‹ La belle MietteChapitre 157 sur 200 · I.A V.VAA.E MIKTTC Oi · texte numérisé non relu

I.A V.VAA.E MIKTTC Oi

Les forçats frissonniiciit en l'apercevant, et les surveillants, quand ils voulaient les menacer, n'avaient qu'à lejr dire :

— Prenez garde à Lebuteiix!

11 avait fail i pLMdre son emploi peu de teiii;is auparavant.

Une pensée d'ùvasion s'était emparée de lui, et il s'était associé pour la fuite avec cinq autres transportés.

Il-' avaient détourné un canot de l'Étal, avec le piel ils comptaient gagner la Guyane anglaise; mais pendant la nuit, une tempête avait éclaté, et l'embarcation était venue se briser sur les récifs de l'Ile du Diable.

Les forçats avaient été recueillis dans un état pitoyable. La cour martiale ne les en avait pas moins condamnés à des peines diverses, dans lesquelles la bastonnade jouait un certain rôle.

Mais qui allait exécuter la sentence, puisque le bourreau se trouvait parmi les coupables?

On avait prononcé la destitution de LebuteuK; il fallait le remplacer.

Sa succession fut offerte aux autres galériens, mais le hasard fit que ceux qui se présentèrent ne parurent pas réunir les conditions de vigueur nécessaires. Les candidats, d'ailleurs, étaient rares.

Au bagne, les fonctions de bourreau sont l'objet de la réprobation générale, et l'individu qui les ererce ne jouit pas de V estime de ses camarades.

L'ostracisme ne cesse, la proscription ne perd de sa rigueur que si, par hasard, le bourreau est un ancien exécuteur des hautes œuvres, que ses vices ont fait condamner aux travaux forcés.

Le forçat est logique; il admet qu'un homme continue sa profession.

Mais, hors ce cas, celui qui est chargé de bâtonner, de couper la tête, si la justice de la cbiourme l'ordonne, est traité par lui comme un paria. El celte répulsion est facilement explicable.

Donc, on était embarrassé, à l'île Royale, lors pie Lebuteux proposa de cliâlier lui-même ses compagnons d'inrortune.

— Me fouettera ensuite qui voudra, puisque, moi aussi, j'ai cinquante cuups de martinet à recevoir...

— Vous allez ménager vos complices? dit-on ù Lebulrux.

— Oh ! ne craignez rien.

On n'avait rien à craindre, en effet ; il frappa avec une telle vigueur le premier forçat qui passa entre ses mains que celui-ci faillit en perdre la vie.

Les autres patients furent presque aussi maltraités.

Il ne lui fallut pas moins d'une heure et demie pour accomplir son œuvre dans la cave de la caserne de l'infantei-ie de m.irine. Quand il eut lini, le martinet était rouge de sang.

Son appétit carnassier s'était tellement exalté, qu'au dernier transporléj

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on tint le retenir pour «lu'il ne prnloncjnAl pa"? \c ?;iipplirp nii (\o]h dos limilos lixi'os p.ir le jugement.

La ooiuluitc de Leluitenx fil giaïul hruit au camp de l'ilo lîoyali'. Un foreal drsireuK de venger les malInMireux av(>o lesipi(>ls il s"iHait iiioiitri' si impitoyable se présenta pour le fustii^er à son tour.

Le bourreau, \\c sur le banc, ne cessa de ricaner pendant (pie son successeur improvisé le bàtonnait. On eût dit un maître raillant les premiers essais de son idève.

— * Tu n'es jia^ adroit... ('e n'e>l pas ea... Tu me fais jiitié... Aïe!... (Vesl mieux... Mais, tout de même, tu manques de forci'... Va-l'en fouellcr un enfant qui n'a pas ctù sa^ze, ne te mêle pas d'avoir alTairc ù un homme... Si jamais lu es puni, à Ion tour, lu verras comme je t'arrangerai...

On comprit que personne n'égalerait jamais Lehuleux, et on se décida à lui rendre délinitivement ses martinets...

