CAYENNE
La Fortune, qui portait le premier convoi de femmes à la Guyane, débarqua aux îles du Salut les trois cents forçats de Brest et de Toulon qui faisaient partie de sa cargaison humaine.
Les détenues passèrent encore la nuit à bord de la Fortune, puis furent embarquées le matin sur un aviso qui devait les transporter à Cayenne.
LA rU-LLK MIKlTt: 09!
Les giaiuls navircsoii inèiiio rou\ dontlo tiiaiii de, m dëpasse cimi iiièlrft.s, ne peuvent eiilrer dans lo port de Cayeiine. Jadis ils nioiiillaiont à VEnfant- Peri/i(, écucil isolé domiiiant la merde (luelqiies mètres, et sur lequel déferlent les embruns des lames. Maintenant, à cause des cnvahi-semi^nls de la vase, ils ne peuvent tenir à ce mouiliaLre qui est cependant à sept milles du rivage, et restent aux iles du Salut.
Les passagères furent logées sur le pont de l'avi-^o.
— Adieu, la Fortune ! cria Malvina.
— Ma foi. je ne la roL'iviie pas, (it rAniiralc qui avait perdu une illusion de plus.
Il lui avait été pernns cependant de se vcnijer jusqu'à un certain point des dédains de l'un des ofliciers du navire qu'elle quittait.
Au moment où elle montait sur l'aviso, elle remarqua l'un d'eux, brillant lieutenant de vaisseau, au milieu de quelques officiers faisant partie de l'étatmajor de l'île.
Elle quitta brusquement les autres détenues et, se jetant au cou de sou ancien amant, elle lui dit :
— Adieu, Auguste, adieu, mon bien-aiuié!...
Le lieutenant de vaisseau faillit sufToqucr de surprise et d'indignation. Il la repoussa :
— Je ne vous connais pas... Vous vous trompez 1...
— Comment, tu ne te rappelles pas ta Gérés avec qui tu as passé des momeiUs si heureux !
— Éloignez-vous, détenue.
— Oh! monstre, va, tu ne méritais pas tout ce que j'ai fait pour toi!...
A Tatlitude déconfite de l'officier, aux sourires moqueurs de ses camarades, l'Aniirale comprit qu'elle avait joué un as-ez bon tour à l'in-ral. et flb- s'en félicita vivement.
La traversée des îles du Salut à Cayenui; c-l, uu\\> ra\(»ii^ dit. di- .[iiaiif .i cinq heures.
Les passagers qui arrivent de France à la Guyane et qui s'imaginent, une fois rendus aux îles du Salut, en avoir fini avec les émotions du mal dr mci-. éprouvent souvent une désillusion.
Malvina, Louisette, M"" ou M'" de Sainl-Gi'iugt's I appnri-ni a leurdépens.
A peine quelques centaines de métrés au lar^e, ravl>o se mit à tunyucr^ c'est-à-dire à se balancer perpendiculairement à la lame. On sait qu'd fa lavoir le C(L'ur doublé d'un Irijile aiiain |iiMir résister à ce UKunenieut dans lequel l'avant e«t allernativement plus haut ou plus bas cpie larriéri'.
Miette résista à tout ainsi que l'Aniirale que son surnom obligeait.
992 l.A lil.l.l.K MlKirK
MulviiKi. fiiiieiise. exhala sa rolôre an inoyt^n do tDiis les jurons qu'elle avait eiUendiis dans sa carrière accidentée.
Pour conihle de nialliein-, on enl à subir une de ces averses lorrenlielles dont n"ont aucune idée ceu\ (|ui n'ont pas liai»ité sous les Iropiiiues. Islies n'ont (in'une lointaine ressemltlance avec nos j)luics d" Europe, nuMue-; li's jilns fortes. Le ciel send)le s'ouvrir pour laisser jaillir ses caîaracles.
On abrita comme on put les prisonnières qui poussaient des cris et se croyaient submerjzécs.
Dix minutes après, on pouvait d'ailleurs les réinstaller sur le pont. Le soleil brillait dans un ciel sans nuaires. Ce sont les grandes fureurs de la nature qui se calment presipie toujours le plus vile.
C:\yeime se montrait alors dans toute sa splendem- de ville créole.
