LA F (J R È T
Clémentine n'avait dabuid songé qu'à échapper à Géraid, qu'à mettre le plus de dislani-e possible entre elle et lui.
Elle avait gagné la forêt et fui rapidement par le sentier qui conduirait au taillis où Maillone et elle avaient leurs enli'cvues anjoureuses, mais l'acci < du taillis, difficile le jour, était presque impossible la nuit à cause de l'amas de lianes el de racines, de gniampiits, que la jeune femme rencontrait.
Ce taillis provenait d'un abalis qui avait été fait dans la fcu'ét peu d'années auparavant, mais, dans ce pays d'ardente végétation, les branches repoussent vite. On avait d'ailleurs négligé de déblayer le terrain comme le font les nègres ou les Indiens qui cherchent dans le feu un auxiliaire indispensable.
L'expérience a aujourd'hui instruit les Européens des avantages de celle manière de procéder. Ils défi'ichenl au moyen de le qu'il- apiiellenl les aUnt'n
LA 1:1.1.1, t MIETTE
ti la Ctii'diht', pcrsiiaiirs (|ne. s'ils iit'u'liu'fMiciil àe Itri'ilci- les ironcs. dct/rr/ii<orcr les raoiiics, ils aiiiaienl à f.iiro liionUM un socoiid travail plus (lifiicilc. ([iiti le proimor.
Les coupes qu'elTe^ luaieiil arluflleiunil les lianspoili''s de Kouiou avaient lieu sur un point assez éloiijué lic celui où se trouvait Clémentine.
Celle-ci. ne pouvant aborder le taillis dans leqmd elle eût voulu passer la mut. rentra dans la fort^t où elle niarcliail près |iie s:ins diflicullé.
Quand un peintre d'Kurope veut représenter une furcl vierj^e, il dessine des arbre< immenses, aux troncs noueux, couverls de parasites; des lianes, comme les serpents dans le groupe de l.aocoon, élreignent ces géants, ou tombent de leur."; fronts, comme une clieveliire dénouée.
line végétation bizarre couvre un sol tourmenté, sur lequel joue la gazelle, glisse !t^ <erpenl et .st' tapit le tigre.
Sur les brandies, les singes, cesLéolards perfectionnés, font de la gymnastique. Lt\s perro(piels bavardent dans le feuillage.
Tout cola est fort pittoresque, sans doute, et oITre au dessin et à la couleur des ressources variées. Aussi chaque artiste peut-il, suivant son goùl et son imagination, faire sa forél vierge.
lia nature, elle, n'en a créé qu'une, d'une monotonie grandiose comme celle de l'Océan.
Figurez-vous, de tout cotés, aussi loin que la vue peut s'étendre, une armée innombrable de troncs gigantesques, lisses et droits comme les mais d'un vai-seau, s'élançant à cent pieds dans les airs.
Vous allez des journées entières, et vous rencontrez toujours d'autres troncs, si semblables aux précédents, que vous ne sauriez dire si vous avez avancé d'un pas, ou si vous avez tourné dans un cercle, pour revenir au point de départ.
Au-dessus de voire télé, à une hauteur énorme, un dôme de verdure qui ne se dépouille jamais, et que ne perce aucun rayon de soleil ; sous vos pieds un sol sans végétation et aussi net qu'une allée de parc : voilà la vraie forés vierge, celle qu'à la Guyane on appelle le grand bois.
Rien ne s'oppose donc à la marche du voyageur qui s'avance comme a travers une colonnade sans lin. 11 va. Il va sans cesse, comme enivré par la continuité des mêmes sensations, et quand il s'arrête seul, perdu dans ces immenses solitudes, au milieu de ce grand silence, il éprouve ce sentiment de tristesse, dans lequel nous jette la pensée de l'infini.
M. Armand Jusselain, à qui nous empruntons celte descriplion des grands bois de la Guyane, nous dit qu'il n'en a retrouvé une image que dans certains paysages fantastiques de ce prodigieux dessinateur qui a nom Gustave Doré.
Elle 11.; >uvait j.lus <laiis (Hiclle di
il fallait mar.iier. l'. li:'.0.
