquet eut une expression cruelle.
— Malvina. Malvina, nous sommes faites pour nous entendre!...
La corvée était finie, c'est-à-dire que toute la laine était portée dans le magasin, mais il s'en fallait de beaucoup qu'Ernestinc et sa nouvelle amie se fussent acquittées de leur besogne. Celle-ci avait naturellement soufTert de la conversation qu'elles avaient eue. La sœur le^ gourmanda.
Elle put se diriger vers la niche. (P. IH.
— Vous n'avez presque rien fait. Je n'ai jamais va de Taint^antes pareilles. Quand on ne travaille pas, on ne inérile pas de ina'iger... Vous serez toutes les deux au pain sec...
Ernestine haussa les épaules avec insouciance.
— Cela ne vous fait rien!... Privation de promenade dans le pii'au. privation de cantine pendant trois jours.. .
ut. 97. — THÉODORE HEM*. — I.A BF.I l.E JIIEnK. — ED. J. FlOI KF ET C'». LIV. 91
770 LA lu; 1.1,1: Mit: ni-
Jaoqncl linil |i..i . -.., ,.. . ,,..,,. ^....^ . > .ic aw , .- .
Elle rcsia pn^ncciiin^c loiU lo reste de la journtV'. Ce ij'ètail p is aux punilion^^ qui voniiciit do lui ('Ivc iiilli .••'•os <iu\'llo songeait ni à «a nouvelle comparution an pivtoire, mais au parti (juVIIi' pourrait tirer de lacompliciti'î ôvcntuolh (le Malvina.
Krnostino, condamnée à treize mois de prison, n avait plus qu'un mois ; rester dans la maison centrale.
QUE VOULAIT LA l'FNAUD?
Il y avait trois jours que Mii-lle avait quille sa cellule et l'on n'avait pas de ses nouvelles.
La maison centrale était maintenant sévèrement gardée. 11 y avait un poste à la porte et, Ii nuit, on pliçail, dans le chemin de ronde, deux o;i trois sentinelles qui devaient singulièrement gêner les rendez-vo'is de Gérard et do la mysléi-ieuse sienr.
La gendarmerie, à la recherche de la sage-femme, avait aussi baltu les environs de Montpellier et avait arrêté des gens de toutes sortes portant ies costumes les plus divers. Elle ramona même, un jour, un colporteur imberbe dont le sexe lui avait paru douteux.
L'excuse de la gendarmerie était pc;it-être que le colporteur en question rappelait ju'^qu'ii un certain point la réunion mythologique d'Hermaphrodite et de la nymphe Salinacis.
M. Mébert faisait part à Clémentine de rinfrucluosité des efforls de ceux qui recherchaient sa mère.
Un jour le jeune homme lui dit :
— Ah! si c'était toi qui e;isses ainsi réussi à fuir celte maison!...
On comprend que l'étal de Clémentine préoccupait vivemeul les amoureux. Il était encore peu visible, mais la loi de la nature devait progressivement augmenter pour eux le danger d'êlre découverls.
Clémentine ressentait déjà un trouble lorsque la sueur Saint-Pierre fixait sur elle ses regards scrutateurs.
Comment sortirait-elle de cette situation?...
11 est à remarquer que, si vives que fussent les inquiétudes des amants, elles se calmaient parfois.
Il arrivait alors à la (ille de Miette de ne songer qu'à une chose, c'était qu'elle portail ie gage de •amour le plus pur et le plus vif qu'elle eût éprouvé.
i,\ r.r.ij.i; mii-ttk
Elle n'avait jamais été mère et elle s'élait imaginé jiisqiio-h'i que cette faveur lui avait ('■té refusée pariT qu'elle n'en avait pas et') diL'-n(\ Il nait parfois de ces idées dans re<pnt d'une femme.
Le^ tressaillements qifclk' commein-nit à avoir dans son sein la r^mplislient d'émotion...
N'était-ce pas Dieu qui pardonnait?
