‹ La belle MietteChapitre 178 sur 200 · Le Tour du Monde · texte numérisé non relu

Le Tour du Monde

1080 l.\ lii; 1.1,1 Mll/rTE

— Oui, c'osl moi; je no mr lionipi' «lotie pa^?...

— Non... n'tu'i sors-tu?...

— Jo pourrais te posor la int^ino question...

— I,a Guyane e<l mon pays... A Marseille, tu iHais chez loi ; ici, je suis chez moi.. .

— Je me passt>rai< hien li'iMre chez toi...

— Qui t'einptV-lh' ih* t'en alItM'?

-- ConimiMiI ?... tu ne comi^i'ends pas... Tu »Mais aulrcfois [)lus clairvoyanle.

— Je ne cherche pas ii comprendre...

— Ignore>-lu que ma fille et moi avons ùté j-'-^ées, condamnées...

— .\h!... Je n'avais pas encore trouvé le poison qui foudroie sans laisser de trace...

■ — Tu m"avais assuré cependant limpunité...

— Je l'avais dit d'écarter les curieux, les médecins pendant le temps que le malade se mourrait.

— On nous a dénoncées!...

Miette ajouta d'une voix sourde :

— Cette canaille de Polyte...

— Tu avoues...

— C'est égal... Je n'ai rien gagné à faire ta connaissance...

— Et moi... Tu ne m'as même pas payé le poison... C'est ton alTaire qui m'a obligée de quitter une ville où je faisais très bien mes aiïaires...

— Mais alors, puisque c'est toi... tu n'es qu'une fausse pïaye. La vieille releva la tête et dit sèchement :

— Pourquoi?... Parce que tu m'as connue jadis, est-ce une raison pour que je ne sois pas douée d'un pouvoir surnaturel?...

— Je me rappelle que tu prenais un aiïreux vaurien pour Ariel, l'ange du feu.

— C'était bien Ariel...

— Il se nommait Tisté.

— Qu'est-ce que cela prouve?...

— Qu'il est facile de te tromper...

La Mélisse eut un rire ironique.

— Parce que lu ne vois pas, tu ne veux pas que les autres voient... Parce que tu n'entends pas, tu ne veux pas que les autres entendent... Moi, je voyais et j'entendais... Tisté était bien Ariel et Ariel l'ange du feu!...

— Enfin, puisque cela t'est agréable... il n'y a pas grand inconvénient...

— Alors, tu es ici parmi les femmes condamnées...

— J'ai été parmi les condamnées...

LA BELLE MIK r F K

Il a approcha en rampant, (i'. lu»6.

UV. 130. — TIltODÛIIF. riE.NRT. — LA BKLLg MIKTrg. — KD. J. nOUrK ET C'«

Liv. 136

LA BELLli MIKTTE (083

— El maintenant?

— J ' suis mariée...

La Mrtisse ouvrit dos yeux étonnés, puis ello ricana.

— Tu abuses de ma crédulité!...

— Je le dis la vérité...

— Attends...

La sorcière alla clic'rcher des tarots qu'elle mêla et fit couper par Miette. Elle tira une carte.

— C'est vrai qu'elle est mariée et avec un homme jeune encore... La vieille lune ne se rapproche pas cependant tmp prés du soleil...

— Vieille lune toi-même I...

— Depuis quand les jeunes gens sont-ils faits pour les vieilles femmes?

— Mais tu t'imagines donc que j'ai ton àizel... La Métisse regarda Miette...

— Non, non... je ne le crois pas... tu ne l'auras jamais..

— Pour te venger, dis que je vais ton nier le dos tout île suite, puisque tu y es.

— Je n'ai pas interrogé l'avenir à ton sujet, mais si tu veux... Miel te eut un frisson...

— Laissons cela tranquille!...

— Et ta fille?... Est-elle ici?...

— Oui...

— Je la reverrai volontiers... Elle me plaisait, celte enfant... Est-elle mariée aussi ?...

— Parbleu 1

— Toi l'étau!, il n'eût pas été étonnant "qu'clie ne ie fût pas!...

— Pourquoi?

— Parce que le monde eût été tout à fait renversé...

— C'est entendu!... Mais je ne suis pas venue dans ton carbct uniquemenl p(.'ur entendre les railleries.

— Qui t'avait parlé de moi?

— Malvina!

— Qui est-ce?

— Une prisonnière non mariée...

— Elles sont venues plusieurs... Il y en a une qui est née pour le plaisir de l'homme.