I, 'aspect de celle ville est des plus pittoresques. Elle est bâtie à l'extrémité d'un petit cap, qu'entourent d'un côté la i^rande mer, de l'autre la longue baie qui sert de rade.
On n'aperçoit d'abord que verdure. A la Guyane, plus que partout ailleurs, on peut apprécier la puissance de la sève tropicale.
Les bouquets de palmistes et de cocotiers s'emmêlent aux maisons, et les palétuviers bornent le panorama.
— Que penses-lu de ça? demanda Miette à Malvina.
— C'est très joli... Il me tarde d'être arrivée...
— Moi, je me demande où Ton va nous enfermer...
— Nous serons toujours mieux que sur le grand bateau que nous venons de quitter.
— Qui sait?...
— Tu n'es pas i-assurante...
— Nous en avons déjà tant vu!
— Et la fdle, elle ne bouge pas, .. on dirait que ça ne l'intéresse pas tout ce qui se passe...
— Je ne la crois pas si indifférente que ça...
— S'il n'y avait qu'elle et l'Arabe ici, on n'entendrait pas grand bruit.
H était vrai que Clémentine et Meriem, la femme arabe condamnée pour infanticide, ne parlaient guère, mais Malvina, en revanche, ne gardait pas longtemps le silence; Miette ne s'arrêtait guère non plus.
Quand on fut sur le point d'arriver, tout fut, pour elles, matière à réflexions.
On débarqua à Cayenne sur un quai en pierres assez bien construit qui se compose d'une jetée horizontale, à l'extrémité de laquelle s'élève un petit phare, et d'un plan incliné où abordent les embarcations.
On savait que la Fortune était, depuis la veille, aux îles du Salut et que
LA BKLLK MIKTTK
Lorsqu'elles arrivorent sur la {ilace dos Palmistis. . . (P. 995.)
ses passagères devaienl ôlre Iransporlécs à Caycnne; aussi les curieux, encombraient-ils le quai et la plage voisine.
Le spectacle oiïert par cette population mouvante, vétuc (rélolTc-s au couleurs éclatantes, était assez étrange pour qui ne l'avait jamais vu. On eût dit de loin un immense kaléidoscope.
— Qir»ist-cc donc que tous ces gens-là? dit Miette.
iiv. 12';. — riiK.fiDoni; iii:m!V. — i,a tiEi.i.c mietti:. —éd. j. noi fk ct i:'«. -iv. 125
'xji LA i; 1:1.1.1: M 11: ni-:
— Jt* Vdis pa> mal de mtttii'aiul<.
El, en efîel, il y avait siirtoiil, jianni rctlo (imiIc, dos iinli^'ôiies an\ facos Udiros oii cuivrtVs i[ui riaitMii on immiranl lonva dents lilanclics.
On olail tout à fait sur \c point de dosreinlre à terre.
Quand le débanjuenieiil fui e:Tecliu\ ou dirii^ea aiissiliH les déleniic-i vers la prison de(/iyeniie. Klles étaient ai nombre de 130; (pialri> d'ciitn; elles, se lro:ivanl malades, avaient êlê retenues à Thopital de l'Ile Kuyale.
Beaiicouj) d'indigènes, gais el bruyants comme des enfants, se mirent à suivre. \\< <"iiriii'Mil ]>o!ir la plupart aux dùtenucs, en Inir criant d'un air familie. :
— lîonjuurl... lionjour!...
Malvina ne fut pas éloignée de retrouver d'anciennes connaissances...
— Comment, tu as eu des nègres? fit Miette.
— Pourquoi pas?... N'étais-je pas à la disposition de loul le monde?...
— H me semble cependant...
— Ce sont des hommes comme les autres quand ils ont de l'argent à la })Oche. Us sont d'habitude très généreux.
— Tu m'en diras tant 1...
— Ah! par exemple, celui-là, c'est bien Aristiik- ! ..
— Aristide!
— lu matelot qui naviguait sur un navire anglais... Malvina, sans plus se gêner, appela :
— Aristide !...
?'ais le nègre qu'elle désignait ne bougea pas.
— Je me suis trompé'^\ fit-elle; ce n'est pas, étonnent, tous ces mal blanchis se rosseml)Ient!