Pendant le jour, de temps à autre, un cri perçiut: Mouri-ô (en nè-re : mourir, hélas!) vojs f;iit tressaillir. C'est le chant d'un petit oiseau, le mourio au plumage sombre à l'aspect mélancolique.
Dès qu'il vous a aperçu, il vous suit des hcMires entii-res, en ^autant di» branche en branche, et sifllant sa monotone et lugubre note.
Ces mouiios sont la terreur des n('i,'res qui professent i leur endroit la
uv. Ii2. — thkXipokk iif.:ihï. — la bu.li miktte. — Bt». J. Bocrr bt c'*. lit. t42
1130 I \ lii 1.1.1. Mil. i ri;
iiu''Ui«" rroyauco Mip(M'shli<MiM' .|uc «iMlaiiis virii\ m :li|.i!.s pniir le-- [it'Ii-tM.s on liiron(l»'IIf< dt' hum-.
— Ce sonl, (iix'nl-iis. lo.> aun'.> tic i-i'n\ 4111 >oin morls sans .saert'incnl.s dans cj's solitudes. Klirs rc\ieniien( se laiiiciilcr et dcinaïKlor les prières qui doivent les délivrer du purjïatoire.
.Mais à riieure où (Méinenliiie parcoiirail la foièt elle n'enleiuJail inriiie pa'^ le niourio. Le silence élail profond.
Animée par rêmolion iprelle avail re-siiiiie en voyant (jcrard levei sur elle sa liachelte, elle ne songeait pas à avoir peur d'autre chose (juc de la colère de son mari, l'.lle n'avait que le désir d'échapper au danger qui la menaçait.
Depuis longtemps, Gérard avait renoncé à la poursuivre qu'il lui soiiilil;iii encore quelle l'avait sur ses traces.
Klle linil cependant par s'arrêter et tendre l'oreille.
Aucun Itruit. Elle était .>^eulc.
— 11 a dtl rehrousscr chemin... L'obscurité m'a servie.. . Elle triompha d'abord, puis une idée lui vint:
— Où suis-je ici ?,.. A quelle distance ?... Que vais-je faire, maintcnanl?... C'est bien dommage que je n'aie pu me réfugier dans le taillis... J'aurais su au nîoins comment i-e^agner... quand j'aurais voulu... tandis que...
En eiïet, elle ignorait comment elle s'y prendrait pour renli-er a Koiiron.
Clémentine commença à se sentir elTrayée parla pensée qu'elle devrait passer au moins la nuit, à un endroit de la forêt qui lui était inconnu, exposée peul-éire à de graves dangers.
Elle résolut de revenir s;;r sis pas. mais elle ne savait plus dans qneilr direction il fallait marcher.
La jeune femme essaya de ia letrouver cepemianl, niais ses eiforts hin;nt infructueux.
Elle allait tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, ignorant si elle se rapprochait des cases ou si elle s'enfonçait de plus en plus dans le grand bois.
Clémentine savait que les jaguars étaient très communs dans ces parages bien qu'ils se risquassent rarement à rôder près des établissements.
Ces grands chats mouchetés attaquent peu l'homme, mais il y a dc< exceptions.
La fille de Miette craignait d'être dévorée par un de ces carnassiers qui, lorsqu'il? ont déjà mangé de la chair humaine, la considèrent comme unfriandise de haut goût.
Pendant combien de temps resta-t~elle à tenter de s'orienter au milieu de ténèbres épaisses?...
Fatiguée, elle finit par s'accroupir an pied d'un aibre.
Les plus tristes pensées l'a.^saillaient maintenant.
LA BELLi: Mil. i l K tl M
Kilo ilosirail vivement le retour de la limiit're, mais lui apporlerail-elle le -ahit ?... Elle savait qu'il pouvait trè< bien lui arriver <!«' ne pas retrouver sa route dans le j^'rand boi";.
Elle avait entendu raconter à Cayenne, peu de temps av.mi son départ, la funeste histoire de M. H... qui possédait dans l'île une petite liabilation où \\ vivait seul avec une vieille iiéizrcs-e.