— Ce doit être celle-là... .\ moins que Malvina ne soit' née pour le contraire.

— Grâce à moi, celle femme a un amant.

— C'est ca...

1084 I A !5!:i.I.i: MIK riK

— l'.I alors... V(Mi\-lii (iU(« je l'en itioi-iirc im aussi... (Vc^st impossible... Je serais oblii^oe do oo:nposiM- un pliiltro lictp piiissaiM... Ko vase (|iii le reuformorait tVialcrail...

■ Te ITl0(pi S-tM (If IIHU?

- Ai-jc Tair iruii oiseau moqueur?

- Oh! non, tu n'as pas l'air d'un oiseau! Sois-i>n [tersiiailée!...

- Tii ne sais donc pas (|ic, depuis do lonjj;iies années, je r.liei'c.he |)récisémenl à composer lôlixir de l)eaiU(^, d'amour el de vie... Ouand j'aurai rôsolu cp prohii'mo, alors je poiiirai en l'.oire mui-nirnio el ie(](>V(Uiir ce que j'étais...

— Qu'êlais-tn ?

— Ma taille maintenant oourbée olait alors droil'^ comuie colite d'un jeune palmier... Mes yeux noirs avaient l'éclat de ces pierres dans lesquelles séjourne un rayon de soleil... Mes cheveux crépus, mais fins et |l)rillants comme la soie, m'eussent servi de manteau... Quand je l'iais, je montrais des perles Manihcs et ma bouche avait soif de baisers...

— Quel cliaiigemenl!

— Le temps est un eimeiiii impitoyable, il flétrit puis il abat tout ce qu'd louche...

— Fi lu veu\ redevenir ce que tu étais, vieille folle I...

— Je le veux...

— Et moi qui n'étais pas absolument persuadée que tu fusses privée de Ion bon sens...

— Qui vivra verrai...

— Entre nous, c'est le hasard qui a permis à Malvina et à l'Amirale...

— Le hasard...

— Oui, tu leur as donné à boire n'importe quoi... Elles se sont imaginées que c'était cela qui leur avait fait trouver ce qu'elles désiraient... Exploite-les à ton aise, moi tu ne m'exploiteras pas...

— Je n'y tiens pas...

— Parce que tu es persuadée que je serais dure à la détente!...

— Tii ne dois pas ensuite avoir beaucoup de ronds...

— J'avais certainement de quoi le payer. ■ — Montre...

Miette sortit quelques pièces d'argent.

La pïaye sentit sa cupidité s'éveiller.

— Explique-moi toujours ce que tu voulais me demander...

— Mon Dieu, c'est bien clair?... Je crois que mon homme songe à me tromper...

— Ta as une rivale!...

— J'en ai peur...

— l^st-elle jeune?

— Oui...

— nelle?...

— On dit qu'elle e^l aussi belle que je lai clé, mais cela n'est pa.s...

— Comment s'appelle-l-elle?

Miette hésita.

— La conliance e.'^t nécessaire...

— C'e.st Clémentine.

— Ta ni le!

— Tu es surprise?

— Non, rien ne m'étonne.., La Métisse reprit les tarots.

— Coupe.

Miette obéit.

— Tu as précisément coupé la papesse.,. Si tu veux, ce sera ta fille... Remets-la dans le jeu... Imprudente!... Tu l'as précisément placée près de Tempereur qui est toujours un homme marié... C'est curieux!... La papesse est entre le pape et l'empereur, puis arrive l'impératrice qui est toi, puis l'ermite est...

La Métisse s'interrompit.

— Ah ! par exemple !

Miette écoutait, haletante.

— Eh bien?...

— Ta fille, il l'heure qu'il est, a trois amoureux. L'un est son mari, l'autre est ton mari à toi... Le troisième est...

— Qui est-ce?

— Cet amour ne date que d'un instant et l'ermite est r.n nègre...

— Un nègre!...

— Un nègre que je connais... Par e\emplel... Lui... lui ici!... Est-ce possible?... 11 n'y a pas à en douter!...

La Métisse montrait une agitation singulière.

La sorcière semblait voir une scène qui réellement se passait au iikwhoiii où Miette l'interrogeait.

La chaleur était, ce jour-là. accablante. Gérard et Maillono non élan ni pas moins à l'.'Jiatis.

Clémentine essaya d'abord de lutter contre la fatigue causée par ci'lle atmosphère de feu, mais elle ne put y réussir. Elle sentit la né.-ossiié (]<- <(> reposer un instant.

