‹ La belle MietteChapitre 17 sur 200 · I.A liKI.Li: MIETTE · texte numérisé non relu

I.A liKI.Li: MIETTE

— Oui, un individu qui prétend avoir à vous parler pour une aiïaire.

— Tu ne te trompes pas?

— C'est bien pour M. do la Torche qu'il dit avoii' une commission.

— Où cet homme m'attend-il?

— Là, au bout de la terrasse, près de l'orangerie... Faut-il le faire entrer?

— Non, c'est inutile, je vais le rejoindre.

— Hermann, peut-être! murmura le chevalier en quittant l'appartement. Une fois le jeune homme sorti, Jean se fouilla et retira de sa poche deux

pièces d'or.

Il se baissa et les laissa tomber toutes les deux.

— C'est singulier, ces louis sont l'un et l'autre faux. Le marchand de vin les a refusés et il a eu raison, car il me semble bien qu'ils sonnent creux. Encore si deux personnes différentes me les avaient donnés ! Mais c'est M. le chevalier... Bien sûr qu'on lui en aura fait passer une cargaison... l\lun devoir e<i de l'avertir... quand il reviendra.

Jean attendit quelques minutes, mais M. de la Torche ne revint pas. II sortit de lappartement et alla sur la terrasse; le chevalier ne s'y trouvait pas. Il se dirigea alors vers l'orangerie : personne!

Le valet eut l'idée de se rendre à l'écurie, mais le cheval du chef des Incendiaires avait disparu.

— Bien certainement, il sera retourné en ville, dit le domestique; mais il n'a pas eu le temps de... Oh ! oh ! le tout réuni : cette hâte, cette précipitation, ces pièces d'or que le marchand de vin... Il y a du louche là-dessous...

Jean ne se trompait pas. Jeannot était reparti pour Marseille. L'iiomme qui le demandait était Hermann, en eflet. Le visage du bandit était pâle, bouleversé.

— Qu'arrive-t-ii ?

— Six d'entre nous ont été pris dans le souterrain comme des rats dans une souricière. Savez-vous ce que vont faire les autres?... Avant d'être dénoncés et afin d'avoir quelques ressources pour fuir, ils tentent une expédition dans la Grand 'Rue.

— Clamart, que pensc-t-il de cela? Que fait-il?

— On n'a pas trouvé la porte de communication. Il est tranquillement installé dans sa boutique et prétend que, s'il n'a pas ouvert ce malin plus tôt, c'est qu'il était occupé ailleurs. Je lui ai conseillé d'empêcher l'affaire de la Grand'Rue, il est d'un avis contraire...

— Je crois cette tentative nuisible.

— .Moi aussi... Clamart ne se plaint (pie d'une chose, il croit que l'on a arrêté sa nièce. Il a peur qu'elle ne parle.

— Que faire?

ni LA i;i:lle .militti^

— Partez pour Marsoillo loiil do snilo afin tic tâclior iroinpiVlior les compagnons...

— Non, jo reste...

I.a situation est dangereuse. Vous reviendrez aprt's. On se plaint de ne ]>lus vous voir. 11 e^t mVcssaire, indispensable que votre prrsencc... Tout est perdu si vous ne vous dépî^rliez...

— .\h ! Où les Incendiaires sont-ils rùunis?

— A la Cloc/tr (IWr'jrfit.

— Je te suis 1

Le chevalier, tout à fait détidê, alla avec Ilerniann à Técuric.

l'n moment aprt's, leurs clievanx dévoraient la distance qui se trouve entre Marseille et Sainl-I.oup.

Jean, le domestique, venait à jieine de s'apercevoir du départ de M. do la Torche lorsqu'il remarqua, dans la cour, un homme qui paraissait d'un âge avancé, et qui se tenait courbé sur une canne à pomme d'or.