D'un autre côté, M. Mébert était lr()p honnête liomine pour ne pas accepter la venue d'un enfant malgré tous les périls dont elle était entourée. 11 n'eut pas un sful instant la pensée de la combattre par ces manœuvres criminelles don! 1 profession .de médecin lui fournissait la connaissance.
— Si nous avons le bonheur de ne pas être séparés avant la délivrance, disait-il à Clémentine, si on te laisse en cet endroit, je m'arrani'erai pour que personne ne se doute de n:^;i et j'emporterai le petit être à qui tu auras donné le jour.
— Je ne le reverrai donc plus?...
Gomment faire?...
-- Il ne me sera pas permis de l'élever?...
— Je me chargerai de ce soin...
— Malheureuse que je suis !...
— Il te faut choisir entre lui et moi... Et encore te le laisserait-on?... Il est plus que probable qu'on l'enverrait dans un asile... Tu en serais séparée également... N'as-tu pas confiance en moi?... Ne crois-tu pas que j'accomplira mes devoirs de père?
— Oh! oui...
— Je veillerai avec zèle, avec dévouement sur l'innocente créature dont l'existence nous liera à jamais... Sa vue m'encouragera à faire des démarches jiour que tu sois un jour graciée... Quel beau rêve!... Toi, libre avec ton
ufant, et moi, auprès de vous!...
H fallait que M. Mébert fût bien amoureux pour tenir un semblable lan- -Mge.
Il s'exprimait avec un tel feu, un tel accent de conviction, que Clémentine
'illusionnait et souriait au bonheur lointain que son amant faisait luire à ses
"ux. A'ix heures d'e-pérancc succélaie:it toutefois les heures de crainte et
dangoisse, celles où ils s'imaginaient que leurs relations et leurs conséqiienc -^
seraient fatalement découvertes.
C'était dans ces moment—là sut tout que M. .Mébert se demandait c imrncnt la Miette avait fait pour s'évailer rt rf/n-K.iii in'i'H,' ir.'i"it pi^ i-rviii;. ...n <.■.<■..[ à sa nile.
Peut-être eût-il moins cnvir jio v l>:riiiL'iilinr le -orL d'' -d mcvc > il .'ûl connu dans quelle situation celle-ci se trouvait!...
772 LA iti 1,1.1 : Mil: riK
MiiMlo no (levait pas lUro si loin (]u'on le oroyail, far, nn soir, en ikM'aisanl son lit, Adèle Penaud remarqua dans les drap^ un Idllel plii"' en quatre. Sa pn^senoe d'esprit ne lui faisant pas défaut, elle le dissimula aus<;it(M et se coucha, impaliente de savoir ce qu'il renfermait.
Elle attendit que le d.irioir fiU endormi et que la prév(Me eût cessé sa surveillance pour se dresser sur son séant et essayer de dêchilTrcr l'écriture.
Elle n'y parvint qu'avec peine, car la lampe qui éclairait ce lieu de rcpns était assez éloignée. Son élonnemenl fut irraml quand elle réussit à lire la signature : Mieltc.
— Miette:...
N'est-ce pas la femme qui s'est ûvadée?
Le billet disait :
(« Je ne sais pas de qui est le lit où je dépose celte demande de secours... Je meurs de faim... Si vous pouvez le plus tôt possible cacher un morceau de pain dans la niche qui est au haut de l'escalier, vous me rendrez bien service. Ne me trahissez pas! »
La Penaud était stupéfaite.
— La Miette est donc encore dans la maison centrale... Q le faire?
La sage-femme était bien tombée en glissant son billet dans le lit d'Adèle. Avec les habitudes de délation qui régnent dans les maisons centrales de femmes, elle avait eu dix chances pour une d'être livrée en s'adressant à une détenue.
La Penaud ne pensa même pas à trahir une camarade dans l'embarras. Elle regretta au contraire qu'il lui fût impossible de procurer immédiatement à la sage-femme ce qu'elle de.niandail.
— C'est la mère de Clémentine Barbe. Je dois lui venir en aide. Je m'arrangerai bien demain pour laisser de quoi manger dans la niche, mais, jusque-là... que deviendra-t-elle?