Précisément, Gérard avait tendu son hamac à l'ombre d'un inangunT, a peu de distance de la case. Elle alla s'y courber et le sommeil ne tarda pas à s'emjiarer d'elle.

A peine se fiil-ol!e ciulonni' (lu'ua lMtc l»i/;iri'e sorlil de (.li'rrière une toulTe. Sa UHc iu>ire so montra dahord avec, son t'j)aiss(^ olicvcliin». I.c regard éiinrolail. le visage avait une (expression sensuelle.

l'iail-ce un gorille, ('tail-re un limnine?

Nous savons ii(''j;i (jne Djinibo le Uongoii tenait heancoii;"» du Djina.

Ojimlio, car c'était liii, portait un costume (pi'il avait sans doute volé à qn(>li|ue colon, mais qui était déjà en lanilicaux.

Il s'approcha en raiiinanl il" l'iMidruii nù ,| .nu iji Clémentine, jtuis il se dressa tout d'un coui).

Clémentine ne se doulail pas tle la pr^'seiicc de ce monstre pendant qu'elle goûtait «luelqnes instants de repos.

Elle était ravissante dans son iiamac. Ce n'était plus la malheureuse créature qui ni'ingeait sa poinc dans la maison centrale. Vn sourire errait sur ses lèvres... A qui révait-clle?...

Ktait-ce à Félix, à Edouard Mébert, à Maillone?...

Le Rongou la trouvait belle... Depuis que ce misérable avait tué une femme qui lavait dédaigné, d'aulres forfaits s'étaient encore ajoutés à la liste de ses crimes.

Son nom seul excitait la terreur dans l'ile de Gayennc.

Il avait recours au vol et à l'assassinat pour se procurer de quoi vivre. Comme un fauve, il se jetait sur ceux qui possédaient les objets qu'il convoitait. Rien ne le faisait reculer, ni la force, ni le nombre.

On disait qu'il unissait à la férocité de l'animal l'astuce de l'homme et déployait, au besoin, une adresse étrange, une audace persistante, une cruauté inexorable. 11 s'était construit dans les bois des carbels qu'il liabitait successivement, les établissant de préférence dans les endroits de difficile accès, mais à proximité des chemins fréquentés et sous le vent de ces mêmes chemins, afin de mieux épier les passants, afin de les voir, de les entendre sans être ni vu ni entendu lui-même.

Servi par le décor où il jouait ses tragédies sanglantes, ce brigand était devenu une sorte de bêle du Gcvaudan, un être légendaire qui détruisait pour le plaisir de détruire. On racontait qu'il aimait à boire le sang.

Plusieurs battues avaient déjà eu lieu pour essayer de se débarrasser de 'ui. Quand, après une recrudescence de dépradations et de méfaits, la poiice coloniale redoublait d'activité dans ses recherches, on cessait d'entendre parler de lui pendant quelque temps.

Où allait-il?... Que faisait-il?... C'est pendant une de ces absentes que nous le vovons à Kourou.

LA BELLK MlEÏTt: lii87

GRANDriIR DUNE COIHTISANE

Le Rongou regardait donc Clémontiii(\ ïAidmiralioii (ni'il ('Mirniivail deviit faire vite naître chez lui un désir passionné.

Dans cette nature sauvage, violente, tout était prompt, rapidr. Des ipu* cette femme lui plut, il se dit qu'il la posséderait, qu'il l'enlèverait.

'^"^t quand ferait-il cela?...

A l'instant même, bien qu'il fût errant, bien qu'il n'eût d'autre a.>^iie que la forêt avec ses dangers du jour et de la nuit.

Il se préparait à emporter Clémentine dan^ ses liras ipiand celle-ci rut un mouvement et ouvrit les yeux.

Elle poussa un cri de terreur en voyant cette face noire penchée sur elle et se dressa à moitié.

Quel était ce démon horrible?...

Le Rongou recula.

Clémentine murmura, à moitié rassurée :

— Un nègre!...

Djimbo dit simplement :

— Oui un nègre qui regardait une blanche.

— Ah!

11 reconnaissait que jamais il n'avait ricui vu de plus joli. La fille de la Miette eut un sourire de dédain.

— Moricaud!...

Le Rongou ne sourcilla pas. Il croisa les bras sur sa poitrine :

— Que pense— tu de mni?

— De toi?

— Oui...

— Que veux-tu que j'en pense?

— Est-ce que je te plais?

— La question est bizarre... Pourquoi me l'adres-es-tu?

— Pai'ce que je liens ù savoir si tu m'aimeras un jour.