La prison où l'on enferma provisoirement les femmes du convoi était la prison civile, maison d'arrêt et de correction.
Poiir s'y rendre, les détenues avaient dû traverser une partie de Cayenne qui a un aspect fort triste. Les rues, inclinées vers la mer, sont étroites, les maisons pressées les unes contre les autres semblent étoutfer.
Les transportées de la Forlime éprouvèrent une première désillusion quand, suiïoquées par la cliale ir, elles virent cet amas de cases, ce dédale de ruelles. '
— Quel dommage ! dit Malvina... Gela nous paraissait si gentil de loin!
— ïu vois que j'avais raison de me méfier...
— Ça me rappelle le vieux Marseille...
— Plus petit, plus laid et encore plus sale...
— Ce qui n'est pas peu dire...
La propreté des rues de Cayenne est, en ciïet, exclusivement entrelenue
LA liKLLK MIKTTi; Oyii
par des bandes de gros corbeaux nommés urubus, sorte de vautours noirs d'un aspect répiigiiaiit. Ce sont les réciu'cnrs patentés (pii ncUuienl la voie piibliipie des immondices de toute espèce qu'on y jette.
L'existence de l'urubu e-t sauvegardée; défen-e de toiu lier à cf fonclionnaire municipal sous peine de grosse amende.
Les prisonnières furent élonnées d'en vuir un certain nombre acc()Mi[ili>sanl leur tâche.
Comme dans la plupart de nos colonies, toutes les habitations parliculièn>s lie Cayenne sont en bois. A quebjues exceptions près, ce sont des huttes, assez indignes du nom de maisons, auxquelles on arrive généralement en franchissant i!ne petite passerelle jetée sur un fossé, qui sert à l'écoulement des eaux dans la saison des grandes pluies.
Là vit péle-méle une population des deux sexes où l'on rencontre toutes les nuances, depuis le blanc jusqu'au noir le plus éthiopien.
Tout ce monde sortait pour voir le convoi, qui se serait diverti de cette curiosité sans la triste situation dans laquelle se trouvaient les femmes qui le composaient.
Ce sentiment d'angoisse se dissipa cependant pour les détenues lorsqu'elles arrivèrent sur la place des Palmistes, superbe esplanade, où deux ou trois cents palmiers plantés en quinconce dressent vers le ciel leurs troncs droits et lisses, terminés par de beaux panaches d'un vert éternel.
Une sensation de fraîcheur surprit agréablement le cortège sur celte grande place, d'où il vit à sa droite s'étendre un autre quartier de Cayenne, avec des jardins et des rues vastes et bien aérées.
Les transportées de la Fortune furent tant bien que mal installées dan> la prison civile où elles ne devaient faire d'ailleurs qu'un séjour provisoire.
Il était question de les envoyer aux nouveaux pénitenciers de l'Ilet-Ie-Père ou de riiet-la-Mère, grands îlots couverts de végétation, que nous avons salués en passant avec Y Ailier au milieu des îles de Reraire.
A l'époque où se passe noire récit, c'est à-dire deux ou trois ans aj i. > le commencement de la transportation à Cayenne, les établissements de la Comté oX du Maroni n'avaifut pas encore été créés. On ne s'était pas inslaKé sur le continent.
Les convois de condamnés partant de France sans interruption, on fut cependant obligé de préparer des locaux pour recevoir les arrivants.
On aménagea des pénitenciers-pontons avec de vieux navire-^ de u'uerro hors de service.
Un premier ponton d'abord et plus lard un .second furent pia. ■- • n i.i.le de Cayenne, un autre fut mis à l'embouchure de Kourou pour relier lespénitenciefi
yye i.A iîi:i,ij': mik ni;
des îles du Saint ;i\fc nu alrlior forostior qnon se proposait d'instnllor à Tondroit dit des Trois-Carliels.
Los pontons do Oayenn.^ t'IaiiMil dcslinôs à servir lonl à la fois d'inlirniorio pour les malades. — ocllo di* rilc lloyale l'tant iiisiirrisanle. — do prison pour les indisciplinés et iii> dép''! pnnr Ifs alelitM's doni les services piiMics, nolaninicnl le service innnicipal de la ville de Caycnne, avaient besoin.