La Penaud avait assez bon cœur, quoique d'une nature très vicieuse.
Quand cette aventurière jouait les grandes dames de complicité avec un amant, comme nous l'avons dit, elle avait des élans de générosité qui lui faisaient volontiers jeter par les fenêtres l'argent qu'elle soutirait par des moyens plus ou moins licites.
Les gens qui étaient à son service l'adoraient. Dans son procès ils avaient tous déposé en sa faveur. Son cocher et sa femme de chambre avaient même pris passionnément sa défense. Il est vrai que, pour le cocher, il fut à peu près établi que sa maîtresse s'était montrée très familière à son égard. Quant à la femme de chambre, la Penaud l'avait aussi honorée d'une préférence toute spéciale. Elle avait même eu des scènes à ce sujet avec l'amant qu'elle faisait passer pour son mari aux yeux de la haute société marseillaise...
Du reste, ce personnage s "êiail nionlré beaucoup moins jaloux à l'égard des conquêtes qu'Adèle avait cfTectuéos parmi les gens assez riches pour payer ses faveurs. Le tribunal en entendit de drôb^s durant les débats du procès correctionnel qui se termina pour le couple par la condamnation à trois ans de prison que nous avons mentionnée.
Les indiscrétions commises dans l'enceinte de la justice n'avaient eu ce^jendant pour auteurs que les témoins à charge et à décharge. Les prévenus avaient éto avares de détails sur les faits qui eussent compromis des tiers jouissant de quelque crédit.
C'était probablement pour ce motif que la fille Penaud prétendait pouvoir compter sur l'intervention de protecteurs haut placés. L'histoire d'un père grand seigneur qu'elle avait racontée à son entrée dans la maison centrale avait été inventée à plaisir. Elle eût parlé, avec plus de raison, du souvenir reconnaissant de ceux qui n'avaient pas eu à se plaindre de sa cruauté.
Toutefois, jusqu'ici, aucun n'avait donné signe de vie et la pauvre Adèle craignait fort de faire entièrement ses trois ans.
— C'est bien dur, lui avons-nous déjà entendu dire, de subir toutes sortes de privations quand on est habituée à ne se passer de rien.
Oui, c'était dur... 11 y avait des moments où la Penaud s'en apercevait surtout!...
C'était une de ses créatures qui ne vivent que pour le plaisir. Les projets pervers de Nini pouvaient faire tout oublier à celle-ci, même les scènes d'orgie dont elle avait été une des folles bacchantes.
Chez la Penaud, les sens se révoltaient de l'abstinence qui leur était imposée et qui contrastait tant avec l'abondance d'autrefois.
Si Adèle n'avait encore manifesté d'aucune manière ce qu'elle éprouvait, c'était par suite d'une pensée qui avait pénétré dans son esprit, d'un sentiment qui, il faut le dire, s'accordait avec sos instincts.
Nous sommes du reste au moment où l'aventurière devait songera exprimer ce sentiment à celle qui en était l'objet.
Le billet de Miette fournit indirectement l'occasion à Adèle de se trouver seule avec la sœur Marie-Loui-e.
Le lendemain du jour où la fille Penaud avait été avisée de la détresse de l'ex-sage-femme, elle s'arrangea pour détourner du pain et de la viande pendant le repas du soir.
C'était un dimanche.
Lorsque, l'une derrière l'autre, les détenues se dirigèrent ver.^ le dortoir, elle se plaça la dernière, puis, au lieu d'entrer dans la salle, el!e réussit à se cacher dans l'encoignure d'une porte.
Ce n'était pas sans courir quelque danger qu'elle agissait ainsi. Elle eût
t:4 i.a iski^li: mikiti-:
pu ti.'s ai<rnu'in rtre vue pir \\w suMir ou iiiu' iJi-cvolc, iii;iis le h.-i'^ard la scrvil. Co fui à la Taveur (i'uno lampe mal àlliiiurM' (l'.rt^lli' put si^ dirii^'tT vers la niche dont avait parl(^ Mi.'llc
— Comment la mère dt' ClémiMitinc va-I-eile lelJr.M- ces proYi>i(iiis ? Où ••(•Ile malheureuse se tienl-elle?... .lai hii-ii peur (]ii'elle ne tarde pas à i-etomhcr eulre les mains de M. Chapput el ses arcolyte-;...