— T'aimcrl...

Clémentine quitta tout à fait son hamac. La crainte s'emprir- i" n • ini(« lit un pa^ pour s'éloigner.

Djimbo la saisit par le bras et la retint.

— I^koiite... Le hasard m'a conduit ici tandis (pu- j'aurai^ pu albr ailleurs... Ce n'est pa.-^ pour rien...

1088 LA RKI.I.K MIKITH

— Que m'iiniiorlo !...

— Jo voiix que tu sois à moi!...

Clômoiiline ^lait si^rieuscnuMit olTrayce. K.lle l's^.l}a ilc >o dci;aL;i!i'.

— Laisse-moi !...

— Non, écouti'-moi...

— Je ne veux pas...

— Tu m^ nii^ cniiiiais pas, tu ne sais pas mon nom... Sans cela, lu m; s< rais pas surprise, lu saurais que je suis disposé à tout... Il n'y a pas loni^lcmp^ que Ion visatre m'est apparu pour la première fois et je me suis déjà juri^ ([ue lu m'appartiendrais de j^rù ou de foroe...

— Déforme!...

— Ni' m'ohiige pas à employer la foi'ce C'est toujours dan^enuiv avec

Djimlio !

— I)|iml)o:...

— Tu sais maintenant qui je suis.. .

^- Djimbo!... rcpjta Clémentine avec épouvante.

La réputation du sinistre nègre de i'ile de Cayenne était en elTet arrivé.^ jusqu'à elle. A Kourou on avait raconté ses déprédations et ses crimes.

Lé Roulottier et Gérard avaient même rappelé, en présence de la jeune femme, les détails de la lutte de Rongou avec Tranquille à laquelle ils avaitMit as-^islé au camp de la transportation de l'île Royale.

— Rassure-toi, dit le nègre à la fille de la Miette, je serai aussi bon pour toi (jue je suis méchant pour les autres... Et d'abord si tu as besoin d'argen je t'en donnerai... J'en ai... Tiens, regarde!...

Clémentine essaya de le braver.

— A qui as-tu volé cela?...

— Je ne me rappelle plus... Je crois qu'ils étaient plusieurs, mais je n'ai pas peur, moi, de plusieurs personne-.

Il dit cela d'un air de triomphe.

— On m'a raconté cependant que tu étais lâche!...

— Lâche!... Moi!...

— Non content d'attaquer les hommes, tu ne fais grâce ni aux femmes, ni aux enfants...

— Est-ce ma faute s'ils sont faibles?...

— Quand on a du cœur on les épargne I...

— Si tu le veux, désormais je les épargnerai!...

— Je n'ai rien à te demander à toi...

• — Commande cependant et je t'obéirai...

— Eh bien va-t'en !

Le Rongou ricana.

voulut Icntrainer. (P. 1000.)

— La blanche sait railler... Oui je m'en irai si tu me suis...

— ■ Jamais!...

— Je reste aIor>...

— Tu ignores que le moment approche où les transportés quittent leur ouvrage. Mon mari ne tardera pas à êlrc ici...

— Ton mari! Tu en as donc un!...

Liv. 137. — THÉODORE nn>nY. — la beli.p. MirtrE. — En. j. novrr irr r.'«. ut. i31

t090 LA UËLLE MIETTE

-- Oui...

-- l'ii autre le possède... Oh I .s'il riail là. quel plaisir j'aurais à le. taer!...

— Il ne se laisserait pas faire... 11 a des armes...

— Kl moi l'imagincs-lii que je n'en ai pas?...

Il tira un lon:^ couteau-poiu'nard de sa poche et l'ouvrit, r.lùmcnlino eut un fréuiisseraent.

— .M.'ons. hàtc-lni, puisque lu prc'tciids loi-rn(;^nie que l'on va venir... .\cconipagnc-uioi dans la foriM...

La pauvre femme ne savait Louzaient se soustraire au danger «lui la menaçait.

Elle recrarda en face le Rongoi.

— Misérable I...

Celui-ci ne sourcilla pas.

— Je le méprise, Djirabnl...

— Je le loue et tu me réponds par des insultes !... Le temps presse... Il voulut l'entraîner.

Elle opposa une vive résistance.

— Au secours! cria-t-elle.

Soudain une délonation se fit entendre et le Rongou eut un blasphème. Il était blessé à l'épaule.

Maillone apparut tandis que Clémentine montrait une joie des plus vives.

— Sauvée!

Djimbo prit immédiatement la faite.