L'inconnu avait le visaiic ridé comme une pomme reinette et une perruque à queue semblable à celles que l'on portait du temps de la Régence. Le valet remarqua que l'habit du nouveau venu était râpé et que son chapeau devait avoir plusieurs années de service. 11 n'en fallut pas plus pour qu'il se crût autorisé à être insolent.

— Hé! bel bonhomme, que faites-vous là? D'où vient que le concierge vous a laissé passer?

— Mon bon monsieur, le concierge n'y est pas, répondit le vieillard d'une voix aussi usée que sa personne et avec un fort accent marseillais. J'ai frappé à la porte de la loge, on ne m'a pas répondu... oui, oui, oui...

— Le concierge a tort de ne pas y être, dit Jean, car, pendant son absence, les vagabonds entrent dans le château.

Le vieux, sous cette insulte, ne fit pas un m ouvement. Il ne sourcilla pas. Jean continua d'un ton brusque :

— Enfin, me direz-vous qui vous demandez?

— M. de Marillan y est-il?

Le domestique fit \m pas en arrière et regarda plus poliment le bonhomme.

— Lequel?... M. le procureur du roi ou M. Georges?

— M. Georges, oui. . . oui. . .

— 11 y est. Voulez-vous que je le fasse prévenir?

— Non, c'est inutile. Ne vous dérangezpas, j'irai le rejoindre moi-même.

— C'est que...

— 11 est peut-être dans le jardin

— Je le pense, mais...

LA RELLi: MIETTE

L'incRndic rcduiiblait de violence. ^P. 116.)

— A propos, est-ce que M. do la Torche y est aussi?

— Lui!... Il vient départir... No l'avcz-vous pas rencontr(';? -- Non, non, dit vivement le vicu;.

— Il ne fait cependant que de monter à cheval.

— Était-il seul?

— On est venu le prendre.

Liv. l".. — Tn6ooonE iiE.Nnv — i.\ hei.i.k mietî

ÉD. I. no:;rr f.t c'^.

I \ l!l l.l.i: Mil TTK

— lu noiiimè H«Mni;uin. im'sI-co pas"' lu Allfuiaïul '

— Je ne pourrais pas \(uis dire ..

— C'est bien! i! e<t iutilil-' «pu- \itus ui'ai-coiuiiajniiv.. .. Je vais rejoiudre M. de Marillan...

Ui >oiv du \uMi\ flail <1. v.'uiic iuipéralive. Jeau, si iuipoli un uiouiout auparavant, se sentait domim^ niai-^ré lui.

Le vieillard caijna rapidement la terrasse. Le valet le suivit du rei:ard.

— Oh! oh! dil-il seuleuieul.

Il s'assit sur un hanc de pierre et tira les deux pièces d'or qu'il fit eui-ore sonner. Il ne pouvait se résoudre k renoncer à ces licaux louis que le marciiand de vin ne Nouiait pas accepter.

— La prochaine fois (|ue j'irai à I^Iarseilie, je tâcherai de m'en débarrasser. On mêles a bien fait passer à moi, pourquoi n'essayerais-je pas de les faire passer à d'autres? C'est cela.

Tandis que Jean rénéchissait à la manière dont il dépenserait les 40 liNres, le vieillard reparut. D'un seul coup d'œil il sembla deviner la pensée du valet.

— Que vous arrive-t-il?... Est-ce que ces louis ne seraient pas de bon aloi?

Le domestique sembla effrayé de la perspicacité de Tinconnu. Il balbutia :

— Comment savez-vous?

— Rien de plus simple, je viens de les entendre sonner. Je suis bien vieux, mais j'ai l'oreille fine; je suis loin d'être sourd! Oui... oui...

— Vous êtes sûr?...

— Je suis certain que vous avez entre les mains deux morceaux de plomb, et que celui qui vous les a remis s'est moqué de vous. Oui... oui...

— Ah!

— 11 vous a pris pour un imbécile.

— M. de la Torche ignorait sans doute... Le regard du bonhomme lança un éclair.

