LE PASSÉ SE DRESSK
Gérard et Ciémentine as-islaient à celle scène. Ils n'y parlici{»aient pas toutefois.
Lex-guichetier et sa femme avaient, à ce n.ommi-ln, trois ou quatre mois de mariage.
1054 i.A i;ri i.i; Mil r ik
Nous avû .s dit •inc loiir \:no d.' inicl fui siDguliiTP. Cléiurntino ne parut i;u»'re ti)Ui'li(.''e, cncIT-l. lios tiaiis;orls aiiKnireux de Girard,
Elle m" se nfu>ail p^< à lui, m.iis, roiniiio elle l'en avait avrrli, s'il avait >on curps, il n\.vail pas autre chose.
Kilo lui fermait on cœur (lu'olle oût jailis ouvert à Tùlix o[ que le docteur MtMtcrt avait si prompîerncnt possiVlô.
Aucun seniiinenl do dégoût ne r6'oig;iait de j>;on mai-i. 11 lui j/tait -implement iiulilT-rent et elle ne se dminait pas lipaucoiip de pi inc pour lui caclicr celte iiul ITi";c;ici\
Gérard, au rontrain\ avait une vT-rilable passion pour la lillc de la Miette et se désesiérait de sa froideur.
11 (it tous ses cITorls pour la faire changer à son égard. 11 la conduisait parfois dans un coin de !a forêt situé non loin d'une crique (petit torreu'), qui mulait toi;te l'année des eaux vives et glacées sous un berceau d'éternelle verdure avant d'aller se jeter dans la rivière de Kourou.
La végétation, en cet endroit, avait la richesse et la vaiiété des tiopiques. On y voyait des arbres de toutes formes, de's feuilles de toutes dimensions, des (leurs de tontes couleurs.
Gérard faisait asseoir Clémentine près d'un joli palmier aux tiges longues et minces, dont le panache é'égant se balançait aux caprices de la biise. Il passait alors doucement le bras autour de la (aille de celle qu'il aimait avec tant d'ardeur; il essayait de l'émouvoir»
Le plus souvent, elle ne répondait pas ou ne répomlait q;:e par monosyllalics.
Un jo ;r imp itienlé, il finit par lui dire :
— Ohl tu élais tout autre avec lui!... Elle fixa sur Gérard .-on regard clair.
— Qui est-ce lui?...
— Le jeune docteur, parbleu!...
Le teint de Clémentine s'cmpoui-pra.
— Que vous importe!...
— Ne suis-je pas ton mari?
— Mon passé m'appartient... comme à vous le voir*...
— Ce n'est pas la même chose...
— Je ne vous ai pas trompé... Il n'est rien me concernant que vous ne sachiez. ..
— Je croyais... j'espérais...
— Je ne me suis engagée à rien...
— ■- Oui, c'est vrai... Tu ne m'as même pas promis de respecter plus ma vie que celle de Barbe.
Elle eut un air mé[irisaiii.
— Si je vous fais;iis peur, il ne fallait pas me prcnilre...
— Je suis courageux... Rie i ne peu', me faire reculer... D'ailleurs, je ne suis pas, comme le ba'ayeur, un pauvre homme sans niL^fiauco... J.; m'apercev;ais aisérai^nt si...
Clémentine se leva brus(|ucmenl.
— Vous savez, vous aussi, ce que c'est que le poison... Vous voas en éle= déjà servi...
— Moi...
— N'avez-vous pas été condamné poar avoir eai[toisonné votre premitM-e femme?...
— J'ai été victime d'une erreur...
— Vous me l'avez dit, mais...
— Vous ne l'avez pas cru. .
— Qu'est-ce que ça me faisait alors?...
— Et maintenant?
— Maintenant, je sais que vous êtes plus m-prisalil' qae moi, car vous avez tué par avidité, pour rester seul maître de la fortune de la ma' heureuse qui vous avait pris pour époi.'c...
Gérard manifestait une violente colère.
— Tais-toi... tais-toi...
