UT 1J
— Je ne supposo pas qu'ici un se marie tout seul.
— On a vu des choses si étranges !
— C'est une tromperie...
— Réclame...
— Gardez-vous-en Lien, dit un forçat arrivé par le premier convoi de V Allier.
— Pourquoi ça?... Ne nous a-t-on pas averli qu'il était expressément défendu de parler à M. l'inspecteur général, mais qu'on pouvait lui écrire en remettant sa lettre au surveillant en chef?...
— En ciïet...
— Eh bien?...
— Eh bien, j'ai fait cela une fois, moi, et le commandant de l'île m'a fait appeler. « Tu as adressé une réclamation à l'inspecteur, m'a-t-il dit, voici sa réponse : vingt-cinq coups de martinet, la chaîne et au peloton de punition jusqu'à noMvel ordre. Si tu n'en as pas assez, réclame encore et tu vcri'as. » Je n'ai pas insisté.
— Je comprends ça.
— Moi aussi...
— C'est aiïreux ! . . .
Celait à Alexis Médard que cette exclamation venait d'échapper.
11 y avait quatre ou cinq mois à peine que ce jeune homme était tombé entre les mains de la justice.
Il avait alors une trentaine d'années.
Le faux dont il s'élait rendu coupable avait eu pour but de lui piocurer une somme qui devait le tirer de la situation plus qu'embarrassée dans laquelle il se trouvait.
Depuis l'époque où nous l'avons vu voler son père, il n'avait cessé de se livrer à de folles dépenses. Il ne s'était arrêté que lorsque les fond? lui avaient absolument manqué. Non seulement il était ruiné, mais couvert de dettes criardes.
Un notaire, ami di' la famille, avait consenti à le prendre dans son étude, et c'était là qu'il avait commis l'acte pour lequel il était au bagne. L'affaire n'avait pu être étouiïée, car, si son patron ne l'avait pas livré au parquet, il eût été lui-même gravement compromis.
Alexis Médard avait été fort maltraité devant ses juges. On l'avait dépeint comme un garçon sans cieur et sans honneur.
On avait rappelé l'histoire de Félix et de Paula, et le même avocat général, devenu chrf du jiarquet, qui avait requis jadis contre les deux amants; avait demandé un sévèrr châtiment, à la fois po:ir le voleur q:ie la loi jadis n'avait pu atteindre et le faussaire cpii était présent. Il l'avait obtenu.
92t I.A l;l l.l.K MM I 1 i:
Le jury ol la co;>r s'ùtaio U m citi-i'--; iI^pitoy,lllll•^ ol av.iiiMU coiuliuiiaô aux trivaii\ forcés quand i!s eussent pu si^ coiitiMilcr de l;i rrrhisioii.
Le jeune homme êtait-il rôelleinoiil si imlimic de pilii'?...
Il avait été d'aliord ce que Toi» appelle j^'.Mi^raloineiil un enfant gAtt"-. Ses parents conlenlaienl tous ses caprices. Us l'avaient habitue à ne faire que ses volontés.
Son père essava vninemonl, plus tard, de lui donner des conseils, de lui inspirer des idées d'ordre et de lra>ail. Alexis avait raillé le lionliminnc qui n'avait sur lui aucune autorité.
Il préférait écouler le l.iniraïe de mauvais amis et ne songeait qu'à satisfaire ses passions. Sa mère, d'ailleurs, avec une faiblesse insigne, lui rcuictlail en cachette ce que le confectionneur lui refusait.
Comme nous l'avons dit ensuite, des usuriers l'ax aient exploité. Quand M. Médard père était mort, son héritage était déjà dévoré.
CtHait donc sa mauvaise éducation, un concours de circonstances diverses qui avaient conduit le jeune homme sur la route du crime.
Il n'était pas aussi sceptique qu'il en avait l'air. Nous Pavons vu s'émouvoir à son départ de la France, et c'était moins de sa destinée qu'il était préoccupé que de la pauvre femme désolée dont la bonté indulgente était une des principales causes de son malheur!..,
La condamnation de Paula cl de Félix l'avait jadis vivement impressionne!
Il en avait eu des remords, et, bien qu'il ne se fût pas avoué coupable, il avait, à différentes reprises, dit à son père qu'il ne croyait pas que ce fût son ouvrière qui l'eût volé.
En un mot, ce malheureux, quoiqu'il eût mérité sa peine, n'était pas un de ces misérables endurcis comme il y en a tant dans ces enfers que l'on nomme bagne. Il était susceptible de sentiments généreux, de regrets des fautes commises, de repentirl. ..