— Vous dites?... Q-ii vous a remis ces pièces?

— Je dis... M. le chevalier de la Torche.

Le vieux semblait en proie à une joie profonde. Il riait, et dans son rire il y avait, quelque chose de satanique.

— Mon ami. je puis vous rendre service. Je vais me charger de vos deux pièces fausses et vous en donner la valeur en belle et bonne monnaie, plus un louis pour votre peine.

Jean ne pouvait en croire ses oreilles.

— Tenez, dit le vieillard.

LA RKLLi: Mil: I ri:

Il mil l;i main dans sa poche ol en tira une longue bourse noire, à travers les mailles de laquelle le valet, ébloui, vit comme un rayon de soleil. L'inconnu s'était emparé des louis du chevalier de la Torche.

— Voici qui n'est pas de plomb, dit-il, en tendant une pièce de quarante francs et une pièce de vingt francs. Écoutez ce son clair.

— C'est vrai, lit le domestique qui croyait rêver.

— Et maintenant, bonjour, mon ami. Méfiez-vous une autre fois, la méfiance est la mère de la sûreté. Oui... oui...

Jean, stupéfait, se contentait de saluer; le vieux franchit la grilb^ et passa devant la loge du concierge.

Une fois sur la grand'route et sûr de n'être pas vu, il redressa sa taille. D'un geste rapide, il enleva sa perruque.

— C'est égal, dit-il avec un autre ton et un autre accent, je n'ai pas trouvé le chevalier, mais je n'ai pas perdu ma course !

A neuf heures du soir, le château de Méricourt était déjà silencieux. La fêle n'avait été ni aussi longue ni aussi gaie qu'on s'y attendait. La tristesse de Diane, à qui on avait appris le départ de Claire et celui du chevalier, la mélancolie de Georges, n'avaient pas peu contribué à hâter le départ des invités.

M. de Mariilan, en se retirant, s'approcha du baron pour lui toucher la main, mais celui-ci le serra dans ses bras.

— Mon cher Georges!... Ah ! que je voudrais vous appeler mon fils! Georges répondit par une étreinte à celle de M. de Méricourt, puis il alla

s'incliner devant Diane, qui lui rendit son salut d'un air distrait. Un instai.t après, il reprenait la route de Marseille avec l'excellent M. de Menon.

— Courage et espérance, mon ami!

— Du courage, il faut bien que j'en aie! De l'espérance, c'est en vain que je m'elTorce d'en avoir!

Miellé fut la dernière qui quitla le château. Diane lui avait promis un cadeau, et il lui tardait de savoir ce que la jeune fille voulait lui donner.

Son attente fut récompensée. \ peine les convives furent-ils partis ((u^^ M'" de Méricourt fît venir la nièce de Ciamart dans sa chambre. Elle ouvrit une grande cassette remplie de bijoux, et, retirant un long collier de corail pour lequel la lillette avait montré plusieurs fois une admiration niïve, elle le lui passa au cou.

116 l.\ i:l I l.i: MllTIK

La MioUo iiil une vive exchimatiofi de joie D.ins ses nhes elle ii'eùl pas mOme osé songer à un i.'l iiri'M'nl. Klle luil la iiKiiii de la lille du liaroii et la baisa avec une reconnaissuiKe profonde.

— A nioi, à moi un aussi beau cadeau!

— 0;;i, à toi, >Iieil>!Ce collier prodiiil le plus graoieux elTel avec les cbcveux noirs.

— Merci, merci !

Miellé levinl donc loule joyeuse à Marseille. Klle avait j^ardé le collier à son cou.

— l.e superbe collier, disail-ellc, le superbe collier ! Que ma proleclrice est bonne el aimable!

Miellé, avant d'entrer dan> la ville, se tleinanda où elle coucherait. Iraitelle chez Clamart pour s'exposer à subir de mauvais Irailomcnts et à être dépouillée ?