Clémentine se disposa à s'éloigner... Gérard la retint :
— Tu ne m'aimeras jamais?...
— Jamais !...
— Pourquoi donc as-tu eu l'a'r un momen! de te laisser fléchir, pourquoi as-t: accepté de t'unir à moi?...
— Parce que je ne vous savais encore si criminel... Parce que je ne me suis pas cru le droit de refuser ma vie à celui qui l'avait sauvée!...
Gérard frémit à la pensée que Clémentine apprendrait un jour peul-ôlre qu'elle devait son salut à Maillone. Son dédain se changerait alors bien certainement en haine ; elle ne lui pardonnerait pas de l'avoir trompée!...
A partir de ce jour, la jeune femme fut encore plus froide à son égard. Elle passait des heures entières sans lui parler,
Maillone, qui venait qaelqiie!'ois les voir avec la Miette, s'apercevait bien que son ami n'était pas heureux.
— Ah çàl que se pa<se-t-il ici?... deraanda-t-il à Gérard. Celui-ci soupira.
— Ta femme e t-elle trop bavarde ro.nrae la mienne?
— Bavarde!
— Elle a le défa it contraire peul-étre...
10j6 \.K WVAAA: MIITIK
Gérartl fit un sijjnc de ltM»\
— CoinnuMil! lu n';is [);i> su l'iicoiv la d(''i:()Ui'clir... Ji> tu' te reconnais plus mon pauvre vieux...
— Q '<" j'' >oulTre !...
— A ce point !... Il fa ulra (jue je cause avec GlénieiiLinc... J'ai l)i»Mi le droit de lui donner queltpie^ conseils... Ku mi qinlili"' de !)eau-])cri' 1...
- Je doute q le tu obtiennes d'elle...
— Je connais la maïuîîre de m'y priMidre... Si jetais à ta place, je n'irais pas par quatre clit>min<...
Tu vas l.> servir de la Miette...
— Je m'en carderais bien... Elle est trop antipathique à sa fille... El cependant ce n'est pas une mauvaise femme que la mienne. Je commence à croire qu'elle vait mieux que sa rcpulation et ses antécédents. Si le bonhomme Barbe l'oùl choisie au lieu de choisir sa lilie, elle n'eût jamais pensé à lui faire boire du bouillon d'onze heures...
— Tu croi>'?...
— J'en suis sûr...
— Alors tu ne regrettes pas...
— Mon Dieu non !...
— Et tes projets d'évasion?...
Maillone regarda autour de lui et posa un doigt sur ses lèvres.
— Chut!... Il ne faut jamais parler haut de cela...
— Tu as donc toujours les mêmes intentions...
— Pourquoi ne les aurais-je plus?...
— Je.croyais que puisque lu le trouvais bien avec la Miette...
— Ne penses-tu pas qu'elle serait capable de me suivre?...
— Et tu l'emmènerais?...
— Ma foi, oui...
La bonne humeur de Maillone était loin de choquer Clémentine. Elle prêtait volontie.s l'oreille à ses plaisanteries et elle souriait parfois.
Gérard n'était pas sans en éprouver quelque jalousie. Néanmoins il ne s'opposa pas à ce que l'ancien marin interrogeât sa femme.
Celui-ci désirait sincèrement venir en aide à son camarade. Il prit donc à part la transportée.
— Eh b:e:i, eh bien, ma chère fille, dit-il d'un ton engoué, j'en apprends de belles sur votre compte 1...
■ — Quai-je fait?...
— Gérard n"e<t pas content de vous...
— Gérard I... Il s'est plaint?...
Dans une ol.iirien', au IjuiiI do la rivière... (P. 10.63.)
— l'as prùcist'meiit... mais il ne ma pa> racht^ que... eiilin... vinis n'étiez pas pour lui tout à fail ce que vous devriez être...
— Ne suis-je pas soumise à ses volontés ?... N'ai-je pas < édé a ses désirs?...
— C'est déjà (pielque chose, ce n'est pas tout...
— Je suis restée telle qu'il m'a prise...