C/est dans les jiontons (pie depuis relie èpoipic radniinislralion du jjorl, celles des jionts et chausséeN, le génie, l'arlillerie smil venus cliercln'i- la maind'œuvre (pie la population coloniale ne pouvait leui- fournir.
Les condamnés allaient à l'ouvraje à terre cluKpie inalin, revenaient dîner à bord à midi, retournaient au travail après cli npn' rej) is et revenaient coucher le s(ur.
Celle obligation de débarquer et de rembarquer ainsi les hommes exigeait un service de balelage fort onéreux et occasionnait de grandes perles de temps.
La discipline de chaque pénitencier-ponton était confiée à un surveillant en chef, ayant sous ses ordres douze gardiens et pouvant demander le renfort d'un poste assez important de soldats de l'iiifanleric de marine que l'on relevait de 2ir heures en 24 heures.
Les condamnés étaient divisés en escouades de douze hommes à la tète de chacune desquelles était un contre maître, choisi dans l'escouade par ses propres camarades.
Le rôle de ce contre maître consiste à surveiller les travaux, à monter la garde et à faire des appels fréquents et des rondes de deux heures en deux heures.
Celle surveillance du condamné par le condamné obtient de très bons résultats.
Les transportés ne gagnaient que dix centimes par jour. Cependant ceux d'entre eux qui menaient une bonne conduite et avaient quelque connaissance spéciale touchaient des suppléments de solde.
On isola plus tard ces derniers de leurs camarades et on les logea sur le plus petit des pontons qui s'appelait la Chimère; les autres forçais restèrent à bord de la Prosei-pme, navire à deux batteries.
C'était sur le pont de la P/'o.seryjme qu'on célébrait les offices du dimanche. Ce navire servait, en outre, de lieu d'exlréme discipline; on y trouvait les trois martinets destinés à la répression des malheureux ayant commis une faute, et les bancs, chaînés, objets de toute sorte servant à l'application des peines.
Le poste de conservateur de tous ces instruments revint de droit à Lebuleux quand on forma la population des pontons avec la majeure partie des individus du camp de la transportation.
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Le bourreau suivit ceux des condamnés avec qui il ('lait arrivé à la Guyane et qui se seraient bien passés de cette faveur.
Le Roulottier, Gérard, Pierre Til, Maiiloiie, Alexis Méilard déiiiéiiau'i'rciit avec lui.
Ce dernier, malgré la promesse qui lui avait été faite, n'avait reçu aucune récompense. Il avait quitté l'ile Royale avec un grand dérliiremi^nt de cieiir, car il y laissait sa hien-aimée Marie-Louise.
Le jeune bomme ne pouvait plus, eu elTet, douler maintenant de l'état de son cœur. Il savait que son amour poiu- la supérieiire était des plus ardents, mais il s'était promis, il s'était juré qu'elle ne coiinaîtrail jamais cette affection.
Une pensée consolante le soutenait un pe;i. La sœur lui avait assuré qu'il ne lui inspirait aucun sentiment d'borreur.
Dans les derniers jours qu'il avait passés à l'bùpilal des îles du Salut, il lui avait raconté son histoire, sans essayer de diminuer toute l'étendue de ses fa", tes,
— Vous avez été puni avec beaucoup de sévérité, lui dit-elle... Les hommes ont été sans pitié pour vous... Dieu ne vous fera que plus aisément grâci\
— C'est vous qui m'en donnez l'assurance, vous qui le représentez sur la terre.
— Je ne suis qu'une de ses plus humbles servantes...
— Vous èles tout ce qu'il y a de meilleur ici-bis... Voire nom e4 charilé...
— Oui, la charité, c'est elle qui doit nous soutenir dans le soulagement des souffrances physiques et des maladies morales...
— C'est par charité que vous me dites que mon crime mérite le pardon, c'est par charité que vous cachez le mépris que vous ressentez pour un misérable tel que moi.
— Du mépris I...
Elle le regarda avec émotion.
— Du mépris! répéta-t-elle.
Elle semblait chercher à se rendre compte de la signilication exaclt- de ce mot.