— r 11 est vrai, lit-elle, que j'ai fait depuis des découvertes... Mais qu'importe!... C'est un misérable, cet homme!

Miette venait de prononcer ces paroles lorsque ses regards se lixèreiit sur l'horizon. Elle eut presque un cri d'épouvante. Une colonne de feu semblait ensanglanter le ciel, Miellé prtUa l'oreille, et crut entendre une sourde rumeur.

Les cloches ne lardèrent pas à se mettre en branle. Ce fut d'abord le tocsin avec ses notes basses el graves, puis les autres cloches des églises de Marseille.

L'incendie redoublait de violence. Il ne tenait d'abord qu'une faible partie de l'horizon; bientôt on eût dit qu'il brûlait la ville entière.

Miette se mit à courir el ne tarda pas à arriver tout essoufflée sur le Cours. Le kd avait pris simuKanémenl dans plusieurs maisons de laGrand'Rue. Le désordre était inouï. 11 y avait des femmes qui fuyaient, des enfants qui criaient, des hommes qui juraient, et des moines qui priaient. De nombreux c;is de : « Au feu! au feu! » se faisaient entendre.

Dans la rue Canebière, des groupes stationnaient. Miette s'approcha de Tun deux.

— Ce sont encore les incendiaires !...

— Oui, car les flammes se sont montrées sur plusieurs points.

— Dieu! quand exterrainera-t-on celte horrible bande de malfaiteurs?

— Le bruit courait, ce malin, que l'on avait arrêté la plupart d'entre eux. Ils ont voulu protester.

— Mais connait-on les noms des propriétaires des maisons que dévorent les flammes?

— Attendez. On a prononcé tout à l'heure... N'y a-l-il pas un M. Lombard, mercier?

— Justement.

— Eh bien! son ma^^asin est un de ceux qui brûlent.

— Lombard! répéta Miette, il me semble que je connais une personne qui s'appelle ainsi... Mais n'est-ce pas Pierre que j'aperçois là-bas et qui court" vers la Grand'Riie? Oui, c'est lui! Allons le rejoindre.

La niôce de Clamart se dirigea vers l'endroit où elle avait cru apercevoir son ami, et elle ne tarda pas à être obligée de reculer. Aux cris sinistres de : « Au feu! », venaient de succéder ceux de : « La chaîne, la chaîne! »

Une panique eut lieu dans la foule, et la fillette fut contrainte de suivre le mouvement. D'ailleurs, l'incendie redoublait de violence; une épaisse fumée empêchait d'y voir à plus de deux pas.

— Pourvu que Pierre n'aille pas risquer sa vie! murmura-t-elle. Il me semble l'avoir vu traverser la ligne des soldais.

Miette se frappa le front, se rappelant que le nom de Lombard était celui delà famille de Claire, l'amie de Diane.

La fillette descendit la Canebière et se dirigea vers le port. Désireuse de voir de près les ravages de l'incendie, elle fit le tour et put pénétrer dans la Grand'Piue par la rue de la Prison et la place du Calvaire.

Dans tout le quartier, la consternation était grande. On avait peur que les flamnies ne se communiquassent aux maisons voisines de celles qui brûlaient. Les habitants se hâtaient de faire leur déménagement par les fenêtres.

Sur ce point-là, on ne prenait personne pour la chaîne, les trois quarts des gens qui encombraient la rue étant des femmes, des enfants et des vieillards victimes du désastre. Miette s'approcha jusqu'à une haie formée par les soldats et regarda de près à la lueur des flammes.

Au moment où elle porta ses regards sur le foyer de l'incendie, une scène lamentable se passait non loin de là.

On tentait de retenir une jeune fille qui, moitié vêtue, les cheveux épars, voulait se jeter dans le feu. Miette ne tarda pas à deviner quelle était la cause du désespoir de cette pauvre enfant.

