LA TRAVERSÉE
La nudité exigée des forçats qui vont s'embarquer a pour but de l.>s empêcher de cacher le moindre objet dont ils pourraient, penlant la traversée, se servir poui" tenter une évasion.
Us défilent devant les gardes-chiourme et les gendarmes qui vont être chargés de leur surveillance. Ceux-ci se livrent à un examen des plus minutieux.
Du reste, les condamnée quittent à ce moment la livrée du bagne. On leur remet, pour se vôtir, une chemise, un pantalon gris, une vareuse, un bonnet de laine grise et une paire de souliers.
Lorsqu'ils sont co:nplètement habillés, ils reçoivent un petit paquet contenant un vêlement de rechange et ils vont prendre rang sur le quai, devant les embarcations destinées à les transporter au navire en partance.
9(0 I.A IMI.I.K MIKiri-,
Colle Iransform.ilion dura à pou pivs doux In-uros pour les co:tt ipiilrovin,'t-(loti\ forçais quo T. I //;>•/• ilovail rocovoir.
Oa Ici lil (Icscnmlre par oscouailc île vinL,'l dans lo-^ chalands (lui se iniroiit iinmôdialemonl on inardie. Dos ijondarnics, \c. pi-^lolel au poiii'. vci 1 lioiil dans chaque c \no[.
Une illiislrnlion du crime, le forçat Ponccl, qui a hicn voulu é lirc ses Mrmoires pnMend que ses coinpa,L:nons rhaulaienl pendant le trajet du (piai an ija\ ii-(^ :
«< A hord! à hord 1 esclaves de la Gu\anc! ÂinHe!,.. arrôlc. naviro olanco !.. . Ce n'esl pas Dieu qui le pousse là-has.
(( Voyez donc, tous ces meurtrier^ qui, dans ce transport alTr.'ux, laissent derrière eux un père, une mère, des frères, des sccurs, des enfants!...
.' Arrèlc! arrête, navire élancé!... Ce n'est pas Uicu qii le pousse là-has.
i< laisse donc les enfants de la France dans le:ir patrie, sans les conduire •-ur une terre ètran,i;ère. Ce sont des chié iens et des soldats; quoiq fils soient ahandonnès par la société, ils veulent rester pour défendre leur pays et leur drapeau.
« Arrête! arrête, i.avire élancé!... Ce n'est pas Uicu qui le pousse là-bas!... A hord! à hord! es -laves de la Guyane! »
Certes, voilà des senùmenls hien poétiques. Poncet était, du rcsie, un aiïreux eredin. Après avoir réussi à s'évader de Cayenne, il rentra en France et y commit un nouvel a<sissinat qui lui valut de monter sur i'échafaud à Versailles, le jeudi 10 février 18G6. On voit si la justice a raison d'éloigner de liMii" patrie de pareils soldats.
L'A/Iicr, qui était une corvette, attendait donc en rade sa car^iison. Elle ne tarda pas à arriver. On fit monter les forçats sur le pont couvert de gardiens.
On los fouilla encore avec soin dans la crainte que, pendant l'i-niharquonient, ils eussent réussi à dissimuler quelque objet, puis on les installa, à bâbord et à tribord, dans les batteries dont on avait eidevé l'artillerie et grillé les sal)0i'ds.
Ces batteries, disposées en galeries, étaient séparées en deux et garnies dans toute leir hauteur et leur longueur de barreaux de fer.
Par ces dispositions, on pouvait avoir continuellement l'œil sur les faits et gestes des condamnés.
Les tentatives de révolte auraient clé d'autant plus vite réprimées que les armes àis gardiens étaient toujours chargées.
Alexis Mé lard et Gérard furent, en pénétrant dans l'entrepont, désagréablement surpris de voir l'endroit où allait s'elTectuer le voyage.
Cette prison, longue et étroite, éclairée pir des fenêtres carrées aux trois auarts fermées, qui ne donnaient guère plus de lumière que celles d'un cachot.
LA MKLIJ; MII.TTR .j,,
cet air lourd cl iinmoliilc, roileur {)arliculièrfi do la iun ci u;i uDuàroii liri'iil sur eiiK une vive impi'cs<ion.
Mai!lo::e dil en riant :
— Ça me cunnail tout cela!... iNois serous chuitette ici. Bien heureux que l'on ne nous ait pas mis à fond do cale, mais ça viendra pour ceux, qui feront les malins.
De tous côtés, des jurons retentissaient. Les forçats se disputaient les places...
Un gardien fut obligé de pénétrer dans une des cages pour mettre le holà. Il avait une cravaclie à la main. Ou eût dil un dompte ir au niilioii de bêles féroces.
Quand toutes les cages furent pleines, quand tous les sinistres passagers furent embarqués, u!i coup de siflletse lit entendre.