Ce colon était sorti un matin le fusil sur l'épaule et n'avait plus reparu.
Le soir venu, la nécçre^se fut dans de mortelles angoisses; mai^, vieille et presque infirme, elle ne put que se désoler et remplir l'air de cris inutiles.
Cp ne fut que plusieurs jours après que passèrent par là quelques nèu'res dont elle implora le secours.
On se livra à d'activés recherches; elles furent sans résultat.
Entin, près d'une dir/uc de quelques centaines de mètres, sorte de chauss-^e qui aboutissait à l'habitation, on trouva un cadavre étendu dans le fossé.
C'était celui do M. R...
S'étant sans doute laissé entraîné par le plaisir de la chasse, il s"i'i.iit éiçaré dans ces forêts, où nulle trace n'indique la direction à suivre.
Ses munitions avaient dû être épuisées en sitrnaux de détresse; car sa poire à poudre était vide, et son fusil, retrouvé bien loin du cadavre, était déchargé.
Le hasard avait pourtant remis, au dernier moment, le malheureux sur sa route; mais il était trop tard: déjà la vie l'abandonnait!...
Il s'était traîné jusqu'en vue de sa maison. Quelques pas encore, il était sauvé! ...
Les forces lui avaient manqué pour gravir la digue.
Après une tentative suprême, qu'indiquaient quelques poignées d'herbes arrachées et la trace de ses ongles imprimée dans la terre glaise du talus, il allait couché dans le fossé, et, comme Moïse, il était mort en vue de la terre promi.se.
Celle catastrophe était présente' à la mémoire de (Clémentine.
Pour échapper à Gérard ne s'était-elle pas exposée à un danger plus grand encore?... Périrait-elle ainsi sans secours, loiti de tous, loin de Maillone?... Ne reverrait-elle plus cet amant ijui régnait maintenant sur son cœur et sur sa chair?...
Son esprit s'ég.ua un moment et elle fujjpela, lui :
— Pierre! Pierre!
Il n'y avait pas d'écho dans la foret, .•\ucune voix ne ré])éta :
— Pierre ! Pieric!...
• Elle songea aux moments délicieux qu'elle avait passés avec lui dans la journée. Il l'avait laissée dans le taillis enivrée d'amour...
\. (n di'portr ù Cinjenn>\ (.Xnnatid Jiissrlnin .
H32 LA BELLK MlliTTli
Kii int''mi' ti'mps quo 1 1 piMisco ili> Mailloiio, crlle de la Miellé lui vcnail aussi. Klie muinuira :
— Oh! quo je la Iki!^ ;... «Juf jf la liais!... Elle (lil eiisuile avoe Unco :
— Je le maudis, misiralde qui es cause de loul!...
11 lui sembla vnir ricaner dans ronil)i-o le italayeiir dont la niorl n était pas ?ufll<amment venïjée.
Souvenii's lugubres cl souv<Miirs pa-^ionnc^, à celle lieiire danu'oisso, tout se mêlait en son cerveau!
Cet (.égarement fut d'assez couile durée.
Elle en fut tirée par l'émilion que lui caiis.i le pas pesant d'un énorme tapir qui pril la fuile dès qu'elle se leva.
Si elle se lui rendue compte de l'espèce de l'animal qui s'en allait ainsi à son appi-Qche, elle eût été rassurée, car les tapirs, très nombreux à la Guyane, se tiennent babiluellemciit le long des cours d'eau. Elle eût pu en conclure qu'elle n'était pas éloignée de l'endroit où la rivière de Kouiou traverse la forêt.
Elle n'avait donc qu'à en suivre le cours pour arriver à la plage et par conséquent à rétablissement.
Toutefois la secousse produite par la nouvelle frayeur qu'elle avait éprouvée fut salutaire. Elle l'arracha au commencement de délire qu'avait fait naître le désespoir.
Clémentine se mit de nouveau à marcher. Pendant environ une heure, elle alla à tâtons, se retenant aux arbres et quelquefois se blessant les mains à leur écorce rugueuse.