Au second étage d'une maison dont l'incendie dévorait le rez-de-chaussée, se trouvait un vieillard qui, placé devant une fenêtre, poussait de grands cris. Personne ne pouvait porter secours à cet infortuné. Sa perle était certaine, car le bâtiment entier n'allait probablement pas tarder à s'écrouler.

La jeune fille s'obstinait à vouloir aller jusqu'au vieillard, malgré les efforts de ceux qui tentaient de l'en empêcher.

Miette sentit, elle aussi, Tangoisse lui serrer le cœur. La clarté du feu lui permit de reconnaître Claire, l'amie de M"" de Méricourt, dans la malheureuse créature qui désirait sacrilier sa vie.

118 LA lU'i.i.i; MiKT n:

Là niôce do Clamarl eût voulu joindre ses eiïorls à ceux de^ autres assistants, elle eût voulu ilire ;i la lille ilu mercier : » Vous ii.> voyez donc pus (lu'uut'im des hommes qui sont là ne se sent le i ouiai^c dalTronler un danger IciriMc t>l iimlile, pouquoi ne les imilei-voiis pas? Est-ce que vous voulez mourir? »

Tandis «pie Miellé faisait ces réllexions, la clartr cessa tout à coup. Les pompes venaient de maîtriser un instant la violence du feu.

Li llamnie ne larda pas. malheureusement, à hriller dt; nouveau. On eiiiporlait maintenant Claire, «jui s'clail évanouie, tandis (pic le pauvre giand-|irre demandait toujours du secours.

Soudain, un cri s'échappa de la poitrine des assislaiits. Un iioinme s'élanrait dans la maison eu feu.

L'anviété la plus profonde succéda au mouvemeni, le silence aux iris confus.

Les mains se mirent à battre. On venait de voir upparailie le sauveur a la fenêtre où était le grand-père de Glaire. Il rhargeaitle vieillard sur ses épaules.

Mais ni Tun ni l'autre n'était sauvé. L'inquiétude s'empara de nouveau des gens qui assistaient à cet émouvant spectacle. Le généreux inconnu gagnerai i-il la rue?

Sun fardeau rendait pour lui le retour beaucoup plus dangereux. D'ailleurs, l'escalier s'était peut-être écroulé depuis.

Miette n'était pas moins anxieuse que les autres personnes. Elle s'était glissée entre les soldats et était parvenue à s'approcher d'un groupe assez nombreux qui était en dedans de la ligne.

Une vive exclamation de joie se lit entendre, cette exclamation fut suivie d'un grand bruit. Le plancher de la maison venait de tomber au moment où le grand-père de Glaire et le courageux jeune homme qui l'avait arraché à la mort se trouvaient à l'abri du danger.

L'enthousiasme tenait du délire. Tandis que quelques personnes s'empressaient autour du paralytique, il ne s'agissait rien moins que de porter son sauveur en triomphe.

Miette voulut voir, elle aussi, les traits de celui dont elle avait tant admiré Taclion. Un nom s'échappa de ses lèvres et elle posa sa main sur son cœur.

— Pierre! (it-elle.

Oui, c'était bien son ami qui venait d'accomplir cette action d'éclat, c'était bien lui autour de qui se pressait la foule pleine d'admiration. La fdlette parvint il traverser le triple rang des assistants. Elle tomba dans les bras du jeune homme.

— Mon Pierre !

— Miette! dit celui-ci en la pressant sur sa poitrine avec l'attendrissement le plus profond.

La nièce de Clamart sentait son cœur battre à tout rompre. Ce n'était plus la mendiante que nous connaissons, l'enfant sauvage et dévergondée que nous avons vue ne pas reculer devant le vol. C'était une femme pleine de passion qui se trouvait dans les bras de son bien-aimé. Pierre n'était pas moins attendri qu'elle.

— Tu as donc de l'affection ponr moi?

— Je t'aime, et si j'avais su que c'était toi qui luttais avec le danger, o serais morte de douleur.

— Et maintenant ?