Le transporté, qui venait d'intervenir aussi heureusement, songea à le poursuivre. 11 tira un nouveau coup de fusil sur lui, mais il ne l'atteignit probablement pas.

Le nègre, qui prétendait cependant pouvoir résister à plusieurs personnes, s'était jeté immédiatement dans la forêt. Il avait peur d'un assaillant qui s'annonçait comme Maillone.

Ce dernier ne tarda pas à revenir sur ses pas.

Clémentine l'attendait, pénétrée de la plus vive reconnaissance.

— Oh: Merci!...

Elle lui tendit la main avec effusion.

Par un mouvement dont il ne se rendit pas compte, il la porta à ses lèvres

— Il m'a échappé! dit-il. Je le retrouverai... Est-ce un nègre des cases qui sont près de Kourou?... Savez-vous qui c'est?,..

— Il vient des environs de Cayenne... C'est le Rongou.

— Ah!

Maillone connaissait aussi la réputation du terrible bandit.

l.A IM.l.Li; MIKTTi': lO'Jl

— En vous débarrassant, j'aurais pu débarrasser tout le monde!... C'est dommage !... Où est Gérard?... Ks[-il eiicure à Tahalis?... Moi j"ai accompagné à la chasse le commandant el c'est ce qui fait qu'il m'a donné son fusil à nettoyer... On nous refuse, à nous transportés, des armes autres que de mauvais pistolets... et encore lorsqu'on en reconnaît l'absolue nécessité pour notre défense. . . Voilà qui prouve que nous en avons besoin.. . C'était donc ie Uongou ! . . .

Clémentine gardait le silence.

— Vous semblez encore toute saisie... Vous tremblez... Assoyez-vous... Tenez... Là!...

Il la co:;duisit vers un tronc d'arbre qui formait une sorte de banc. Elle s'assit et lui auprès d'elle.

Maillonc, sans se rendre bien compte, éprouvait quelque chose qu'il ne. ressentait pas d'habitude, une émotion qu'il n'essayait pas de déOnir. La fille de la Miette, elle aussi, était émue.

— Grâce à vous, dit-elle après un court silence, j'ai échappé à un sort horrible.

— Le Piongou est, en eiïet, capable de tout... Mais qui, à ma place, neût pas fait ce q;ie j'ai fait ?

— Tout le monde n'est pas aussi courageux, que vous!...

— Mon mérite n'est pas grand...

— Vous êtes trop modeste...

— Et vous, vous exagérez... Âh ! si vous aviez été ma belle-mère j"eusse montré de l'héroïsme en venant à votre secours, mais vous êtes... ma belle-fille.

Il réfléchit un instant.

• — C'c>t vrai tout de môme que vous êtes ma belle-fille... Ce n'est pas sans me parailre drôle... car enfin... je suis loin d'être bien vieux...

— Vous êtes mon beau-père, mais vous ne pouiricz pas être mon père..

— Cela ne me déplairait cependant pas d'avoir donné le jour à une splendide créature comme...

— Je ne suis qu'une pauvre femme brisée et coupable...

— Des coupables ici... il n'en mamiuepas !... Aussi, ne parlons jamais du passé... Chacun à sa [jctite all'aire qui le fait loucher... Moi j'en ai plusieurs... Nous disions que je ne serais pas fâché d'être votre papa...

Elle le regarda d'une manière qui ne laissa pas que de jeter en lui quelque trouble.

— Eh bien, moi je n'eusse pas voulu être votre fille !...

— Pourquoi?

— Je ne sais pas, c'est une idée!...

Il tenta de plaisanter encore.

1095 LA HKI.l.K Mil iri;

— Vous iHcs uiu' nulo iViiiolK*... l)ion curiciiso... difliiilo à {leviniM-... Jo commenot^ à croire qucGiM'arii ii'esi pas à plaiiulrc...

— Lui!... ilil-ellc. d'un tou farouche... N'enviez pas sonsorl... Ne l'cuvioz pas... car je le liais!...

— Que vous a-l-il fait.'

— lUcn, cVst iiisliiiclif...

— Epatant, épatant!... murmura Maillonc pensif. Us restèrent un moment sans parler.

L'ancien marin eul mvie un instant de recommencer à plaider la cause de son ami, mais il comprit que le moment n'était pas favorable. D'ailleurs il no se sentait pas lui-même trop disposé.

Il linil par se lever.

— Ma chère belle-lille... je vais trouver votre maman à la case... Si elle nous surprenait seuls ici elle serait capalile de se livrer à des suppositions.