LIT. J33. — THKODOnR IIKNKT. — I.A OKI II MIFTrB — KO J BOlKf BT f.'» I.IV 133
1058 LA nKLl.H MIKTTK
— C'est de cela luc» i-miciu ipi li >(• phiuii.
— En vèriU''.?.
— 11 /îûl voulu ijuc vous vous animassiez un peu... Ou n'esi passnrl;i te:ie pour rosier indilTiMciilc à ce qui s'y pa^sc...
— J<: comprends cela (juaiid on nesl pas dan.s la silualiou où je suis, quand on esl m(Mi''e aux autres vivants I...
— Vous nuii>; primiez donc jioiir des morts?... Je ne viii\ pas vous chercher querelle... A la riguiur, dans la maison centrale, vous pouviez prêle idre ne pas vivre, mais ici, au graml air, en plein soleil, au milieu d'une ventilation
.étonnant.', il est difiicile de ne pas s'apL'rcevoir qie l'on existe... Cli'meniine baissa la tôle.
— C"e>L possihle pour loat auln-, mais pour moi..*.
— li ne fa;it pas autant songer au passé.
— Au passé?...
— Car enfin il est assez éloigné...
— Il n:e semble que c'était hier...
— Pauvre Géiaid !...
— Vous le p'aignez?...
— Oh! oui, cl à Viitre place...
— El à ma place ?...
Maillone hésita...
— Cela ne me plairait pas que l'on plaignit mon second mari... Clémentine tressaillit.
— Ah!...
Son vi-^age prit une expression dure...
— C'est po:r me rappeler... Et c'est lui... lui qui vous achargé...
— Il ne m'a chargé de rien...
— Alors c'est de votre propre mouvement que vous veacz...
— Je me borne à vous dire ce que je pense...
— Mais si je suis une empoisonneuse, n'esl-il pas un empoisonneur?... Son visage s'était empourpré, sa bouche contractée. Son œil lançait des
éclairs...
îlallone fut impressionné par cette colère subite.
— Calmez-vous!...
— Il est aussi criminel que moi si ce n'est plus...
— Vous ne Pign iriez pas lorsque vous l'avez accepté...
— Je l'ignoiais...
— Vous pensiez bien que parmi nous vous ne rencontreriez pas la fm»^ fleur des pois... 11 y a lien des innocents, mais ils sont rares...
— Une femme comme moi eût été indigne d'un honnête homme...
LA ni:i.i.i; mii:itk 1059
— On vou> avait instruite des motifs de la condamnation de Gérard...
— Je n'ai fait allciition à rien quand j'ai décidé de me donner à ccl individu qui avait coura pour moi un grand dan;4er et envers leiincl je craignais de me montrer ii grate... Ma r^^solulion était prise et j'avais peur miîmc <nic quelque chose ne m'en détourna!...
— Vous avez, sans réflLcliir, accepté mon ami...
— J'éloignai les rénoxion.<5...
— C'est bizarre...
— Quand, ù Montpellier, j'avais appris que l'on pouvait demander à qiiiitcr la maison centrale, à partir pour la Guyane, je n'avais pas hésité, et je m'rtais fait inscrire. Au milieu de l'apathie dans laquelle je vivais, il y avait un désir implacable, celui de sortir par tous les moyens de l'horrille prison où j'avais tant souiïert...
— C'était naturel...
— J'acceptai la condition qui m'était imposée de me remarier sur la terre où l'on m'envoyait. J'aurais accepté bien autre chose I... Je partis donc... Les p-emières recherches de Gérard me causèrent de la surprise... je fus loin de les e;icoiirager...
— Vous -traitâtes même Gérard assez brutalement, ir.ais voilà, i! était pincé... le pauvre garçon !...
— Je refusai jusqu'au jour où je crus ne plus pouvoir ;e laire, où je me dis qu'ayant pris rengagement de m'unir encore à quelqu'un, c'était à mon sauveur que je devais donner la préfére;ice. ..
— Votre sauveur, Gérard... Ah! ouil...