L'histoire de Lehuleux était as<ez curieuse. Nous la tioiivoiis dans ïlJis- !oire des baqnes de M. Pierre Zaccone.

Sur la lisière de la Picardie, dans un pays peu accidenté, sondjre d'aspect, gris et morne de tons, sans bois, sans eau, sans culture, sans rien de ce qui arrête et charme le regard, s'élève le petit hameau de Saint-Georges, triste et isolé dans le pli de terrain où il s'est blotli.

Ce village a une sinistre célébrité dans la contrée.

Le voyageur qui se hasarde à le traverser, malgré les conseils qui ne manquent pas de l'en détourner, est frappé de son étrange et sombre physionomie et de l'aspect encore plus lugubre de ses habitants, qu'on rencontre nonchalamment étendus sur le seuil de leurs chaumières ou errant autour des demeures, couverts de sordides haillons, le front contracté, portant sur tous leurs traits l'empreinte du vice et de la férocité, jetant autour d'eux le regard à la fois inquiet et cruel de la bête fauve qui se sent traquée, et montre sans cesse ses crocs formidables.

C'est que ce village de Saint-Georges, monstrueux phénomène social, renferme toule une population de voleurs et d'assassins ; c'est qu'il serait impossible d'y trouver une famille qui n'ait fourni son contingent aux prisons, aux bagnes, à l'échafaud; c'est que tous ceux qu'on y rencontre ont passé de longues années à Brest ou à Toulon, d'où ils sont revenus plus gangrenés qu'auparavant, et que leur premier soin a été de faire profiter les jeunes gens de la terrible expérience acquise dans ces enfers du crime, où le cœur se bronze et devient inaccessible à tout sentiment humain.

Objet de mépris et de terreur pour les communes environnantes, les habitants de Saint-Georges ne se marient qu'entre eux comme les juifs et les bohémiens du moyen âge, de sorte qu'à la longue, tout le hameau, d'une population

LA liKLLH MIIJTTE

oi.-;

Gciesle revint. (F, ail.)

de quatre cents âmes environ, a fini par ne former qu'une seule et mi^inc famille.

C'était là que Lt-buleux était né.

D'abord garçon boucher chez son père, il s'était de bonne heure familiarist^ avec le sang, et avait grandi, assommant et équarrissant aux applaudi ssemenis des r.^ens du métier, qui s'étonnaient à iusle titre de voir un enfant de douzo i

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quinze au< iliployor Uiul d'aitli'iir (l;u)s les opêralions où le ciinir fait souvent défaut aux plus endurcis.

I,el)uteux perdit bien vite à ce inélier le peu de sensil)ilité dont la naliire, l'avait doué. Il se développa exlraordinaircmenl et, (piand il atteignit sa vingtième anni^-c, on le citait dans le pays comme un module de force, de cynisme et de brutalité.

Vers celle époque, il s'élablil entre lui cl une jeune lillc des relations qui firent un certain bruit dans le pays.

Cette jeune lllle s'appelait Céleste. Elle était jolie, ses yeux bleus avaient un doux rayonnement, et son visage quelque ressemblance avec celui de la plus belle des vier^cos de Lesueur, qui a peint ses vierges blomles.

Céleste était sage, ou, du moins, on le disait. Elle appartenait à une famille relativement honorable, et l'on se demandait comment elle avait pu s'oublier à re point de se donner à ce bouledog.-.e que l'on appelait Lebuteux.

C'est que ce dernier n'avait pas attendu que Céleste se donnât; du jour où le désir était entré en lui, il avait résolu qu'elle lui appartiendrait, et la violence lui avait livré ce qu'il ne pouvait espérer obtenir de l'amour.

Un soir, il attendit Céleste au coin d'un épais taillis, près duquel il savait qu'elle devait passer, et, se jetant sur elle avec l'impétuosité et l'ivresse du désir brutal, il TelTraya a un tel point que la pauvre enfant ne put pas même tenter une résistance qui, d'ailleurs, eût été inutile.