— lesquelles?...

— Vous savez bien qu'elle est jalouse.

— Jalouse 1...

— Oui, comme je suis plus jeune qu'elle, elle s'imagine que toutes les femmes... El vous-même...

— En vérité!... C'est donc pour cela que depuis quelque temps... elle me boude... Je me rappelle diverses allusions... Le jour où, en riant, vous m'avez embrassée.

— Cela m'a valu une scène à moi...

— Je regrette...

— Oh ! je ne me suis pas fait de mauvais sang... Savez-vous ce que je lui ai répondu?...

— Quoi donc?

— « Tu te plains, lui ai-je dit que j'embrasse ta fille quand lu y es... Désormais je l'embrasserai quand tu n'y seras pasi » Si vous aviez vu comme elle était furieuse!

Clémentine ne semblait nullement ofiensée de ces propos.

— Oh ! dit en souriant la femme Barbe après le service que vojs venez de me rendre je ne pourrais guère vous refuser... si vous m'y obligiez...

— Alors, répliqua l'ancien marin, je me venge des soupçons injustes dont je suis l'objcts !

11 donna en même temps à Clémentine deux baisers retentissants sur la joue au moment où Gérard se montrait.

Maillone ne se déconcerta pas. Il alla vers lui.

— C'est ma femme qui est cause de cela.

— Âh !

Il raconta sominaiiciiionl la conversation qui venait d'avoir lieu, mais Gérard ne sembla prcHer aux explications de son ami ({u'une foi médiocre.

Clémentine prit alors la parole pour faire le récit de c; <|iii s'était passé auparavant. Cette fois le transj)orté donna quelques signes d'émotion.

— Il i'a arr.ichée à Djimbo... C'est un monstre que ce Uoiigou... Il t'eût

tlliv...

— Ilemerciez donc...

— C'est juste!...

Gérard s'approcha de Maillone, mais déjà il avait repris un air contraint.

— Je te félicite, mon cher...

— Je suis heureux...

— Tu n'es pas un homme, tu es un lerre-neuve. Clémentine devint attentive.

— Un terre-neuve, que dis-je!... Un sauveteur en tous genres... D'abord l'eau, puis le nègre... Si ma femme n'est pas reconnaissante.

La fdle de la Miette fut très frappée de ce langage.

— Que dite— vous?

Gérard se mordit les lèvres... 11 comprit qu'il avait trop parlé. Maillone voulut le tirer d'embarras.

— Il me fait souvenir que lui aussi est capable de vous sauver quand l'occasion se présente... Mais je le sais, je le sais!... L'inondation de Kourou...

Gérard estima qu'il ne pouvait plus garder le mérite de l'acte de dévouement qu'on lui avait attribué et qu'il était trop lancé pour reculer.

— Inutile de m'attribuer plus longtemps une chose qui ne m'appartient pas... Je ne sais pas nager, moi, je n'ai donc pu me jeter à l'eau...

Clémentine eut une exclamation.

— Est-ce possible?...

— C'est la vérité!...

— Mais alors... vous m'avez menti... l£t mui qui croyais payer une deUe de reconnaissance!...

— Vous ne me deviez rien...

— J'ai été trompée...

L'œil de Clémentine jetait des éclairs.

— J'aurais dû m'en douter, poursuivit-elle, puisque ma mère m'engageait à contracter cette union...

— Votre mère n'agissait que dans votre intérêt...

— Mon intérêt... ou le sien... Il doit y avoir là-dessous quelque infâme niarclié!...

— Enfin c'e-l fait niainlcnant... vous m'apparlcne/.!...

— Puissiez-vous ne i)as trop vous en r.'pentir!

— Que sipiilio?...

— Ilii'ii... ritMi,. .

— Je saurai veilliM- sur \iiirt> lidôlitr'... Je me méliorai.. . ("u'rard ajouta avei* aiuiM'luuu* :

— Mt'^me (les amis!...

>laill(>iie se sdilaiil iIc-Ilmu^, dit simpli'inont :

— Tu auiMs Idi'l !.. .

Cli'Uioutiiie eut un rire nerveux.

— Deux fois marii^e, deux fois dupe... VA moi qui cliaiiuc fois iu\ voulais pas!... Si j'avais 1»miu bon la première je ne serais pas ici, si j'avais tenu iion la seeontle...

E le s"inlerrompil.

— Kh Men quoi, parlez! dit Gérard.

— Je m'cntend>...

— Est-ce que vous songeriez à ma mort comme vous avez songé à celle de Barbe-»...

