‹ La belle MietteChapitre 156 sur 200 · I.e lendemain malin, on vint le prendre · texte numérisé non relu

I.e lendemain malin, on vint le prendre

— Où nie conduisez-vous? demanda-l-il aux gardcs-cbinurme.

— Tu vas voir!

On se dirigea vers la maison du commandant .supérieur sur laquelle flottait le drapeau tricolore.

Le commandant recevait en ce moment les officiers d'une frégate arrivée la veille. Quand les visiteurs sortirent, Alexis Médard aperçut parmi eux un jeune bomme qui avait été son camarade de classe.

Maintenant ce jeune homme était lieutenant de vaisseau. 11 avait mérité dans une récente expédition la croix de la Légion d'honneur qu'il portail [fièrement sur la poitrine.

.\lexis Médard mit son visage dans ses mains pour ne pas être reconnu,

— Ou'est-ce qui t'arrive? lui demanda un de ses gardiens.

— Rien... Rien...

Ils durent attendre encore un moment dans le vestibule, car le commandant donnait des signatures.

11 paraissait ne pas être de bonne humear, car, à travers la cloison, .\lcxis Médard Tentendit adresser des reproches à ses subordonnés.

— On fait du sentiment, on fait du sentiment, disait-il, ce n'est pas de cette manière que l'on dirige des misérables de ce genre.

— Mais, mon commandant...

■ — Pas d'observation... Qu'est-ce que celte nouvelle dépense?

— Des remèdes pour l'hôpital... J'ai dû les envoyer prendre à Cayenne au dernier voyage de VOyopoch...

— Des remèdes... des remèdes...

— Il est vrai qu'on en fait une consommation...

— Ridicule... On voit bien que ça ne coûte rien aux médecins, mais ça coûte à l'État...

— Faudia-t-il refuser?...

— Il sera nécessaire de me soumettre la liste... Je trouve même très drôle que vous ne l'ayez pas fait...

— C'est que vous étiez allé au Kourou, mon commandant...

LA. BliLLK MIHITE

Lebuteux leva le mariinet n» 1 sur î'

— Eli bien, ne pouvait-on allondre mon retour?...

— J'ai cru que...

— Vous avez eu tort!...

— C'est que la supérieure a insiste'... Une autre fois...

— Ail! c'est la supérieure qui vous a chargé... C'est dilTérenl... Il vous faudra toujours obéir aux ordres de la supérieure... C'est une fille admirable... La fille d'un illustre marin qui a été une de nos gloires...

LIV. <|R. — TFlKOnOBF PhNBV. — I* HPI I F lIIETrE. — ÉD. J. riAiFK KT <;'*. LIV. 118

LA BELLE MIKTTK

— Alors, toul i-o nu'i'lU' ilt'siicMM...

— Vous l'cxi'culon'z...

\.i' ooiiiniaïulaiil avait iiti ttni s(m- (iiii irailiiictlail jamais de réiiliqiic.

ni:aii(l il orilonna qiif Vou fil o: tivr le foival(|ui avait inaltrailr le sirvcill.iiil. un friMnisseinonl iiivoloiilairc |iarooiinil Alexis Médard.

Le commaiidaiil siipérictir de l'île lîoyale était nn lioiniiie de jxMilc t;ii!le, mais trapu. 11 a\ait un cou île taureau, une tête niililairc avec, des (dirveii\ taillés en brosse, le regard vifet pr-iiétraut.

Son aspect terrifiait ceux (pii se sentaient coupables ou en f.nite. Alexis n'était pas du to il rassur.'.

A la vue d'Alexis Médard, il dit :

Ah ! c'est toi qui as voulu ti> révolter... Non, mon commandant...

— N'as-lu pas renversé un de tes jiardiens ?... Le commandant s'interronijùt :

— Au fait, où e-l-il ce gardien?...

— Il va venir, lui répondit-on...

— Comment?... Comment?... Pourquoi n"esl-il pas déjà ici ainsi qii<' j' l'ai ordonné?... S*imaginc-t-il que je suis à ses ordres?...

Presque en mémo temps, Carotte se montra.

II lui fallut subir pour son r.jlard Vraie une bordée de reproches. Coiunic Louis XIV le commandant avait failli atlendre.

— Raconte-nous ce qui s'est passé, dit enfin le chef au garde-chiourme. Celui-ci commença aussitôt un récit qu'à diiïércntes reprises Alexis Médard

e-^saya d'interrompre de ses protestations.

— Silence I dit sévèremeni le commandant.

Carotte mentait effrontément. Selon lui, le forçat avait tous les torts, car il avait refusé d'obéir à un ordre qui lui était donné et s'était jeté sur son gardien après l'avoir injurié grossièrement.

Le garde-chiourme passait sous silence sa conduite antérieure à l'égard d'Alexis Médard, les mauvais traitements de toutes sortes qu'il lui avait infligés et surtout le soufflet qui avait poussé à bout le forçat.