Les sabords s'ouvrirent et les rayons d'un soleil brillant inondèrent la salle. Chacun se précipita vers les ouvertures grillées pour voir au dehors.
On élait en avril. L'air élait encore assez vif, mais le ciel très clair.
Quel spectacle magique s'oflVit au\ regards des transportés I
Une mer calme comme un miroir, la ville assise sur le rivage avec ses grands ateliers, ses immenses arsenaux, le bruit de ses machines, le son de ses cloches qui chantaient joyeusement l'Angelus de midi.
Parmi ces misérables au cœur bronzé, il y en eut de vivement émus, car ils allaient quitter à jamais ce beau pays pour la terre de l'expiation et du châtiment.
Maillone.qui n'en était pas à sa première traversée, dit philoso|:ljiqucnien. ;
— Mes amis, ça c'étail le paradis. Au premier roulis, vous verrez qu'ici nous sommes en purgatoire... A Cayenne nous serons en enfer...
Au même instant, les forçats sentirent le vaisseau trembler. Les inaleluts virèrent en cadence au cabestan, l'ancre monta peu à peu au flanc du navire, la mer frappée par l'hélice se couvrit d'écume et V Allier, tournant lentement sur lui-même, se pencha en avant et creusa, soas sa proue tournée vers la liaul»; mer, les vagues de la Méditerranée.
— Adieu 11 côte, vogue la galère! cria encore .Mailloue qui seul avait ia force de plaisanter.
Gérard lui dit d'une voix éraillée :
— Tais-toi I
— Pourquoi veux-tu mempôchcr de jaspiner?
— Parce que ça nous ennuie tous de penser que nous allons crever ! i-b n.
— T'as donc oublié ce dont je te parlais hier
— Qui sait si ça réussira?*..
— Ça, mon petit, ce sera à nos risques et périls !
912 i-A lii.ii.i Mil; rri'.
A'cxis Mt'ilartl n>lait pa^ sans i^nnnivcr «lui'l-iu.' ciiinlidii. P.Mil-iMii' -on- L'o.iit-il 'in'il ne lui .«ùt jt.is iVi'' dilTirilo do ivsI.m- liniiii.Mc. Il avait m des paiciils qui railoraiont, un in're qui s'ôlail sacnliL' pour lui. Ou ix- lui avait iltniiir ijuiî d'oKta^lItMiîs principes el copcmlanl il avait suivi la voie (jui iiu'-iie au !> i-iit^
Avant son ik^parl pour To.ilon, sa uièrc riait vi'uuc le v.iir à la pii>(iii d' \ix. 11 s'(''tait montri'' assez inson^iMe... Pourquoi, à i-e uiouioiit, le visai,'!' dt? la pauvre femme lui apparai^sait-il? P(iur(iuoi son^cail-il à la douleur, aux I iruirs lie celle qui lui avait donné le jour?
Il se rappela ses doures caresse^ quanil il iMait (Vifant. ol il luunuira :
— Je ne la verrai plus!...
Il voulut jeter un dernier regard vers Toulon, mais soudain les -:i|. rds retombèrent avec bruit.
— NiNi c'est fini! dit l'ancien marin.
Les forçais ne tardèrent pas à comprendre p()nr(pini Maillnue avait pai'lè de purgatoire.
Le temps d'abord admirable avait changé.
La corvette eut à essuyer une série de grains. Elle avançait pèniblenient en secouant d'une manière alTreuse sa cariraison humaine.
La plupart des forçats avaient le mal de mer.
Ils n'avaient pour deux, qu'un hamac où chacun se couchait alternalivc-
menl.
Le malheureux qui était sur le plancher, au milieu des déjections el des immondii^es, soulTrait suilout. Malgré les précautions que Ton prenait pour renouveler l'air, l'odeur était insupportable.
Gérard, quoique malade, eut as<ez dechance. Maillone, habitue à naviguer, était aussi bien portant que sur terre. Il céda presque tout le temps sa couche à son compagnon de chaîne.
Alexis Médard, également atteint du mal de mer, fut moins heureux. Il partageait son hamac avec une véritable brute qui s'y installa et ne voulut plus en bouger.
Enfin le temps fut moins mauvais.
On put faire chaque jour monter les passagers sur le pont, cinquante par cinquante, pendant une heure.
L'état de santé général devint meilleur.
Maillone s'en plaignit :
— Je m'étais habitué à de copieuses rations... Ça m'embête que ces lascars recommencent à avoir appétit...
La discipline n'avait cessé d'être très rude. La moindre infraction au règlement était sévèrement punie par le retrarTchement de nourriture et par les fers.
LA VAi\.lAi Mii-rrh:
llb les passèrent aux Icrs. ^P. 913.)