Soudain, elle poussa un cri de joie. Elle apercevait, à une distance encore assez considérable, une clarté mouvante...
Était-ce un feu?... Était-ce la lumière d'une case?...
Quoi qu'il en fût, la clarté indiquait un être humain. Elle était sauvée!...
Elle rélléchit à peine qu elle pouvait se trouver en présence de son mari la recherchant pour assouvir sa vengeance. Que lui importait d'ailleuis? N'avaitelle pas été capable de lui enlever l'instrument avec lequel il voulait la frapper?...
Ce qu'elle voulait maintenant avant tout, c'était échapper à la forêt dont les mystères, les ténèbres ^relTrayaient et où elle entrevoyait la perspective d'un horrible trépas!...
Elle se dirigea vers la ciarlé qui était produite décidément par un feu allumé dans une clairière.
A mesure qu'elle avançait, les arbres devenaient moins rapprochés les uns des autres et le sol cessait d'être net. C'est que le soleil traversait parfois en certains endroits le dôme de feuillage.
Gela suffisail pour couvrir la 1<m-iv il"iino vi'L^'t.ilion driic ri scrivi.-, dt; lunes de toiiles sorles, de petits arlcistos aux hranclies flcxililos.
Quand les Eiiroiiéens ont :i marcher qiiel([iie tcriip-; au milieu dr nMlc végétation, il leur est nécessaire davoir au poing le sabre d'aliatis qui trace comme un sillon au milieu de ces gniaments.
Clémentine, uni(juement préoccupée d'arriver à la clairi-re, c^siya de lutter contre les lianes et les arliustes, mais elle n»; tarda pis à rconnaitre qu il lui faudi'ait, pour les franchir, des forces qu'elle n'avait plus.
Elle appela au secours.
II ne lui parut pas d'abord que son appel eût été entendu.
Sa voix était si faible !
Ses angoisses ne lardèrent pas à renaître.
— Me faudra-t-il mourir ici? murmura-t-clle, défaillanti'... \ l'aide! au secours! à l'aide!...
Enfin, il lui sembla que quelqu'un lui épondait.
Une ombre noire s'était levée près du feu et s'avamait au milieu des gniamenls tenant un tison enflammé qui eût pu i ertainement mettre le feu à ces broussailles.
Clémentine ayant poussé un nouveau ci'i, l'ombre noire bninlit dans sa direction et ne tarda pas à se trouver auprès d'elle.
Elle crut être le jouet d'un cauchemar quand elle vit le Piongou.
Celui-ci eut une exclamation :
— Elle!...
Clémentine chanceKi.
Djimbo montrait une joie infernale en présence de cette proie inattendue.
— La Métisse, nuirmura-l-il, est décidément une grande sorcière. Elle m'a piomis de me livrer la femme blanclie si je quittais sa case, si je rentrais dans la forêt... Je lui ai obéi, et à peine ai-je allumé un feu comme elle me l'a ordonné, à peine ai-je prononcé les trois paroles cabalistiques qu'elle m'a apprises, celle que je veux posséder apparaît...
En disant ces paroles il regardait Clémentine avec une expres>ioii ardente. Elle eût voulu fuir, mais cela lui était impossible. Il l'avait, du reste, saisie par le bras.
— Viens lit-il!
La malheureuse essaya vainement de résislei-.
Il la prit et l'emporta comme il eût fait d'un fard- lu in-i mii . r . 1 ..■ tarda pas à la déposer à côté du foyer.
— Désires-tu quelque chose?... Veux-tu du lalia pour te ranimer?... Qu'as-tu?... Il semble ([lie le sortilège qui l'a emmenée ici l'ait plun^"»^ dans un demi-sommeil... Souiïres-tu?... .Mous. bois!...
II;H l.A UVA.W: MIKITE
Il lui li'iiilii iitu' <i>rle do Uduidf. Klle la repoussa.
— Tu IrtMiiMi's parce >\\u- tu is ru uiou pouvoir... N'aie pas peur!... .le •-iii- .1 loi i'iu< que lu u'e-- .i uini. ..
Monstre:...