— Dans toutes les occasions vous me reprochez mon crime... Je vous le répè'e : si je suis une empoisonneuse, vous êtes un empoisonneur.

— Je me méfierai de vous...

— El moi de vous...

— Lorsque les plats auront mauvais goût...

— Vous n'aurez qu'à les jeter!

^lielte arriva à la fin de celte scène.

Elle avait entendu de la case de Gérard des éclats de voix qui lui avaient appris que l'accord le plus parfait ne régnait pas entre son gendre et sa fille.

Elle s'était dirigée vers le manguier sous lequel Clémentine dormait un instant auparavant.

— Qu'ya-t-il? qu'y a-t-il?... demanda-t-elle. Personne ne répondit.

— On se chamaille ici... Pourquoi?

Clémentine haussa les épaules...

— Ce sont nos affaires, maman, dont nous nous occupons...

— Etrange manière...

— Cela ne te regarde pas...

Miette jeta un coup d'oeil du côté de Maillone.

— Qui sait?...

Elle s'adressa à son mari.

— Tu me diras, toi!...

L'ancien marin affecta un ton mot^ueur

— Oui... oui, lu sauras loull... Mais en allendaiil rassure-toi, ce nV-lait pas grand'cliose...

Cliacun rentra chez soi.

Maillone, très franchement, lit connailie à Miette ce qui avait eu lieu. Celleci l'écoula en silence.

— Gérard est donc jaloux?

— Oui, comme loi...

Il s'atlcndait à une explosion, mais la transportée irarda son calme.

— Nous verrons, murmura-t-elle, si le pliiltre de la pïaye produira son effet!...

— Quoi donc?

— Rien...

Il se passa avant la chute du jour un incident qui ne fut pa^ de nature à diminuer la confiance que la 3Iétisse commençait à inspirer à Miellé.

Celte dernière reçut la visite de l'Amirale.

L'Amirale, ou plutôt la femme que Ion ne connaissait i^iiére que sous ce surnom à cause de ses anciennes relations^ivec un des chefs de la Hotte, paraissait transfigurée.

Elle avait d'abord quitté son costume de détenue pour en revôtir un d'une simplicité élégante. Sur son visage se voyait la satisfaction la plus grande.

L'ancienne courtisane de Toulon, car, on se le rappelle, c'était dans cette ville que l'Amirale avait brillé, n'était plus depuis longtemps de la première jeunesse.

Quand nous avons assisté à une de ses soirées, les méchants langues prétendaient qu'elle avait trente-cinq ans, bien qu'elle ne s'en donnât que vingthuit. 11 y avait déjà une dizaines d'années de cela.

Il eût été très naturel que des changements se fussent opérés en elle.

Eh bien! l'Amirale n'avait pas beaucoup vieilli. Elle était toujours la blonde plantureuse qui avait fait le bonheur de tant d'ofliciers de marine. Ses épaules devaient toujours être aussi belles et sa peau aussi blanche malgré tout ce qu'elle avait enduré de privations et de souffrances pendant sa captivité dans une maison centrale et surtout depuis son départ pour Cayenne.

Elle avait gardé sa chevelure blonde qui l'avait fait appeler Cérès par un de ses amoureux, celui qui s'étiii montré si ingrat envers elle à bord de la Fortune.

Il étaitétonnant qu'elle n'eût pas été une des premièresà trouver un époux, mais peut-être ne s'y était-elle pas prêtée?... Son air froid avait eu le même elTet que l'air trop engageant de Malvina.

Probablement aussi, elle préférait à une alliance li gitimc avec un forçai, une alliance illégitime qui lui rappellerait son existence d'aulrcrois.

1096 LA lU'I.I.K MIKTTE

Elle nvail allondii. ollc s'ctail ri'<(M"v ('•('. aiii^i (]irellf l'avait dit à Malviii.i et le moiuenl opporlun iHail airivi'!...

Kilo se trouvait de nouveau dans une ère de tTandeurs...

Miette devait l'apprendre avec satisfaction et jalousie à la fois, avec satisfaction car elle allait y voir l'accomplissement de la piaye. avec jalousie car elle était trop femme pour ne pas regretter qu'il arrivât quelque chose d'heureux à une amie!

L'Amii-alc ri'pnndait au-^>^i au doux prénom de Caroline et au nom infininieiit moins harmonieux de Poilot.

Celait la fille Caroline Poilot, que la cour d'assises du Var avait envoyée six ans dans la maison centrale de Montpellier, où elle avait d'abord un peu joué un rôle semhlahle à celui de la Penaud qui parlait tant de la protection de ses amis et qui avait été si heureuse qu'une amie se souvînt d'elle.