Cette sévérité était bien nécessaire envers les hôtes de \' Allier.
Alexis Médard en fut victime car, ayant voulu châtier l'insolence de >on désagréable camarade de lit, il fut traduit avec celui-ci devant le conseil de justice du bord, qui infligea à chacun d'eux 15 jours de piison.
Ils les passèrent aux fers sans même jouir des avantaires accordés aux autres forçats.
TIlÉOnOIlE IIKMIY.
KU. J. llUttK Br
vu I A m l.l i; MIIITK
l'etniaiit toutr» la Iraversi^i* la siirvfillancfi ne so r('l;\clia jias.
\je wrvifo se Taisait à boni «le la curvelte comme ea présence de l'ennemi. I//'qni|>.ij:e ainsi que l'étal-major [Kirlaient le poij^nard.
T'iUi les ioir*, on fait^ait le hiatile-has de comlial cl les malclois s'armaieti! de fusiU ponr r«^|)ondre à l'appel.
Nous axons dil <|ne dans le faux-pofit où éliierit installés les forçat r, les firmes de* gardien* élaienl chargées.
Os Kenlinelleu, pla<res de di'^laicc en distance, élaionl fournies jiar un délaclifinent d'infanterie de marine nnfoné par (juciqiies gardes-cliiourme.
Quand une portion de transjjorlés venait sur le pont, on biaquail sur elle une pièce de 2 ou 3 livres de balles 'liargée à mitraille. Dans l'cntreitonl, du rc«itc, de petils fauconneaux à pivot étaient aussi toujours piéis à pronienfr leur gueu!e du côté où se proluirait le tumulte.
Ces me8::res élaienl jusliliôes par des projets de révolte qu"on a\aii découverts dans le piécédent voyage de VÀllirr, qui était le premier navii*ayant porté des condamnés à Cayenne,
La corvette avait failli tomber au i)ouvoir des forçats, licaucoup plus nombreux que cette fois, car on en avait pris 192 à Brest et 108 à I»oclie''orl, La surveillance ou le liasard avait déjoué un complot des mieux ourdis.
Lorsque Maillone voyait les précautions prises, il disait à Gérard :
— Rien à faire ici... Ce n'est pas pendant le voyage que nous nous covalerom. . Pas despoir pour ça... Faut aller là-has admirer la d'Horse (le système pénitentiaire).
— Et les serpents?,..
— Et les seipents.
Ce n'était pas Gérard qui venait de parler des serpents. C'était le forr U loustic qui prélendait avoir fait la so:ipe avec des cailloux.
On l'appelait le RouloUier parce qu'il avait eu la spécialité de dévaliser les chaises de poste et les dili'-rcnccs.
C'était un homme de petite taille, d'une agilité extraordinaire. Au bagne de Toulon, il avait la manche jaune qui iiidiqnait le récidiviste.
Le Roulotlier po-scdait à fond l'argot du bagne, dont nous avons donné déjà quelques échantillons et constaté la significative richesse.
Si les mots sont très nombreux, comme nous l'avons dit, pour caractériser les divers genres de vol et d'assassinats, cette langue est aussi fort riche quanJ il s'agit d'exprimer l'acte de s'évader.
Un forçat qui se sauve décarre, ^e crampe, cavale de l'avant^ se donne de l'air ou un coup de jardin^ défourraye, sesbigne, se tire des pattes^ se déaw'se en cerf, danse le pas du serpent, s'habille en écureuil^ etc.
Depuis quelque temps une expression nouvelle s'était glissée dans le
LA 1;i:LLI: MILilTE 915
diolioniiairc de la oliiourme, c'était celle ài^ faire le chemin de fer, mais elle ne plaisait yVL< au Hoiilotlier.
li n'était pas partisan du nouveau mode de locomotion qui allait ruint^r son indiisti"i'\
Le récidiviste avait donc mis la conversation sur le> serpents de la Guyane.
3Iailione profita de l'occasion pour raconter toutes !e^ histoires de serpents qu'il avait recueillies dans ses voyages.
Il parla d'un gigantesque boa qui avait un joar surpris trois liomm 's. 11 avait avalé l'un d'eux avec autant de facilité que si c'eût et,' un petit pain au beurre, sans même se donner la peine de le débarrasser de ses vêtements.
— Oui, monsieur, il ne Ta pas même épluché.
- Et ces animaux-là, ça arpente le trimard? (ça court la campagne).
— Comme lu dis. Du reste, dès qu'il a déjeuné, le boa devient bo;i enfant, 11 se met à dormir et digère sans avoir besoin de pousse-café.
— C'est pas ce qui m'inquiète, le pousse-café... C'est le rôti...
— - Surtout si c'est toi qui fournis le gigot.
— Je ne m'étais pas imaginé cela...