— Maintenant il me semble que je vais mourir de joie.

— Miette I

— Pierre !

Ils ne pouvaient se lasser de répéter leurs noms.

11 fallut cependant renoncer bientôt à ces caresses, car, à cause de la violence des flammes, on jugeait nécessaire d'isoler le foyer de l'incendie.

Les soldats laissèrent sans peine sortir Pierre et la Miette. Les jeunes gens redescendirent vers le port. Tout en cheminant, ils se disaient de douces paroles lorsque Pierre aperçut au cou de son amie le collier de corail.

— Qu'est-ce que je vois là?... Comment se fait-il que ceci soit en ta possession?

Miette expliqua que M"° de Méricourt lui avait fait ce riche cadeau. Le jeune homme comprit, à l'accent de la jeune fille, qu'elle disait la vérité. 11 respira.

Les amoureux, car nous pouvons jusqu'à un certain point les appeler ainsi, arrivèrent rue Canebière.

La fillette avoua à Pierre qu'elle ne savait où passer la nuit. Elle lui raconta que Clamart l'avait chassée à la suite d'une querelle.

— Si j'avais de l'argent, fit le jeune homme, je te conduirais a une auberge. Malheureusement...

La Miette eut un sourire.

— Regarde.

Elle tira une pièce d'or.

La surprise du jeune homme fut aussi grande que celle qu'il avait éprouvée ca voyant le collier. La première impression fut également désagréable.

Cette fois, la provenance des louis fut assez difficile à expliquer pour Miette qui n'avait pas envie de parler du souterrain et de la folle.

Pierre était méfiant. Il la regardait si fixement qu'elle se troubla. C'était la seule personne devant qui elle ne sût pas mentir.

Avant la fin de son récit, le jeune homme interrompit la fillette.

120 I \ IJULLE MlKTir

— Mo jiir(\s-tn. (lit-il sdl iHi('lltMiitiit,(]iic lu n'as p.i^cuimnis (|nt'I(|iif mauvaise aclion?

Élait-ce oncoro rofTct d»* Tt'-indlHMi (lu'clh^ avait (''pro'n(''i^?.. . La nirce de riinvirt était, ce snir-là, plus impro^^sionnahlo que d'lial)itiiflt>.

— Sur ma panvro more, que je nai pas connue, je \c jure! Que je ne la voie jamais si je mni'^ !

- C'est bien, dit Pierre.

Ils se trouvaitMil maintenant tous les deux à rtMitr(''e du Cours. La foule était encore plus compacte que lorsque la Miette tUail passée li première fois. Un instant seulement, ils purent rester ensemble. Un mouvement des spectateurs les sépara, ils essayèrent en vain de se retrouver.

— Pierre ! Pierre! cria Miellé, je suis ici.

Il lui sembla un instant que son ami lui répondait, mais c'était une erreur. Pierre ne l'entendait pas, carie bruit de sa voix se perdait dans le mnrmire de la mer bnmaine qui Tentourait. Une heure à peu près s'écoula. La nièce de Clamart pleurait à chaudes larme<.

La violence d:i feu avait cependant diminué. A minuit, les trois quarts des curieux avaient disparu, mais Pierre n'était pas revenu.

Miette errait un peu au hasard, quand une main se posa sur son épaule.

— Hé ! hé! que fais-tu là, petite?

La fillctle tressaillit. L'homme qui lui parlait était de haute taille et portait nn gourdin. Elle se remit bientôt.

— Que vous importe! Je fais ce qu'il me plaît.

— Il m'importe si bien que je vais te jeter au bloc si tu ne réponds pas d'où tu as sorti ce que tu portes au cou.

Quoique forte de son innocence, Miette sentit un grand trouble s'emparer d'elle. C'était la seconde fois qu'on la soupçonnait d'avoir volé le collier. Pierre avait cru à ses explications ; l'agent de police, car, à n'en pas douter, l'individu qui l'interrogeait en était un, les accepterait-il aussi?