Il s'aiJîissait maiutetuinl pour Adèle Penaud de i:;a;^'ner le dortoir avant qnon se douldt de son ahsencc. Klle en fut eni])ftchèe par une sdMirqui l'oMi'^'ca à se jeter précipitamment dans un couloir obscur.
Cette sœur passa près de la détenue qui n'avait pu distinguer ses traits, mais qui crut reconnaîtie sa démarche.
— Serait-ce elle?
Elle! tpii était-ce pour Adèle?... C'était Marie-Louise.
Celle-ci s'arrêta en face même de l'endroit où Penaud attendait et ouvrit la porte d'une cellule assez grande que raventurièro se rappela être celle de la s(vur. Marie-Louise battit le briquet et une lumière brilla bientôt éclairant i:nc pièce dont l'ameublement était presque misérable. Il ny avait .^uère, en ciïct, dans cet appartement qu'un lit a^TîC rideaux en percale, un prie-Dieu cl une table où se trouvait une statue de la Vierge entourée d'une guirlande de (leurs.
Le seul ornement réel était un magnifique crucifix en ivoire devant lequel Simonne avait dû souvent prier et pleurer. Elle avait tenu sans doute à conserver ce discret conîidcnt de ses douleurs.
Penaud n'était jamais entrée dans la chambre de la sœur. Elle en regardait curieusement l'intérieur.
C'était donc là que Marie-Louise passait la nuit : c'était sur c«lte couche presque aussi pauvre que celle des prisonnières qu'elle reposait.
Adèle Penaud avait trop de flair pour ne pas comprendre que la sœur devait avoir une origine aristocratique. Elle avait admiié l'exquise distinction de ses manières.
Comment se faisait-il que cette jeune fille, née évidemment dans le luxe, se fût condamnée à une existence de privations?...
Ainsi que nous Lavons dit, la Penaud n'avait rien pu savoir de l'histoire de Simonne et de Nini. Elle devinait seulement en cette dernière une ennemie acharnée de la sœur.
Elle s'était promis de surveiller la Jacquet.
— Malheur à elle si elle touche cà Marie-Louise!
Adèle eût pu maintenant rentrer au dortoir, mais elle n'y songeait plus. Elle considérait la sœur par la porte entr'ou verte.
Marie-Louise ne se doutait certes pas qu'un regard avide suivait tous ses mouvements.
l.\ IJliLLi; MlKTli:
La religieuse commença d'abord par s'agenouiller sur son prie-Dieu, devant son crucilix. Elle implorait avec ardeur Celui qui est le maître de notre destinée.
De grosses larmes coulaient sur la joue de Simonne, sans qu'elle sangeiU ;i ■■; essuyer. Pensait-elle à son père et à son fiancé morts?
Ne regrettait-elle pas aussi d'avoir pris le costume des sœurs de Marie- Joseph?...
La supéi'icure était rentrée précisémeiil ce jour-là... Il y avais eu un long entretien entre cette dernière et la fille de l'amiral.
Peut-être Marie-Louise avait-elle dit que depuis quelque temps elle étoulTait dans l'atmosphère de !a maison centrale. Elle n'avait pas trouvé, comme nous le savons, duis la tâche qui lui avait été confiée, les consolations quelle attendait
Il n'y avait, pas dans ces fonctions de gaidiennc de quoi élever son cœur, de quoi exalter son âme.
Le devoir qu'elle avait à accomplir ne l'absorbait pas assez pour que le passé ne tut sans cesse présent à son esprit. Cette pensée la minait lentement.
Elle était pâle et faible. Adèle Penaud l'avait bien remarqué I
— Ce n'est qu'en vous humiliant, ma lille, avait répondu la supérieure, que vous arriverez à croire que rien n'est indigne d'une servante du Seigneur... Tenez, prenez ceci, et, pendant que vous vous en servirez, songez à Jésus, Marie, Joseph.