Cette exclamation était probabb-ment échappée malgré lui à Maillone. Cependant il eut une expression ironique qui frappa Clémi ntine.
Elle ne fit aucune observation sur le moment, mais elle se le rappela plus tard...
Elle continua :
— Une fois ma détcrmii:ation prise, je cbcri lai donc à éviter tout ce qui pouvait me faire changer d'avis... Ce ne fut que deux ou trois jours après mon mariage que je sus que Gérard avait comme moi versé du poison, employé ce moyen lâche peur détruire une malheureuse qiii l'aiii ail !...
— Comment appriles-vous ?
— C'est Malvina qui me l'a dit... Elle était tout heureuse de me raconter comment mon ménage était un ménage d'empoisonneurs.
— Maudite vifière 1
— La répugnance que m'inspire Gérard est instinctive... Lors.ju'il s'approche de moi, je sens une sorte de frémis-cment.
— Vous voyez donc que vous existez encore...
1 \ lui. 1.1 Mil r il-:
— Kn tous cas, cv n'csl pa^ [lour l'aiiiKiii !...
Après celle conversalion, (Irranl inlerrou;t>a Maillime avec aviditc, cl celuici se mollira assez embarra-si' \nn\v lui rcjMindr.'.
— Que (lois-jc t's]>érei?...
Mailloiic piil un air enjoui"'.
— Mon opinion est que tu profiles de ce qno tu as... Tu te plains de ce que ta femme que lu aiuies soit un peu froide, cela n'euipiV-lie pas que lu couches avec oili\ (juVlle l'aiipirlicnt... TiM ou tard sa L'Iace liiiira i»ar se fondre... 11 fait si chaud ici !...
Mais, enfin que l'a-l-elie répondu?
— Pas grand'chose!... , - Tu ne me caches rien. . .
— Que veux-tu que je te cache?...
L'entretien de Maillone el de Clémentine eut aussi pour résultat une sckiw. de jalousie de Miellé.
— Tu as causé bien longtemps aujourd'hui avec ma lillu, dit l'ex-sagefemme à son mari.
— Tu t'en es aperçue?...
— Vous avez profilé du temps pendant lequel je suis allée prendre nos râlions. Quand je suis partie, vous étiez ensemble ; à mon retour, je vous ai retrouvés...
— Serais-lu jalouse?...
— Pourquoi pas ?...
— De la tille?...
— Je n^ai pas plus confiance en elle qu'en tout autre...
— Tu as tort...
— Que j'aie tort ou raison je n'aime pas ces lèle-à-lête...
— C'était avec l'autorisation de Gérard!...
— S'il n'a pas peur, lui, j'ai peur, moi!... Maillone se mit à rire.
— A ton âge I...
— C'est précisément à mon âge que l'on a de la pénétration... Clémentine est de ton goût... Devant elle, tu plaisantes plus volontiers... Et je sens que tu ne lui déplais pas... Eh bien, moi je ne veux pas que tu me trompes, surtout avec elle !...
L'ex-marin s'amusa beaucoup de cet excès de mauvaise humeur de sa tenrlre moitié.
Ce soir-là il se passa un singulier incident dans la case de Gérard et de Clémentine.
LA BEIJ.K Mil: m. 1061
Malgré ce qui avait eu lieu dans la jouniOf, Muilluiic cl Miellé diuaieiii avec eux.
Il se trouva que le pl.il de viande avail mauvais iroût. Maillone le repoussa le proniier.
— C'est bien mauvais, dil-il, quVl-on mis là-delaus ?...
— Que crains-tu, dit la Miette, il n'y a pas de poison !...
Ils se regardèrent tous les quatre ayant une mt^nie pen-CL;...
Quel était celui d'entre eux qui, pour se débarrasser de la persoime qui le gênerait, ne serait pas capable de mêler du poison à des aliments?. ..
Le passé se dressa un instant au milieu d'eux.
Gérard, Clémentine et Miette avaient été condamnés pour empoisonnement. Miilloiie pour divers assassinats.