- Tu in"iujuries alors tjue je le sauve, alors (pic je le <lis de douces paroles... Tout aulre .«erait iiumédi.ileiuent cliàliée. tuais loi je le pardonnr parre .pie je laiuie...
- Tu uir 1,11- liorrtnir !...
— l*our(|uoi.'... r.iree que je n'ai pas la peau de la môme couleur que la tienne?... Je sais bien (pie. vous autres blancs, vous ne nous consid('rez pas eonnne vos semblables... Dans certains pays on vend encore les noirs comme on vend le bétail... Cela s'appelle le commerce du bois d'ébène... Moi aussi j'ai été esclave, mais j'ai su recouvrer la ril)ert(' !...
— Tu as peut-être assassiné ton maître!...
— Tu ne te trompes pas... et quand je lai eu tué, j'ai voulu .sa fenuiu-... une lière créole qui nous donnait des coups de cravache quand nous avions le malheur de lui d(!'plaire... Cette créature si hautaine je Tai vue me supplier, me demander grâce... J'ai été impitoyable, elle m'a appartenu...
— Misérable!...
— Mais toi je désire que ce ne soit pas à la lorce que lu cèdes... Aie un peu dalTection pour moi... Sois fière d'avoir apprivoisé la bête sauvage, d'avoir dompté le cheval impétueux...
— Laisse-moi...
— Je l'adore !...
— Je te méprise !...
Une vive colère succéda sur le visage de Djimbo à l'expression amoureuse.
— Prends garde!...
— De ta part, je dois m'ait endre à loul... Je ne l'ignore pas...
— Eh bien alors!...
— Que je t'aime ou que je le haïsse, puisque le sort doit être le mémo, je préfère le haïr!...
— Ohl lu as bien tort de croire que le traitement sera le même...
— Attends-toi à une résistance désespérée de ma part!... Klle dit cela d'un ton qui impressionna vivement Djimbo.
— J'avais bien compris, dit-il, que tu n'étais pas comme les autres... Tu me résistes ouvertement, tu n'essayes pas de me toucher...
• — Je sais bien que ce serait inutile, que tu n'as pas d'entrailles...
— Toi seule cependant pourrait m'émouvoi.", obtenir de moi ce que ta ilésires...
l.A lUJ.I.i, Mil I II-: I,;,,,
— Je h- [)vn- alors tK' mr rc.-oiidiiiro a Inalili-s.Miiont. a K.Mirnii. 11 ri'imia la toltv
— le toiicnn t^st un oiseau slupiile, mais jt; serais plus siupi,!,. .(U.- lui >i je l'écoutiis !...
— Tu vois...
— Non, non, lu mappartieiH el jt^ le -arde!... Klle le regarda avec dédain.
— C'est diirne du Rongou,
— Je ne m'explique pas la ivsislanco... L i pïaye m'a raconlé loti pa-r... Tu as même eu, m*a-t-elle dit, des amoureux pour de l'argent...
— Elle a dit cela la sorcièrel...
— Elle me l'a dit!... De l'argent, en veux-tu "!... En voici !
11 tira de sa poclrp une bourse qu'il jeta aux pieds de (".Irinrniin-... Celleci ne la regarda même pas.
— Crois-tu que je no sache pas, dit-elle dédaigneusement, que chaque pièce de monnaie est peut-être tachée de sang...
Il ne répondit pas.
— Je ne veux ['as du fruil de les^ crimes pour payer ma honte?
— Tu as encore un amant aujourd'hui en dehors de Ion mari... ■ Il me plaît, lui I
-- Et moi je te déplais?
— Tu es hideux...
Il grinça des dents.
— Tues encore plus laid en faisant cela... Décidément on avait raison d.- Si upçonner que tu n'élais pas un homme, mais un gorille...
Celte dernière injure pai-ut avoir poussé jusqu'au paroxysme le courrou\ du nègre.
Clémentine, en proie à une surexcitation nerveuse, aviii ii.i ihiUii.Mii;.: . • ment lui tenir léte, mais cette énergie n'était que factice.