— On éprouve du mépris pour les natures basses et mauvaises, pour les êtres malfaisants, pour ceux qui ont commis des actions tellement lâches qu'une distance incommensurable les éloigne de vous... Avons-nous toutefois le droit de mépriser, nous autres?... Oh ! non... La pitié nous est seule ])t'imise...
— Il est vrai... Vous ne pouvez que jjlaindre... Mais il est des sentiments que l'on éprouve malgré soi... Le dégoût prut élre dissimulé; il n'en existe jias moins...
— J'en ai fait mallieun;usi'uienl parfois l'expérience...
LA m; lu: Mii:rTK
-- \ uu> \u\. /....
— Oui, mais le (K\l:oi11 n'oxislc jamais où la sympallii»' se mi'lc à la niiiipassion.
— V()ii< rjirmiviv, lii- la sympathie jxMir moi'...
Va poiiriiiloi II". tMi-lii-rai-jt' !. .. N'oiis uvtv, l'ail infinr île roiira^'i> (>t de ilt'vo.iciiioiU pour iii!' sauver... La reconnaissance...
— Vous ne m'en devez pas. car j'ùlais ohlij^é d'a^Mi- comme j'ai a-i.. N'es-ayez pas de diminuer à mes yeu\ votre héroïsme, V(jiis n'y r(';ussi-
r.v.jM^.
.\le\is >lodard, après cotlc conversation, jjouvail être certain (pie la sieui" ne le reirardait pas comme un forçat ordinaire et qu'clh? tenait comjile de ses [•eu'rets, do son repentir.
N.'iimoins. nous le répétons, ce fui un mouKMit hien péiiihh". |»oiii- lui (pie c.>lui où il la (]uitla pour rentrer au camp de la transportalion.
Ne plus la voir, ou du moins n'emporter que Pesp 'Tance de l'apercevoir une t'ois par liasudl... Sa voi\ trcmhiait, ses yeux étaient mouillés de iarmi\s tandis (qu'il prenait congé d'elle.
il fut surpris de reconnaître (pi'elle était émue aussi.
Elle lui lendit la mani avec celte grâce ciiarmanle (pii lui était hahiluelle.
— Adieu... et bon courage!...
— Ohl maintenant... maintenant j'en aurai... je le jure!...
Ce fut peu après qu'on le désigna avec la plupart des forçats de 1 VI ///e;pour la Proserpme, dans la rade de Cayenne.
Il croyait s'éloigner de plus en plus de celle qu'il aimait, quand un jour il apprit que c'était à Marie-Louise qu'était confiée l'infirmerie du pont ci.
On comprend qu'il accueillit cette nouvelle avec joie.
Alexis Médard l'ut choisi comme cantonnier. Il fil partie d'une escouade chargée de participer à l'entretien des routes et chemins environnant dans un certain cercle la ville de Cayenne.
Ce labeur était des plus pénibles, car il fallait travailler toute la journée sous les rayons brûlants du soleil, Les noirs eux-mêmes n'y résistaient pas.
Les forçats préféraient cependant cela aux briqueteries ou aux fours à plâtre pour lesquels on prenait un certain nombre d'entre eux.
Le défilé des transportés partant pour leurs occupations quotidiennes était assez curieux.
A cinq heures du matin, presque en toute saison, les condamné^ débarqués de leur ponton respectif, venaient se placer sur le quai, par rang de chantier et d'ateliers, chaque contremaître à la tête de sa brigade.
Quand l'appel avait été fait, quand les disponibles avaient été classés selon
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leurs apliliides, un coup de sifflet retentissait et les escouades s'éloiirnaienl chacune dan> sa direction.
L'escouade à laïui-lle appartenait Mélard travailhiil sir la route de Cayenne à Baduel lorsque, non loin de celte localité, D'chinilio, le ni'!:;re Rongou ipie nous avon^ vu se Iiallr.' à l'Ile Royale, commit son piomier crime.
D'cliimbo, ainsi que nous l'avons dit, s'était évadé de la Maison-Rouge où il avait été enfermé après sa lutte avec TraïKiuille.
11 était parvenu à gagner la côte et à se cacher dans l'ile de C lyennf. où il avait trouvé de l'occupation chez un réfugié brésilien qui vivait ave: une femme de couleur.