— Ce collier m'a été donné! balbutia-t-ellc.

— Ta, ta, il faut des raisons plus claires. Tu vas m'accompagner au poste pour que M. le commissaire puisse l'interroger. Allons!... Suis-moi!...

Miette tenta de résister. L'agent de police voulut la prendre par la main ; elle le mordit cruellement.

— Ah! vipère, dit celui-ci, il faudra bien que tu marches!

Doué d'une force peu commune, il saisit la pauvre enfant par la taille et, l'élevant en l'air, il la maintint ainsi, pendant que deux de ses collègues accouraient à son aide.

— Voilà une petite que j'ai trouvée ayant sur elle ce superbe collier. Elle

} A BKl.Li: MlKl'li:

Miette fut littérul<-m<'ut procipilée. (P. i23.)

LIV. 16 - THÉODOPE ne.\RY — L\ BELLE MIKTTK — EU. J. ROL KK ET C'« llv. 10,

la saii^ (.Uuilc volé dans une des ip.aisuus i[ui lirùleiil. Voycz-vuiis commo t^li^ résiste. C'est une complice des Incendiaires.

Miette était dans un état impossible à décrire. Elle refusait ohsiinénient de suivre les agents, se roulant à terre malgré leurs eiïorts ou s'accrodiant à leurs vôtemeuls. Un groupe nombreux s'était formé autour d'elle et de sespersécuie.irs.

En temps ordinaire, la foule eût eu peut-être pitié de sa douleur Mais un seul mot avait banni toute compassion : complice des Incendiaires!

On parvint à lier le> pieds et les mains à Miette et à la transporter à l'en droit où on enfermait provisoirement, alors comme aujourd'hui, les voleurs cl les vagabonds, c'est-à-dire au violon municipal.

A cette époque, ce lieu était à Marseille une sorte de cave infecte qui se trouvait dans la rue de la Prison. Miette y fut littéralement précipitée sans qu'on songeât à la débarrasser de ses liens. La tête delà malheureuse jeune fille heurta la muraille. Elle s'évanouit de douleur et de désespoir.

Tandis que la Miette était dans cette terrible position, l'incendie achevait de mourir. Il ne restait plus dans le quartier, où le feu avait fait une si effrayante apparition, que les personnes que la catastrophe laissait sans asile, sans ressources, et celles que leur dévouement et leur charité poussaient à ne pas s'éloigner.

La famille de Glaire avait trouvé du secours. Un cousin qui habitait plus loin, dans la même rue, l'avait recueillie.

Le pauvre grand-père eût voulu rester toujours dans les bras de sa petilclille, dont il avait pu apprécier l'allection par le chagrin et le désespoir qu'elle avait montrés alors que sa vie était en danger. Il pensait aussi au généreux jeune homme qui l'avait arraché à une horrible mort. Claire regrettait profondément de n'avoir pu exprimer toute sa reconnaissance à a courageux sauveur.

Le père et la mère de l'amie de M"* de Méricourt étaient plus abattus. La maison qu'ils habitaient auparavant leur appartenait, et les llammes avaient dévoré une quantité considérable de marchandises.

Par bonheur, M. Lombard n'était pas allé retirer, ce jour-là, une somme très importante qu'il avait chez un banquier de Marseille et dont la perte l'eût entièrement ruiné.

Une autre cause ajoutait à leur consternation. Ils avaient reçu une lettre do leur correspondant de Lyon conçue en termes singuliers.

M. Marcel père se plaignait de ne pas voir revenir son lils, que st^s alfaircs ne devaient pas retenir autant à Marseille, et qui, du reste, ne lui avait pas écrit une seule fois. 11 disait que ce silence l'inquiétait d'autant plus que son lils était un garçon rangé et qui adorait sa femme et ses enfants.