Mais TAmirale, il faut lui rendre cette justice, n'avait pas d'amitiés féminimes du genre de celles de la Penaud. Elle n'avait pas élé sauvée par une soubrette.

C'était à elle-même et aussi, croyait-elle, à l'appui de la p'iaye qu'elle devait d'avoir réussi son œuvre de séduction.

Or, de qui Caroline Poilot avait-elle gagné la protection?...

Du commandant de Kourou lui-même.

A chaque occasion, elle avait fait les yeux doux au vieux marin. Celui-ci, qui avait connu aussi l'Amirale dans sa splendeur et pour qui elle avait conservé un peu de prestige du passé, avait fini par tomber dans ses filets.

Le hasard, ce dieu des amoureux, avait ménagé des entrevues. A l'heure qu'il est. Caroline régnait dans le cœur de l'homme qui dirigeait i'établissem'^n avec un pouvoir presque illimité.

Miette félicita vivement l'heureuse courtisane.

— Te voilà notre commandante...

— Un peu...

— Abuseras-tu de ton pouvoir?

— Je ne pense pas.

— Tu n'es pas une parvenue, loi...

— J'ai en effet l'habitude de plaire, de briller... Tu ne m'as pas connue à l'époque où je recevais chez moi, à Toulon?

Le Rongou alla vers la sorcière. (P. 1103.)

— Je !e regrcUo...

— Et quand j'avais voiture, clievaux... Ktais-je admirée, fêtée !.,.

— C'était bien un amiral qui était ton amant?

— Lin vice-amiral !...

— Kt comment l'us-lu connu?...

— Ce.sl toute une lii>toire... Figure-toi que j'étais alois chanteuse...

UV. 138. - IHKODOBE UÏNHT. — LA BELLE HimK. — *t>. J. B'JLTF JT C'«. U*. 138

10»8 LA BELLE MlETThi

— CliauttMise. liti 1...

— Mais oui, jai aue belle vui\... Tu penses que ce u'est pas :i la maison ceuiiale que je pouvais la moiilror...

— Tu as raison . . .

— Je débalai à Toulou da.us la Furorite... Il y avait dans la salle mon futur amoureux... Je lo ravis dajQS l'air : O mon Fcmurid!

— MallicariMi>oiuiMit j'avais une ciibalc contre moi... Une femme qui élaii cnuuyée de me voir la remplacer la dirigeait... Toute It soirée on me chuta et mi^nie ou me siflla... L'amiral riat d;ms les coulisses ; il était indigné de lanl d'iujusiice.

— Il >■ avait de quoi !...

— Soyez tranquille, me dit-iJ^ la prochaine fois cela ne se passera pas ainsi... Il tint sa promesse... Le soir où je reparus sur la scène les trois premiers rangs du pai'terre étaient garnis de matelots qui, à mon entrée, se mirent à m'applaudir. Les amis de ma devancière essayèrent de prolester. Sur un signal de mon pimoureu-^, les matelots s'élancèrent sur les tapageurs en les frappant avec leurs chapeaux de cuir. Je t'assure que le parterre fut vite évacué . . . li n'y resta plus que nos marins. . . J'eus dans cette soirée-là un succès fou. . .

— Je le crois sans peine...

— L'affaire fit grand bruit et le directeur fut obligé de résilier avec moi à cause du mécontentement de ses habitués... Mais l'amiral ne me laissa pas partir... C'était un galant homme et, ce qui vaut peut-être mieux encore, un homme galant.

— Tu n'avais pas été la favorite du public... Tu devins sa favorite à lui...

— On me la déjà dit!

— Enfin je te fais mon compliment d'avoir maintenant... Tu nous accorderas ta protection?...

— En as-tu besoin '.^

— Toujours, ma foi.I

— Tu peux y compter alors...

— Malvina ne m'avait pas dit que c'était le commandant que tu avais enjùlé...

— Malvina...

— Elle ne m'avait parlé que d'un officier de marine.

— ^^ C'est que je ne lui ai fait que des demi-conûdences... Avec elle ce n'est pas comme avec toi, je ne puis pas compter sur sa discrétion...

— Tu as raison de n'avoir pas à redouter des bavardages de ma part... Nous savons que Miette se vantait en disant qu'elle n'aimait pas à parler.

Tout le monde dans l'établissement ne tai'da pas à savoir la chance qu'avait

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