Le commandant ne fit aucune observation. Dès que Carotte eut fini, il se borna à se tourner vers le prisonnier.

— A toi ! dit-il simplement.

Alexis Médard rétablit la vérité. Depuis qu'il était à file du Salul, il était l'objet des persécutions du surveillant Carotte, qu'il essayait cependant de sr.lisfaire. Il ignorait ce qui pouvait être la cause de cette animosité toujours Cl' issante...

— Je n'en veux qu'aux indisciplinés, moi! fit le gardien.

LA nCLLE MIKTIE ^ 939

Le cummandatit nicnara riiitcrrupteiir (runc p:iniLioii. Il voiilail (jue diacim s'expliquât à .*on aise, et il se réservait de juger ensuite.

Le foivat racoiita dans quelles circonstances il s'était emporté jusipi'à ronr^er Carotte.

— Il l'avait donné un soufllel?

— Oui.

— Et tu n'as pas profilé de l'occasion pour lui casser la... Devrions-nous donner une triste idée de l'élégance du langage de M. le

commandant supérieur de l'île Royale, la principale des îles du Salut, nous sommes obligé de reconnaître qu'il se servit du mot gueule.

Alexis Médard répondit bien franchement qu'il eût peut-être assommé son adversaire si on ne les eût séparés.

— C'est bien, c'est très bien... Que dis-je?... C'est mal, c'est très mal... Où en serions-nous si les transportés se battaient à chaque instant avec les surveillants?... Il est vrai que celui-ci a eu les premiers torts. Il fera quinze jours de prison...

— Mais, mon commandant...

C'était naturellement Carotte qui n'était pas content.

— Pas d'observation, dit le chef d'une voix rude... Tu es bien heureux d'en être quitte à si bon marché... Comment ! voilà un homme que tu as, pour ainsi dire, obligé à te frapper.

— Il a menti...

- Allons donc!... Je me rends parfaitement compte, va... Je te connais de longue date et sais ce que tu vaux. Tu as déjà eu une affairo semblable et le foiçat qui t'avait poché l'œil d'un bon coup de poing a dû être traduit devant la cour martiale... Il est vrai qu'il a été acquitté, ce qui a été déplorable... Je ne veux pas que ce fait se reproduise, aussi ce garçon-là ne verra pas nos juges Mour cette fois... Je me borne à l'envoyer à la Maison-Rouge...

Carotte, qui depuis un moment faisait triste mine, grimaça un sourire do salisfaction quand il entendit la dernière phrase du commandant. Il regarda .\lexis Médard avec un tel air de triomphe, que celui-ci éprouva un vague effroi.

Il savait que la Maison-Rouge était la prison, mais (jue lui importait d'être là ou ailleurs ! Deaucoup de forçats craignent moins le cachot que la (jnuule fatigue. Pourquoi Carotte se montrait-il aussi content?...

Le malheureux ne devait pas tarder à le savoir.

Dans l'antichambn', un individu de haute taille attendait. Les surveillants Ini dirent :

— Viens à la Maison-Rouge, L-buteux, il y a de la besogne pour toi. Lebiiteux désigna Alexis.

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— Ce liûiilutiiiiiii' !...

— Oui... El l'aulro (|ui osl smii ilc l'Iiùpilal dcpiiis hier...

— Ah! je raltoiiilais cehii-l.i...

— Tu es coiileiil alnr-.

— Parbleu !...

On iil desoeiulrc um- viiiL;laiiie de marches à Alexis Médard, puis il dut suivre un sentier rai)idf.

On passa devant le uia.izasin j^ùnéral et un monta ensuite le chemin qui conduit à la Maison-Houge.

Le foival n'avait vu cette construction que de loin, mais de près elle lui sembla lugubre. Etait-ce du sang qui teignait ces briques?...

Un caporal de l'infanterie de marine ouvrit une porte basse, puis le cortège s'engagea dans un couloir obscur qui conduisait à la cave. A dioilc et à gauche, il y avait des cellules.

A la dernière, Lebuteux cria :

— Arrêtez !

Il sortit une clef et ouvrit la porte.

On se trouva dans une salle dont les murs suintaient l'humidité et qui n'était éclairée que par une lucarne étroite.

Leliuteux s'occupa d'allumer un réverbère pendu au plafond. Alexis Médard vit alors qu'il n'y avait dans cette salle qu'un banc de deux pieds de large formant le violon, et de chaque côté duquel étaient placés des anneaux de fer et des cordes.

A la muraille étaient pendus des martinets de différentes grosseurs.

Le forçat eut un frémissement. Il commençait à comprendre le sort qui lui était réservé.

Lebuteux demanda simplement :

— Où est l'autre?

Un des gardiens, qui était resté dans le couloir, apparut avec un nouveau personnage que Médard reconnut aussitôt.

C'était Maillone.

L'ancien marin alla vers son camarade :

— Comment, toi aussi, mon pauvre vieux?... Qu'as-tu fait?... Alexis allait répondre, lorsqu'un garde-chiourme s'écria :

— Vous croyez donc que nous voulons rester jusqu'à demain matin... On ne vous a pas conduits ici pour que vous vous fassiez des confidences. Dépêchons-nous... Et plus vite que ça...