Son émotion fut des pbis vives quand il fallut quitter ses vêtements d'homme libre pour le costume de forçat. Comme le poids de sa chaîne lui parut lourd, et quelle honte il éprouva en se voyant accouplé à la brute ignoble dont il fut obligé, sur le navire, de châtier l'insolence. C'était, pour échapper un peu à son ignominie, qu'il avait demandé à partir pour la Guyane. Sa peine étant de moins de dix années, il eût pu rester à Toulon.
11 avait cru qu'à force de bonne conduite, de résignation et de courage, il lui serait possible d'obtenir presque sa réhabilitation, puisque le décret de d8o2 promet même aux condamnés qui en seront dignes de leur rendre l'exercice de tout ou partie de leurs droits civils dans la colonie.
Hélas! il avait mal débuté, puisque, sur VAllier,\\ avait été frappé de quinze joui-s de prison qu'il avait subis les fers aux pied-, exposé aux injures
LA BELLt; MIETTE
lie ce'ui qu'il avait voulu punir et qui était son compacrnnn de captivité.
A l'ile Royale, il était exactement comme au bagne de Toulon. C'était la mémo régie à peu de cliose prés, c'étaient les mêmes hôtes.
11 retrouvait ces visages où le vice a marqué son empreinte, mais déjà pâlis par l'anémie.
Les forçats du camp de la transporlalion avaient, pour la plupart, abdiqué sous un ciel énervant cette énergie sauvage qui les rendait si dangereux en France.
Il régnait parmi e;ix une patiente résignation qui avait de rares révoltes contre l'autorité, mais qui ne les empêchait pas de songer à l'évasion.
L'évasion! Celait le sujet habituel de toutes les conversations. On ne faisait pas connaître ses projets, car on courait le risque d'être trahi; mais on n'en parlait pas moins des tentatives plus ou moins heureuses opérées par les autres pour recouvrer leur liberté.
Quelque temps après l'arrivée de VAllier, un détenu, qui avait lu sans doute Mo7ite-Cristo, avait emprunté au génie inventif d'Alexandre Dumas un moyen pour essayer de s'échapper.
Aux îles du Salut, il n'y avait pas de cimetière.
C'était la mer qui recelait, comme au château d'If, les cadavres des détenus.
Quand un transporté était mort, il était enfermé dans uft linceul de toile aluunli par quelques pierres.
Un cercueil, le même pour tous, recevait le corps.
Une clochette sonnait le glas. A cet avertissement, une embarcation partait du môle et se rendait à la pointe ouest de l'île où l'on descendait le cercueil {lar un sentier qui serpentait au flanc de la montagne.
Le canot embarquait son funèbre chargement et prenait le large.
Arrivé à une certaine distance, il s'arrêtait; le cercueil s'ouvrait et laissait glisser à la mer son contenu qu'attendaient les requins, puis canot et bière vide reprenaient le chemin de l'île.
M. Frédéric Bouyer, auteur d'un voyage dans la Guyane française, raconte rjuun transporté eut l'ingénieuse idée d'utiliser le cercueil pour la fuite. Il était au courant de l'état sanitaire et savait qu'à moins d'accident il avait quelques jours devant lui.
On ne garde pas une bière comme un coH^re-fort, on ne met pas sous clef ces sortes d'objets, ne pensant pas qu'ils puissent tenter la cupidité d'un voleur. Aussi le forçat put-il, sans être inquiété en aucune façon, pénétrer dans le hangar sous lequel la bière était remisée et faire ses préparatifs.
11 callata avec soin cette étrange nacelle, c'esl-à-dire qu'il garnit d'éioupe les joints des planches pour qu'elle ne fît pas d'eau; il y mit une sorte df banc, façonna deux palettes, en forme de pagaies indiennes, se munit de quelques
LA i;i:i.i.i; mik i tk
poliles provisitiiis. el poiulatil une iiiiil oltsoiiic, tri»mi»aiit l'œil des sciiliiiellcs, marchant ou rampant, portant oiilrainant son cim'i'ikm!, il dcscenilil au rivage.
Là il lança à la mer re;te sorte di' hai-que à (<aron, s'y êlendil cl se livra ooura'jcusement à la merci tl<'s llois, comptant principalement sur le vent et le '•ourant pour comluire K' funèbre esquif vers les cotes de la Guyane anglaise où le droit d'asile est scrupuleusement respecic.