La supérieure avait tendu à Marie-Louise une sorte de fouet composé de cordelettes à nœuds,
— Qu'est-ce ? avait demandé la sœur ell'arée.
— C'est une discipline... Lisez la vie de sainte Thérèse de Jésus... Vous verrez comme elle se l'administrait... Un de ces joui-s je vous céderai mon cilice.
La supérieure avait également remis à Marie-Louise une Vie da Saints, mais ni la dis ipliue ni l'histoire de celte hystérique qui s'appelait Thérèse de Cepeda d'Avila n'avaient ramené le calme dans son esprit.
Elle sortait de la chapelle quand elle rentra dans sa cellule. En réilant, avec les autres sœurs, les oraisons du soir, elle n'avait pas sans doute tout dit à Dieu, puisque Penaud la voyait encore prier.
Marie-Louise venait eufin de se lever. Elle s'approcha de la table où était le livre de la supérieure et le prit distraitement.
Ce fut en ce moment qu'elle s'aperçut qu'elle n'avait pas fermé sa porti\ Elle voulut réparer cet oubli et se trouva en présence d'.\dèle.
Les allures singulières de celle-ci n'avaient pas laissé de causer quelque impression sur Simonne. Son empressement, en toute circonstance, les discours qu'elle avait tenus relativement à Ernestine la lui avaient rendue plutôt saspeclc que sympathique.
776 i.A r.i 1.1 i: .Mil. ni':
Mllo (le Miran avait peul-iMii' ilo\in6 aussi nnolque chose (raiiorinal dans la maiiii're dont IVna ul la remaniait jiarfois.
Klle recula ciTravi'e à la vut> do la dtMeiiuo et le livre s'écliapiia de ses mains.
— Vous î lit-elle.
.\dèle était tivs iiiiiie.
— Ma sunir...
— Q:!C voulez-vous.' Qui^ ileni iiuli'z-vous ?
La voi\ de Marie-Louise avait un léi,'er InMuliIeiinMit. C'est le hasard... Je passais...
— Allez-vous-en alors!... Je croyais tout le monde couché... D'où vient que vous ne l'êtes pas ?...
— J'ai quitté un in>lant les aulre-^... Je me sais attardée... Vous ne me ferez pas punir au moins?...
— Non, mais relirez-vous tout de suite. La Penaud s'enhardit.
— Est-ce que je vous fais peur?...
— Peur !... Pourquoi?
— Je l'ignore... Cependant votre attitude à mon égard... Votre langage...
— Je vous parle comme je dois vous parler.
— Je ne comprends pas...
— .\h 1 si je vous étais désagréable, je serais bien désolée. Je vous aime tant !
La Penaud appuya sur ces mots : Je vous aime, d'une façon toute particulière.
Marie-Louise ne se doutait pas de ce qui se passait eu celte hlie. Elle n'en éprouva pas moins un certain embarras. Elle resta comme interdite.
Adèle saisit la main de la sœur, qui ne put lui résister.
— Permettez-moi de tout vous dire, permettez-moi de tout vous e.vprimer. Je ne suis pas une créature comme vous, moi... En m'enfermant dans cette prison, on m'a infligé un châtiment double, car mon sang bout dans mes veines avec plus de force que chez d'autres. La passion, c'était pour moi la vie. On m'en a privée... Ah ! j'ai bien souffert d'abord... Mais votre vue m'a donné de la force, du courage... Votre douceur, votre tranquiUité, ont fait naître en moi des idées de résignatien...
Marie-Louise troublée eut la force de répondre :
— Tatnt mieux, si je vous ai donné la pensée de bien faire !
— J'admirais l'ensemble de votre visage, ma sœur, vos traits suaves et délicats, tout le charme répandu sur votre personne... Oh! que vous êtes belle!...
Simonne ne saisissait pas, ne pouvait saisir le sens de ce discours.
LA BELLE AlIETTE
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