‹ La belle MietteChapitre 147 sur 200 · LA SALLE N · texte numérisé non relu

LA SALLE N

Le 2o avril 18"13, le transport V Allier devait quitter le port de To'ilonn,vec 182 forçats.

Dès la veille, il y avait eu au bagne un grand mouvement. Le commissaire avait donné lecture de la liste des condamnés qui étaient appelés à partir pour Cayenne, et immédiatement ces malheureux, étaient entrés dans la salle d'attente n° 3.

On les y avait débarrassés de la chaîne, mais on leur avait laissé la manille, anneau auquel la chaîne s'attache.

Les forçais passèrent la nuit dans cette salle qui n'avait pas de lit de camp et où ils durent dormir comme ils purent : mais, du moins, il leur fut permis de causer tout à leur aise et même de chanter.

On laissait une sorte de liberté relative à ceu^ qui allaient partir pour la G:;yane et ne plus en revenir pour la plupart, car le texte de rarlicle G du déu-el du 27 mars 18o2 sur la trausporlation était formel.

Il porlait que [out individu condamné à moins de huit années !e travaux

foi'cés ôlait li'iui. à rexiiiratioii de sa peine, de rt-sidcr à la Guyane pendant un temps éi-Ml à la durée de sa condamnation.

Si la peine était de huit années ou au delà, il cHait obligé de résider dins la colonie |»endant toute sa vie.

La grâce elle-même ne |)ouvait dispenser de l'obligation de la résidence, à moins d'une disposition spéciale des lettres par lesquelles elle était accordée.

C'était donc pour toujours que presque tous ces hommes quittaient le pays ou ils étaient nés et où ils avaient commis leurs crimes.

Plusieurs d'entre eux étaient fort tristes, mais beaucoup paraissaient résignés. Il y en avait même qui ne dissimulaient pas leur satisfaction de voir s ouvrir devant eux les portes du bagne, de faire un voyage en mer, de se rendre dans une contrée qu'ils ne connaissaient pas et où ils ne pouvaient manquer d'être mieux qu'à Toulon.

A un de ceux qui exprimaient tout haut cette opinion, un forçat, qui écoutai! depuis un moment sans rien dire, adressa soudain la parole.

— 1! y a des gens, fit-il d'ime voix rude, qui parlent sans rénéchir...

— Pourquoi?... Pourquoi?...

— Parce (jue tu ne sais pas ce que c'est que Gayenne?

— Et loi, le sais-tu?...

— Oui...

■ — Eh bien alors, dis-le...

— G'est un des endroits les plus dangereux de h terre à cause de la dysenterie et de la fièvre jaune qui y régnent six mois de l'année, pendant la sécheresse. Le vent du Sud, qui a passé sur les liois et les marais qui sont immenses, vous apporte nn air chargé de miasmes, de matières en fermentation qu'on respii-e et qui vous empoisonnent... Les gens nés dans le pays y sont faits, mais les Européens la gobent!...

Le forçat qui se félicitait de partir pour la Guyane e it un frémissement.

— Tu n'es pas rassurant, toi !...

— Ton sort se décidera du reste la première année. Les gens solides ont des chances; ceux qui meurent le plus vile sont ceux qui sont faibles de poitrine, qui ont trop fait la noce, ou aussi ceux qui ont trop de sang... Toi, pa;- exemple, tu es sûr de ton allaire; lu n'as pas l'air solide du tout... Tu es appelé à vite crever...

La galerie se mit à rire.

— Tu le moques de moi, dit celui qui était rnbjet de cette hilarité.

— Je n'y manquerais pas si cela me faisait plaisir...

— Penses-tu que je le supporterais?...

— Allons donc!...

Le forçai qui venait ib^ donner des renseigniMuents sur le pays pour

904 LA l!i:i,l.l- Mil irK

loqiu'l on allait partir liuirna iiiaji'sliii'iisi'iniMit le clo^^ à son inl<'i-I(»iMit('nr, (|iii n'osa pa'i rcpliquiT.

Coliii-ci compara sa tailK- lifliilt' a la tinirmirr alliirliiinc de riioMiinc avt!0 loqii»>l il avait alTairt\

*'.iM h iinmi\ roiinn ilaiis !n |)ai,'ni' ilf Toulon sons le. nom de Doiuic-la- Mtirt, iHail un ancien marin. Il avait commis pliisitMirs assassinais ol on s'élail étonné que le jury ilovant Icipiol il avait comparu se fill contente; de le condamner aux travaux (ovc(><i à pcrpétuilt'^.

I)oinie-la-Moit se pencha vers un individu ([ui paraissait, du reste, assez bien avec lui :

— - (lérard, à la Guyane on a une chance...

— - Laquelle?

— La surveillance est moins grande cl l'on peut avoir l'espérance de s'évader...

Gérard regarda Donne-la-)'oi'l dans le blanc des yeux.

— Tu essayerais?

— Penses-tu que je veuille subir entièrcmenl ma.peine?...