Quand elle revint à elle, Lebuteux était à ses côtés. Il la souleva dans ses bras puissants, et se mil à la considérer avec deux yeux où la menace avait succédé au désir assouvi.

— Céleste, lui dit-U alors, écoute-moi, et retiens bien surtout ce que je vais te dire : Si ta rapportes à Saint-Georges un mot de ce qui s'est passé ce soir entre nous, si ta oses dire que je t'ai violentée, et que ta cherches à mettre les gens da justice là-dedans, je le jure, foi de Lebuteux, que je te tuerai sans pitié!...

Céleste connaissait de réputation celui qui lui parlait ainsi... et elle savait quelle terreur son nom inspirait déjà... Cependant, elle ne répondit pas.

— Parleras-tu? demanda Lebuteux avec colère. Elle eut peur.

— Non, je ne parlerai pas 1 balbutia-t-elle.

— Tu me le jures?...

Elle hésita encore.

— Tu me le jures?... répéta le garçon boucher.

— Oi:i.

— C'est bon!... Mais ce n'est pas tout, ajouta Lebuteat,

— Qu'est-ce donc?

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— Je veux que tu reviennes!...

— Oli ! jamais!

— Je le veux, te dis-je.

Céleste fil un mouvement pour se soulever, mais le miscraiile lui prit les bras et la contint.

La pauvre enfanl s'alTaissa, c'iiouvanlée. sur ellc-mômc.

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu!... murmura-t-elle.

— Eh bien? insista Lebuteux.

Sa voix avait un tel accent de menace qu'elle comprit qu'il était capable de la tuer tout de suite.

— Je viendrai ! je viendiai ! dit-elle, sans force et en proie à une terreur sans nom.

Céleste revint^ ainsi quelle l'avait promis, et d'abord ces rendez-voi:s furent pour elle une sorte d'épouvantail, auquel elle ne pouvait penser sans frissonner. Puis, peu à peu, explique qui pourra ce phénomène moral, elle s'habitua à cette situation exceptionnelle.

Qui le croirait? Ce mâle robuste s'était emparé de sa volonté, et peutêtre même de son cœur !... Elle n'avait plus de répugnance à se donner à lui, et le plaisir lui avait fait oublier la honte.

Tout grossier qu'il était, Lebuteux avait une qualité que les fdles avisées apprécient, dit-on, j articulièrement à la campapne : il était intéressé et avait de l'ordre. Or, Céleste, en même temps qu'elle lui plaisait, devait avoir ua jour un patrimoine présentable, quelque chose comme quatre ou cinq mille francs, et le garçon boucher avait déjà calculé qu'en l'épousant, il se trouverait à la tête d'un capital qui lui permettrait de s'établir à son compte.

11 n'en fallut pas davantage pour que Céleste vît là un avenir que beaucoup de ses compagnes eussent envié, et pour que Lebuteux, de son cOté, songeât sérieusement à rendre dé{inili\e une liaison qui, dans le principe, n'avait dû être que passagère.

Malheureusement, ces ]tlans rencontrèrent un sérieux obstacle.

Céleste n'avait plus que son père. Mais le père Chariot, comme on l'appelait, n'avait que cinquante ans. Il était droit, sain, robuste, et son allure nerveuse et forte laissait facilement deviner qu'il n'était pas disposé à quitter ce monde pour l'autre, bien qu'on le dise meilleur.

L n'était cependant guère possible d'hériter avant que h; boahomnuî mourùi...

Lebuteux attendit un an... .Mais, au bout do l'année, il trouva que le pèn^ mettait trop de temps à s'en aller, et dès ce moment, il comiucnça à se di^uiander s'il n'y avait pas moyen d'obtenir tout df suite ce qu'il ne pouvait cspéror que dans un avenir éloigné.

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I.e moyen iio fui pas loiiu' à iinauliuM', cl, un niatiii, Cliarlol fut Irouvt' morl dr.ns son lit.

Il avait clù assassitu'' dans la nuit.

I.a jusiii-o instruisit ; on chercha t]U('l avait |>ii rtn» le coupahl'^ et presque aiissitiM dos chari:es accahlantcs désicnèrenl LtiuitiMix comme ayant dû coinmeltre le meurtre.