Ce Drésilien vivait du produit d'une fabrique de sucre de peu d'imporlance, c'est-à-dire qu'ayant, près de sa demeure, un cours d'eau, il avait eu l'idée de l'utiliser pour faire mouvoir les grandes roues d'une de ces anciennes machines qui, avant l'invention de la vapeur, était l'unique mise en train des cylindres broyant les cannes.
D'chimbo commença par s'enivrer de tafia dans toutes les occasions, puis il songea à séduire la maîtresse de son patron.
Celle-ci se borna à repousser ses premières avances. Comme il persistait, el'e avertit son amant qui chassa purement et simplement le nègre.
D'cliimbo résolut de se venger. 11 pénétra dans une habitation voisine de la fabrique de sucre, y vola un fusil et se mit à raiïùt près d'une passerelle etée à un endroit où le cours d'eau formait cataracte.
Il savait que tous les soirs la maîtresse du Brésilien allait l'attendre non loin de là. En rentrant, le couple amoureux passait sur le pont.
Le Rongou voulait tuer dans les bras mêmes de son rival celle qui l'avait dédaigné. 11 y avait réussi, car sa balle avait atteint la pauvre femme à la tétc.
D'chimbo s'était ensuite enfui.
CI
Les détenues envoyées à Cayenne tirent dans la prison civile u!i assez long séjour, le pénitencier de rilet-le-Pèrc n'étant pas prêt à les recevoir.
L'admini>trition fut même a<sez longtemps embarrassée de ces femmes qu'elle voulut provisoirement assujettir à la règle des maisons centrale-, mais elles réclamèrent énergiquement et non sans apparence de raison.
Elles avaient consenti à (piitter leur pays, à oiïeclucr un long et pénible
lOCO 1. \ lîl 1,1.1 ; MIKPTK
voyage, pour changer dt> silualitui i-i ne vnil;i-t-il pas qu'on voulait los rnplaror dans une oomlilioii semlilable. sois un cliiii.il tldiil li plupail irciitrc^ files resseiilaieiil dt'-jà les iiinueiices fmii'sli's?
Klles élaii'iil, dans la prison de C;iytMin(\ beaucoup itliis mal ipu' dans niinporie (]uelle niaisitn cenli-ale de Krance. Celait loul ce qu'elles avaienl gagné à leur dèplaremenl.
Il y eut parmi elles une st)rle de révolte. Le diri'ctcur de la prison essaya en vain de I.'s c dmer.
Malvina, à oelle oroasion, |)arla au nom de ses compa.:n(^s. - On n.uis a trompées, dit-elle, ou s'est ronduit indi^'neaicnt à notre èizard... Ou noas a dit qu'on nous envoyait ici jioiir jx'uplrr... Comm''nt l'administration veut-elle que nous peuplions?...
— .V\e/, un peu de patience!...
— Un nous a parlé de mariage avec des concessionnaires... Où sont-ils ces concessionnaires-là?... Nous ne les avons pas encore vus...
— Vous les verrez plus tard...
— Plus tard... plus tard... C'est bien amusant (raltendre comme nous attendoiis...
— Restez donc tranquilles si vous ne voulez pas qu'il vous soit infligé de punitions...
— Quelle duperie!...
Malvina fut isolée des autres détenues, enfermée dans une cellule, mais relTervescence ne diminua pas.
L'Amirale montrait aussi une vive ardeur, ce qui fit dire à la Miette :
— Ces blondes sont toutes les mêmes... ça n'a pas l'air d'y toucher et ça veut y toucher lout de même.
Louiselte. la maîtresse du Roulotticr, répondit à Miette :
— Tu ne deM'ais pas te moquer de celles qui sont pressées... On comprend que tu ne le sois pas beaucoup, toi qui as eu déjà une fdle comme la Clémentine...
— Kh bien, eh bien... Et pais...
— Tu as pris assez d'acompte pour t'imaginer qu'on ne te doit plus beaucoup...
— Mais on m'a promis...
— Que tu serais encore belle-maman, sans doute. Miette était vexée.
— Ma foi, il vaut mieux être belle-mère comme je l'ai été que se donner à des rouleurs de grands chemins...
— C'est au Roulottier que tu fais allusion... 11 valait mieux que d'autres... J'espère que bienlôl tu le verras... Je ne te conseille pas d'ailleurs d'être fière