‹ La belle MietteChapitre 155 sur 200 · CINQUANTE COUPS DE MARTINET · texte numérisé non relu

CINQUANTE COUPS DE MARTINET

Parmi les surveillants du camp de la Iransportation, il y avait de l-raves gens, mais il y en avait aussi auxquels le contact quotidien des forçats, l'abus des liqueurs fortes enlevaient tout sentiment humain.

C'étaient de véritables brutes qui ne connaissaient que la discipline de fera laquelle étaient soumis les misérables dont on leur avait conlié la garde.

Ces surveillants battaient les forçats à tout proitos, n'admettant chez eux aucune défaillance corporelle, s'imaginant qu'ils voulaient se soustraire aux corvées lorsqu'ils succombaient à l'excès de la fatigue.

Un de ces individus s'acharnait surtout après Alexis MédarJ, qu'il injuriait

034 \.\ r.F.I.l.i: MIKITI-

et maltraitait à chaque instant. 11 ne savait qn'invonlor pour ^\ro (1('"j;i<'nViM(^ à sa viclimr. à laiiiiello il nianifi^slait nue haiiu' liiiiMc

Ce i^anlo-chioiirmi^ tHail Jôsii^nô par les Iraiisporlés sous le iioiiulo Carollo. à cause do la couleur di^ ses clieven\. Jamais tyran ne lit peser plus durement un pouvoir ju'es pu"" illimilé.

11 disait souvent à Alexis Médard :

— Je désire ([ue tu essayes de t'èvader pour pouvoir uu\ nielli-c à la poursuite et te casser la gueule on l(« laltrapanl... Si lu l'avisais de u\i\ menacer, si tu l'avisais de me résister, <piel bonheur pour ukù!... Je déliarrassrrais la terre de ta sacrée ligure...

Un jiuir il s'emporta jusqu'à donner un soufflet au jeune homme. Celui-ci ne put jthis y tenir, il s'élança sur lui et le terrassa. Les autres surveillants les séparèrent. Carotte était à la fois irrité et content.

— Maudit chien, tu as porté la main sur moi... Oui, mais tu le payeras, ton aiïaire est claire... Il y a des témoins...

.\lcxis Médard se releva en frémissant. Il connaissait le code [)énal du bagne :

Sera pinii dp mort :

(( Tout condamné qui frappera un agent, qui tuera son camarade, se révoltera ou occasionnera une révolte. »

N'avail-il pas frappé un agent?...

Oui, mais il avait été provo(pié, indignement outrage'... N'importe! Il aurait dû ne rien dire puisqu'il avait été condamné à tout supporter, à tout soulTrir.

Une nouvelle fureur passa en lui. Ahl du moins, puisqu'il devait mourir, il se vengerait I

11 voulut se jeter encore sur Carotte, mais on le retint. Il essaya vainement d'échapper au.t gardiens. Ceux-ci l'entraînèrent vers une case dans laquelle ils l'enfermèrent provisoirement.

Un soldat fut placé en faction à la porte.

Alexis Médard resta dans la case de correction jusqu'au lendemain matin On ne lui apporta aucune nourriture, mais il ne spuffrit pas de la faim.

Il songeait au sort qui l'attendait.

On le guillotinerait I... Eh bien, tant mieux! il échapperait aux tortures qu'il endurait, il sortirait de celte atmosphère d'opprobre et de honte dont le poids l'éloulTait!

LA IJKLLE MIUriE

Oui, mais quel trépas! L'cchafaud du ba^'ne n'est-il pas encore plus infamant que l'échafaud de la place publique?

Peu de temps avant son départ de Toulon, on l'avail forcé ù assister à l'exécution capitale d'un foirat.

C'était dans une vaste cour qu'était dressée la machino aux bras roupies, au ti'iangle d'acier, à la luuubrc lunette...

Ce créneau sanglant, étrange, redouté,

Par où l'âme se penche et voit l'éleruité.

On avait fait ranger les condamnés autour de la guillotine en leur faisant observer que deux pièces de canon étaient dirigées sur eux et devaient les balayer au moindre signe de révolte.

Puis on les avait fait agenouiller et découvrir...

Des masses compactes de curieux étaient échelonnées de tous côtés... Il y en avait derrière les grilles, à côté des soldats, sur l'arête vive des murs, aux fenêtres voisines, sur les toits des maisons environnantes, partout où il y avait un trou où pût passer le regard^, partout où il y avait une saillie pour poser le pied.

Tout à coup un frémissement passa sur cette foule avide.

Le patient venait d'apparaître.

C'était un vétéran du crime. Il avait grièvement blessé un surveillant qui s'opposait à une tentative d'évasion de sa part.

Le malheureux essayait à son dernier moment de faire preuve de cynisme et d'insensibilité.

Ses compagnons le regardaient. Il ne fallait pas qu'ils surprissent une pâleur sur son visage, une hésitation dans sa marche.

Un moment auparavant, il s'était réconcilié avec la religion, il s'était converti à la voix du prêtre qui l'exhortait au repentir et, néanmoins, il n'avait plus l'air d'écouter l'homme qui l'accompagnait de ses bénédictions jusqu'aux dernières limites de ce monde où il avait vécu en réprouvé.

L'aumônier continuait à parler :

— Mon fils ayez le regret de vos fautes; mon fils, songez au ciel 1...

Le forçat détourna la tête pour ne pas embrasser le crucifix qu'on lui tendait.

— Mon fils, est-ce là ce que vous m'avez promis? Mais un reste de forfanterie animait le condamné.

Il gravit seul les dernières marches et se livra résoliuuent au\ cMc-uUMns. Deux seconde-^ après, un bruit sec annonça à Alexis Jléilard que luut ûlail terminé.

936 LA ini.LK MIKTTK

Los forçats renlrèriMit silencieux cl luornes dans leurs localités et, pendant plusieurs jours, le lils du coiifeclioinicur eut présente à l'esprit cette lorriMc scène.

Klle lui rcNcnail encore ir.aiiitiMi.mt (pie, selon le code du hagtie, il avait mérilé la nnui.

Il rilléchit cependant que sa faute avait une excuse, que tout tribunal, si sévère qu'il soit, admet le cas de lèiiitimc défense. 11 résolut de disputer sa vie aux bourreaux.

Page 1