11 priait M. Lombard de vouloir bien l'éi-lairer là-d^smis cl iI'imilmlst le jeune Jnunme à (piiller Marseille Ir plus lot possible.

i-j» I. \ iti i.i I. Mii: I 1 1:

l.c iiior.it'r cl sa le luiu' .i\.ii'':il cni ilalutitl rcvci'. Kimiis rrlIi'xioU'^ fiiroiit • ii^iiilr très pi'nilili's. \\> ax.iifiil iluiir ctr lroiu;M''^ 1 l']l ilaii>^ iiucl luit?

M, Maivc: lils .'lui iiiaiirl... Pouriimi donc s'rlail-il |)i-.'S('iili' pour la main .1«- loin- lilli'?

Ils firiiiiri'al ou pcasanl aux iiiallnMirs ipii a ir liciil p.i arriver (i ils sn (liroMl qui' leur (Mifmi n'avait pas eu tori (i'rpiiMivcr pour l/'lraii :(U' i;iic ri^pii,:jnai)ro iinliii liv.v

Ils pssavt'ivnl rcpoiulaiil ilf Innivcr un<3 explioalinii, de croiri; à un iiiainiloiitlii. ne se diMilanl j'as cncoro qu'ils aviieiileu aiïaire à un imposteur, <pii, à la ^uile (rnii i-rime ptMil-rln*. avail usurpé le nom ol la (pialilr (l'uii autre. Ils ne pen-èreui p as «pie le mi^;•rahle avt>c (pii ils avaituil été si conliaiils élail le vérilahle auteur ilu vol doal ils avaient accusé Auguste, le mallieii-eu\ commis. Non, la iiimière devait venir plus tard!

I)'ai leurs. 1e;;r esprit était trop sous le coup do ré;)Ouvanta!)lo sinistre qui les avail dépouillés d'une partie de leur fortune et qui avait luitiérement laisM" sans ressources un i:rand nombre de leurs voisins.

M. et M"" Lomhard avaient aussi des révélations à faire à la justice. Un instant avant le moment sinistre où le feu avait éclaté, le commerçant venait de réi:!er sa caisse; et de faire fermer sa boutique, lorsqu'il avait l'encoutré, dan< Tescalier de sa maison, un indiviilu de mauvaise mine à qui il avait demandé où il allait.

i/individu avait eu dmc lé,i.'ére liésitalion.

— Al troisième, avait-il répondu cependant.

M. I.ondiard n'avait plus rien dit. Il avail fait pourtant la réflexion qu'il était éloniianl que les peisonnes du troisième étage, qui étaient d'honnêtes bourgeois, renissent des gens d'aussi mauvaise mine. Depuis, il avait acquis la conviction que l'individu en présence duquel il s'était trouvé était un des scélérats qui avaient mis le feu.

M"'' Lombard avait un autre fait à raconler. Avant de quitter précipitamment la maison, en traversant le cabinet de son mari, elle avait pu constater que la caisse, lieureuscmen." vide, était forcée et (jue les tiroirs en avaient été jetés sur le parquet.

lue circonstance avait encore frappé l'esprit des deux époux. La veille de ce jour fatal, leur chien était mort en donnant des signes d'empoisonnement et sans qu'on pût savoir quelle main lui avait donné le poison.

Ces faits n'éiaient pas les seuls qui devaient éclairer la justice et lui prouver que la bande des Incendiaires était coupable. En outre que le feu avait pris en même temps dans plusieurs maisons dilTéreuies des crimes et des vols avaient été commis, non seulement dans chacune d'elles, mais encore dans le voisinage.

Pendant que durait l'incendie, on se rncontiit qu'un certain nombre

(rarreslalions aval'Ht t'-té opérées. On parlait iiièine d'un gcnlilhomme portant un grand nom. M. Comté, le chef de la police de sûreté, avait jugé nécessaire (le s'emparer de sa personne.

Tous ces bruits, vagues d'abord, prirent dans la ville une grande consistance le lendemain du désastre.

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