— Ce serait d'autant moins commode qu'elle est un peu longue

— Toute la viel...

— Et moi aussi!... Scélérats de juges!...

— Moi, je ne me plains pas trop des miens... Ils eussent pu faire mieux ou plus mal...

— Plus mal, c'eût été la guillotine!

Donne-la-Mort eut un geste d'insouciance :

— Qui sait si ce n'eût pas été mieux 1 -■ Je ne dis pas ça, moi...

— C'est que probablement tu n'as pas de remords...

— Des remords...

— Tu ne vois jamais la nuit tes victimes te demandant grâce, te suppliant de ne pas les frapper...

— Je n'ai frappé personne...

— Oui, mais tu as versé du poison, Gérard...

— Ce n'est pas vrai...

— Tu t'imagines être encore devant le jury, que tes dénégations n'ont, du reste, pas convaincu... Quant à moi, mon petit, je suis encore plus difficile à tromper... Je n'ai qu'à te regarder dans les yeux pour comprendre que tu es coupable...

Gérard essaya de plaisanter...

LA iîelll; miktte

sa cargaison. (P. 910.

— Tu devrais .Ure pliilôt devant un trihunaLï fiii-c 1,^ f/rr/iier (juge) qu'i.-j à mesbrouffer.

Onniie-la-M irl n'insista pas.

Ainsi que nous l'avons dit, c'était un ii!)inmi; de Imite tail!.;, au\ traits accentues, aux manières brusques. Sonvéritahlc nom était Pierre Mailloiic.

Il avait été matelot sur un navire de l'Ktat, et c'éîait même un assez hon

tIV. lit. — TU «01,0 II. { lIKNRy. — L\ IIELLK MIKFrK. — 1>D . J. HOUKK If i;'". LIV. 114

900 l.K lîKLLi: M!i;riK

siijel loi-siu'iiii jo'.ir li avait jrlô ;i l,i tiicr un île m-s clicfs ((ui le ruiK)yaiL

La scène so passait h Toulon ; il avait pri«: la fuite cl avait réussi à passer la fronliCre d'Italie.

Le chef sôt lit noyé, malheurojsenient pour lui et inalheurcuscmcnl poulie matiMol, dont l'oAtradition fut dcmaiulée cl accorJé •.

Pierre Maillone, arnUé li Gènes, fui rc onJuil à la frontière française pour yi^lre li\ré. nui-; il put rùassir à échapper à si-s gardes et h se jeter dans la fortU de ri^tèrel.

Conune il fallait vivre, le déserteur se lil bandit et appela à lui le concours d'un certain nombre de vagabonds. 11 arrêta dc> di:igences il pilla de-; fermes.

D.>nne-la-Morl renouvela les exploits de G ispard de Bessc, dont les habitants de ce-; contrées n'ont pas perd i le souvenir.

M lis Ga'^p ird de Be^se, qui opérait à une épo.iire plus favorable que celle de Pierre Maillone, avait pu résister longlnnips à la maréchaussée. Le nouveau chef de brigands fut bientôt pris par les gendarmes et obligé de rendre de-; comptes à la cour d'assises du Var et au conseil de guerre siégeant à Toulon.

D^^vanl le conseil de guerre, il eut la chance inouïe d'être ai'quitté. Des témoins établirent qu'il avait été provoqué par un oflicicr brutal et qu'il avait agi, en quelque sorte, dans le cas de légitime défense.

Devant la cour d'assises, quelques actions généreuses plaidèrent en faveur de Pierre Maillone qui, ayant arrêté de pauvres diables, les avait laissés partir sans les dépouiller, en défendant à ses homme-; de leur faire le moindre mal.

Un éloquent défenseur se servit de l'acquittement prononcé par le conseil de guerre pour monlrer sou c'icnt iniuslcm -ni poursuivi par la société, traqué comme une béte fauve, et obligé de demander à la force et à la violence les ressources qu'on lui refusait autrement.

Bref, des circonstances atténuantes furent accordées à Pierre Maillone, que nous venons de voir dans la salle n* 3, à la veille d'être embarquj pour Gayenne.

Son camarade Gérard était une de nos anciennes connaissances. On se rappelle le gardien de la maison centrale qui avait su se l'aire aimer de la sœur Saint-Pierre. C'est cet homme que nous retrouvons sous la casaque du forçat.

L'infirmière avait été désolée quand son bel amoureux lui avait préféré une rivale. 11 n'y avait pas' de quoi, car Gérard n'avait chei'ché en la courtisant qu'à faire une alTaire. Il s'était retiré parce que nous l'avons dit, il s'était imaginé trouver mieux.

Gérard s'était, en elTet, marié à une veuve qui lui avait apporté une fortune assez considérable, mais que tourmentait une féroce jalonsie.

Cette femme lui rendait l'existence si insupportable que, autant poui- se débarrasser d'elle que poar en hériter, il eut l'idée de lui faire absorber une certaine quantité d'arsenic.

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