Lebuteux mit la main sur l'épaule de Maillone :

— Déshabille-toi!

L\ iŒ LLt; MlLlTi: Oil

— EIî, bourreau, dit celui-ci, c'est hien le moins qiio tu me serves de valet de chambre.'...

Lebuteiix ne répliqua pas. Seulement il dépouilla rapidement Maillone de sa veste; il lui fit relever sa chemise et rabattit son pantalon.

— Eh bien I et les mœurs?... se borna à dire le forçat.

On mit le patient à plat ventre sur le banc, en lui attachant les mains et les pieds; puis Lebuteux saisit le plus gros des martinets. Un des gardes-chiourme sortit un carnet :

« Maillone, Pierre, dit Donne-la-Mort, pour tentative d'évasion, a été condamné à deux ans de double chaîne et cinquante coups de martinet numéro 1. »

Le martinet n" 1 avait huit branches, le martinet n" 2 six branches, et le martinet n° 3 quatre branches.

Lebuteux leva le martinet :.i° 1 sur Pierre Maillone. et un horrible cri retentit. Le misérable se tordait.

Un second cri aussi navrant se fit entendre presque aussitôt. Pour la seconde fois, les lanières de l'instrument de supplice avaient atteint le forçat.

Ce fut une succession de plaintes et de gémissements jusqu'au moment où l'adjudant cria :

« Assez I »

On versa du vinaigre sur les épaules saignantes de Maillone, puis on le détacha. Ses souffrances paraissaient intolérables.

C'était le tour d'Alexis Médard.

« Médard, Alexis, lut le garde-cliiourme, pour avoir frappé un surveillant, a été condamné à cinquante coups de fouet. »

Le forçat voulut protester; il tenta de résister, mais on se jeta sur lui, et on lui enleva ses vêtements aussi rapidement qu'on avait enlevé ceux de Maillone.

En un clin d'œil il fut renversé sur le banc et attaché.

— Tu n'es pas fatigué, Lebuteux? demanda l'adjudant.

— Oh! non, et il va bien le voir!...

L'infortuné jeune homme vii bien, en cITet, ([iie le bouneau avait encore t jute sa viçueur.

Au premier coup qu'il reçut, il crut que la maison lui tonihail sur le dos. La douleur lui arracha un hurlement qui n'avait rien d'humain.

Il entendit cependant un riie infernal, celui de Carotte, qni venait d'entrer dans la cave.

Lebuteux le cingla une seconde fois, mais, cette fois, il ne dit plus rien.

v:-: LA iJiiLLL: Mir.r ik

Vors le viiigl-cinqiiii'Mio oii;ip. Alexis avail piT.lu i-oiiiiai^^saiicc. On ((iiirniiia iiranmoins.

Oiiand roxôiMilioii fut tcnniiii'i», il (Hail iiioiuh' <1(ï saiii,'.

— En v»)i!à un qui ost sousiiiU'l lit radjiiilanl.

— Vous Tavox assassiné I murtiiuia Maillonc, «pii rlail rcslr par icirc, tout haletant.

— l\>t-oo cpio t!i veux que ça recommence pour Uii?...

— Vous ne m'empêcherez pas de dire que c'est odieux do. haltn; des hommes comme si c'étaient des hrates.

— Vous n'éîes pas autre cliosc, vous aulies.

— Tu parles comme cela parce que tu sais ([ue je ne jicuv pas me vcugerl...

Comme on l'avait fait pour Maillone, on arrosa les plaies vives d'Alexis Médard avec du vinaigre et du sel destinés à les cicatriser, puis on transporta les deux malheureux à rambulance.

CI

Ln BOURREAU DU C A G :: C

C'était à tort que l'adjudant, nouvellement arrivé à la Guyane, avait craint la fatigue pont Lebutcux, le bourreau du bagne.

Celui-ci ne demandait, au contraire, qu'à continuer. La vue du sang l'avait enivré. Il était dans un état d'çxaltation extrême.

Cet homme, comme nous l'avons dit, était large, trapu des épaules. Ses cheveux fauves poussaient dru jusque sur le front; son visage avait une expression de cruauté, et son regard était ombragé d'épais sourcils. Du reste, Lebutcux avait également la poilrino et les mains velues. Son aspect et ses instincts étaient ceux d'une héte sauvage.

Les forçats le redoutaient et évitaient toute querelle avec lui.

Ce misérable aimait son métier avec tant de passion que c'était pour lui un plaisir inouï d'infliger la bastonnade. Il considérait un jour d'exécution capitale comme un jour de fête.

A cause de ses terribles fonctions, il était exempt de toute corvée. Il se promenait librement dans l'île Royale, et, le soir, on !e voyait attendre l'heure de la rentrée des condamnés, comme le fauve qui guette un troupeau dans lequel il doit trouver une proie.

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