— Toi qui n'avais peur jusqu'ici que des gendarmes...
— Et encore!
— On apprend tous les jours... Les voyages inlrui-eat la jeunesse...
— Quand ils ne la fauchent pas...
Alexis Médard, sorti depuis la veille du eachol dans lequel il a\aii euenfermé, manifesta néanmoins le désir d'être promptement arrivé.
— Moi pas, dit D anne-la-Mort... Ici, on n'est pas trop mal nourri...
— Tu trouves?...
— Cei'tainemeut; nous avons la ration du matelot sans le vin et Teau-devie. ça vaut toujours mieux que les gourgan''s de Toulon ou ce qui non.-; attend là-bas.
Sauf leur installation qui laissait à désirer sous le rapport du confortable, les forçats n'avaient jias trop à se plaindre. La nourriture était sulTi^antr. .«n effet.
Ils étaient fort doucement traités, si on compare leur situation a relb- <jui lut faite, en 1797, aux déportés du Directoire, à bord de la Bayonnaise.
Ces déportés n'étaient cependant pas des criminels. La plupart d'entre eux avaient occupé les plus hautes posilion-^ soria'es ri tendu !•'<; pIiK Tanih service^ à leur patrie.
Le docteur Yvan, dan^ ses Lé</endes et récits, nous ilil que. des id ju-.mière nuit, deux mouruient dans l'espace obscur cl privé d'air on cent vinuî u\aient été emprisonnés.
Le malin, les autres déj)orlés étaient dans un état alTn ax l.'> urn, à demi
9it> i.A i!::i.i.K Mil r iv.
asphyxit^^, avaionl U» toiiil linde, la re>j)iralion coiirle cl halelaïUc; los aulros, lœil injool(>. les K'vn^> tiiinôliérs. la faci^ ardente, iHaleol eu iiroie à un sonilire ilêliro.
l.e reste de la Iraveisi'e !ie fut i[iriini'. lonj^iu^ torture. La faim louiniciila "riiellenionl les captifs aux(inels on ne donnait que des vives avaric'es.
11 y a, dans les Mrnioirrs dr Uarbr-M<irboh, une scène vulgaire, mais i]tii devient sinu'uiièr.Mnent éinoiivaiite (|uand on considère, iiuels en étaient les .ii'teurs. c'est celle dû l'on voit des ollicicrs du hord, ((Mphès (h; liMir misère, faire passer clandestin ment à ces exilés, par une ouveriiirc prati(piée dans la cloison, quelques provisions, parmi lesquelles un gigot.
In antre déporté, le général Ramcl, a p(Miil aussi les sou(Trance> de ces mallieureuses victimes de nos discoïdes politi(iiics :
« Lorsqu'au li:iiliénie jour de notio traversée^ dil-il dans son journal p;;l)lié à Londres en 1799, on voulut liien no.is laisser respirer une heure chaque jour, trois seulement d'entre nous, Tronçon-Diicoudray, Pichegru et La\illeheurnois furent en étal de profiter de celte permission. Tous les autres n'avaient plus assez de fon es pour sortir de rcnlrepont. Je fus moi-même vingt-huit jours sans pouvcdr sortir de la fosse aux lions. »
Telles étaient, dès les premiers jours, les misères de ces infortunés que r»arbé-Marliois avait adressé au capitaine une lettre dans laquelle il demandait q l'avant de (juitler la côte d'Espagne, on cnvoyâià terre un canot pour acheter, 1 'X frais des déportés, les provisions qui leur étaient indispensables.
« 11 n'est pas possible, écrivait-il au commandant Delaportc, que vous ayez l'ordre d-i nous faire mourir de faim, et nous devons croire que les barbaries que vous exercez contre nous sont un abus de votre autorité.
« S ingez que vous pourrez vous en repentir un jour, que notre sang pèsera sur votre tête et que c'est peut-être à la France entière, mais certainement à nos familles, à nos pères et à nos fils, que vous aurez à rendre compte de l'existence des hommes que le sort a mis entre vos mains. »
Le capitaine Delaporte répondit :
« Je n'ai point de vengeance à redouter. Je n'enverrai pas à terre, je ne changerai rien aux ordres que j'ai donnés et je ferai sangler de coups de garcette le premier qui m'ennuiera par des représentations. »
« Depuis que les maux violents causés par le mouvement des vagues avaient cessé, continue le général Ramel, la cruelle faim produirait parmi nous des effets dilTérents. Le plus graad nombre était afTaiblis, presque éteint, surtout Tronçon-Ducoudray, Lafïon-Ladébat et Barthélémy; au contraire, Barbé-Marbois, Willol et Dossonville avaient des actes de rage, et les aliments gros-iers qu'ils prenaient en petite quantité ne faisaient qu'augmenter leur appétit dévorant