Il avait cent cin(piantc lieue-; à par<'ourir : mais cetle énorme distancn l'inquiétait médiocrement, il votil .il fuir et meltail résolunienl sa vie pour enjeu dans la partie. Malheureus.'m.Mit pour lui, il avait compté sans rinstabililé et l'innavipabilitt'' de son navire.
Le lendemain on s'aperçut biiMi qu'il manquait un homme à Tappel, nais aucune embarcation n'était absente. On supposa qu'il s'élait noyé par accident ou V(do;:tairt'miMit ; on ne songea jias à le poursuivre, ne croyant pas à une évasion.
Ce l'ut le basard qui amena sur sa route une goélette qui vil flotter une épave à demi submergée.
Une foule d'oiseaux de mer volaient ù l'entour et venaient la frôler de leurs ailes, tandis que deux énormes requins la heurtaient par moments et semblaient convoiter une proie. Le bâtiment se dirigea vers cette singulière caisse, et l'on fut surpris d'y trouver un homme à demi noyé, à demi évanoui, à demi mort et qui. pareil à Lazare, semblait sortir du tombe lu.
Or, cet homme, dont M. Bouyer raconte l'aventure, n'était autre que Mailione auquel on ne fit pas grâce, à cause du mérite de son invention dos punitions qu'entraîne toute tentative du genre de celle qu'il venait d'effectuer.
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L'autorité de l'île Royale employait toute sorte de moyens pour empocher les évasions. Non seulement on appliquait rigoureusement la loi qui punit de deu\ à cinq ans de travaux forcés les condamnés à tem^)s et de la double chaîne pendant le même nombre d'années les condamnés à vie, mais encore, pour effrayer les transportés, on les tenait au courant des résultats négatifs de la plupart des tentatives.
Le jour même où Mailione fut surpris, les surveillants eurent l'ordre de raconter dans quel état il avait été recueilli par la goélette.
Presque en même temps, on signala également un forçat qui, ayant réussi
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il gagiiei" la cô!e, était mort de faim. Son cadavre avait ùt6 découvert en partie rongé par les araignées-crabes. On lit aux derniers arrives une niiimlicuse description de cet ignoble insecte que l'on ne voit guère aux ilos du Salut, mais qui abonde, paraît-il, au Maroni.
L-i création n'olTre rien de plus hideux et de plus repoussant.
Le corps de l'araignée-crabc est composé de deux parties distinctes, ùgaielement couvertes de poils, d'où partent cinq paires de pattes à quatre articulations.
Le tout est velu, noirâtre. ^enUdable à une réunion de chenilles. Chaque jambe est armée d'une griiïe jaune et crochue.
De la tète sortent deux pinces recourbées en dedans, comme celles d'un crabe et qui leur servent à déchirer leur proie.
La toile que tend cette monstrueuse araignée est étroite, mais forte; elle peut y prenlre les plus gros insectes. En dehors de la douleur locale, sa morsure cause la fièvre et amène une parlie do? accidents causés par la dcnl des reptiles. Le seul contact de ses poils occasionne à la peau une brûlure pareille à celle de l'ortie. On a vu des araignées-crabes qui. les pattes étendiies, mesuraient près de huit pouces de diamètre \
Cette horrible bête ne se contente pas de faire la guerre aux autres insectes. Elle s'attaque même aux petits oiseaux qu'elle engourdit d'abord de son venin avant de leur faire endurer un supplice épouvantable, celui d'être dévorés vivants.
Quand elle peut surprendre l'homme dans son sommeil, elle lui suce le sang comme un vampire.
Il n'y a rien d'étonnant à ce qu'ayant trouvé un corps privé de l'existence, les araignées-crabes se fussent mises à le ronger.
— Bah! fit le Roulotlier, on nous parle de ceux qui ne réussissent pas, mais on ne nous dit rien de ceux qui réussissent. Ils sont nombreux cependant!... Et puis qu'est-ce que ça nous fait, une fois morls, d'être dévorés par les requins ou par les araignées-crabes?...
— La vie, appuya Alexis, n'est pas une chose si désirable pour qu'on y tienne tant!
Le Rouloltier ne fut jias de cet avis.
11 avoua qu'il aimait l'existence, môme au bagne...
— Elle manque ici d'agrément, mais on ne sait pas ce qui peut arriver plus tard.
— Tu comptes, toi au«si, demanda Gérard, sur les femmes qu'on nous a promises.