Le niisèralile avait traité le père Chariot comme il avait l'Iialutude de traiter ses bestiaux, et cVlail avec rinslrumeiil ordinaire de son mélier (pi'il s'était débarrassé de sa victime.

Il fut arrêté avec Céleste, que Ion disait TaNoir assisté dans son crime. .\près des débats assez longs devant la cour d'assises d'Amiens, Lebulcux fui condamné aux travaux fonés à perpétuité; quant à sa complice, on l'acquitta faute, de preuves.

Pendant tout le procès, les deux accusé' n'avaient cessé de nier. Lorsque Lebuteux entendit le verdict qui le frappait et proclamait, au contraire, l'innocence de Céleste, il manifesta une vive irritation.

11 fut surtout jaloux de voir que sa compagne échappait au châtiment.

— Si j'eusse su, dit-il, j'eusse tout raconté.

Le président ayant ordonné la mise en liberté de la jeune fdle, il s'écria :

— Mais elle est coupable !... C'est elle qui m'a fait entrer la nuit dans sa maison, c'est elle qui m'a indiqué la chambre où dormait son père, et m'a conduit près de son lit...

La justice était éclairée trop tard par Lebuteux. Elle avait irrévocablement prononcé.

On le dirigea sur le bagne de Brest, où il passa deux ou trois ans à traîner le boulet.

Sa principale préoccupation était de savoir ce qu'était devenue Céleste, mais ce fut en vain qu'il lui écrivit à différentes reprises, elle ne lui répondit pas.

11 s'adressa à d'autres habitants de Saint-Georges, mais, comme il n'avait pas d'ami, personne ne daigna lui donner les renseignements qu'il demandait.

Son impatience était à son comble, lorsqu'un de ses anciens camarades entra au bagne pour vol avec effraction. Il l'interrogea avidement et eut enfin quelques détails.

Céleste, après son acquittement, était rentrée au pays, mais, si misérable que fut la population du village picard, si dépravés que fussent ses instincts, elle accueillit mal la parricide, car les aveux tardifs de Lebuteux n'avaient laissé aucun doute sur la culpabilité de sa complice.

La fille de Chariot essaya d'abord de braver le mépris public, mais elle finit par s'en fatiguer. Un beau jour, elle quitta Saint-Georges, pour aller à

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Paris, oi'i l'on iiznore le passé de chacun, où le voile de l'obsciirilé caclic les liontos.

— Je ne sais pas trop, dit le forçat à Lebiiteux. ce qui' Céleste est de venue là-bas. Les nns disent qu'elle s'y est mariée...

— Malheur, si c'est vrai !...

— Tu l'aimes donc encore?...

— Est-ce que je l'ai jamais aimée?... Elle m'avait fait envie, voilà tout, et je l'ai prise... Plus tard, si j'ai voulu la garder, c'était à cause de son argent...

— Eh I bien, alors !...

— Cela n'empêche pas que ça me cIiilTonne qu'un autre vienne après moi...

— On dit même que c'est plusieurs autres... -- Comment?...

— Tu ne m'as pas laissé terminer. .. Ceux qui disent qu'elle est mariée s nt des naïfs... Les malins prétendent qu'elle a des amants, qu'elle mène bon train... C'est, en un mot, une largue du grand monde...

L'irritation de Lehuteu.x était extrême.

— Si elle était là...

— Que. lui ferais-tu?.."

— Je la surinerais comme un mouton.

— Je ne comprends pas ta jalousie... Elle ne pouvait attendre ta sortie puisque tu es ici pour toujours...

— Ces misérables juges... Si je les tenais !...

— Oui, mais tu ne les tiens pas... et c'est fâcheux...

— Enfin... nous verrons...

Depuis ce jour, Lebuteux n'eut qu'un désir, l'évasion, qu'un rêve, se rendre à Paris, et y revoir Céleste, recouvrer sur elle, soit de gré, soit de force, son empire d'autrefois!...

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