Elle tomba en présence du déchaînement de fureur que !a jeune leni..iL: \ii liiez Djimbo. Elle eut peur alors et songea encore une fuis à s'enfuir.
Mais le Rongou ne la perdait pas de vue. Du reste, il Teùt vite rejointe.
Une nouvelle lulle s'engagea entre eux à la suite de laquelle Clémentine tomba haletante, épuisée, à la merci du nègre.
n"6 I.A H Kl. M- Mil TTl-
cwv
1 A MAITUKSSr, m UONC.OU
— On n'a «IniK- pas de ses nouvelles, Pierre Ti'... On conlinuc à ne pas savoir ce (]ii'ell<' csl devenue !..,
— \\ esl mainlcnant certain qu'elle est morte 1...
— r.'a éli'' mon opinion dès le début...
— Il n'y a plus de doute... Depuis quinze jours... (picl serait son sort?...
— .\h I si .Maillone s'était enfui avei^. elle !
— Mais il est resté, et il paraît même assez ennuyé...
— Il ne Test pas a'itanl que Gérard que Ton accuse d'avoir tué sa femme... et qui e.-t en prison...
— Le crois-tu innocent?
— Je nen sais rie;....
— Moi je ne mettrais pas ma main au feu...
— Le soir de la disparition, il est venu à notre case, nous demandant si nous navions pas vu la Clémentine... 11 avait l'air absolument effaré... Nous n'y fîmes pas beaucoup attention, car nous venions de nous disputer, Louisetle et moi...
— De> amoureux comme vous?...
— Louiselte m'avait fait une scène à cause de Lebuteux...
— Il est vrai, tu fréquentes ce misérable... Elle a raison...
— Elle était d'autant plus en colère que, dans la journée, j'avais joué avec la pïaye et lui, et j'avais perdu...
— Tant pis pour toi !...
— Es-tu daim (niais)?... En attendant je n'ai plus de ^/e (d'argent I...)
— C'est toi qui est daim. Lebuteux avait certainement maquije les hrémcs (marqué les cartes) et tu ne t'en es pas aperçu.
— Est-ce possible?
— 11 est coLitumier du fait...
— • Oh ! oh I le tôle (exécuteur) m'a pris pour un simple facile à repasser (voler)... Cela ne me va pas...
— Je comprends ça... Mais revenons à Gérard... Tu dis qu'il voulait savoir si vous n'aviez pas vu sa largue...
— 0::i... A Céleste et à moi, il nous a posé la môme question... Il avait les yeux hors de la tête... il paraissait tout chose... Je lui ai offert de l'aider à
A UKI.I.K Mil II K
la chercher, mais il nous a refusé d'une IcUu fai^on que nous n'avons pas insisté
— Ça l'aurait peut-être gôné, cet homme, si vous l'aviez suivi.
— Il avait sans doute à enterrer le cadavre...
— Voilà un mariage qui a mal liui.
— Entre nous, il n'avait jamais bien commencé...
— Oui, la Clémentine, le jour môme de ses noces, avait un drôle d'air.
uv. 143. — niioDonr HE>ny. — la uii.li iiifttk. — éd. i. Rot»K et c'». ut. 143
LA UKLLK iMllîTlK
- Lui iMi liait féru copciidaiil.
— Klle ne l'aimait pas hioii ^ùr!...
C('!te conversalioii avait lion sur le lioid de la rivière de Koiiroii, dans un coude qu'elle fait en traversant If ;:rand bois.
C'était pendant une interruption des travaux de l'ahatis. Plusieurs transportés avaient proUlt' do l'occasion pour jirondrc un hain.
I.e Honlolti-T .'t Piorre Til sVtaient assis sur le drijrtid (berge), tandis cpic I»Mirs compa,i;nons se bainnaienl.
On voit tjue'.le était leur opinion sur la disparition do ('lôtuontino. Ils la croyaient de bonne foi assassinée par son mari qui, d'ailleurs, avait été arrêté.
Ils -^o bornèrent à des considérations sur la manière dont Gérard pourrait s'y prondi-e pour sauver sa této.
- A sa place j'avouerais.
Pourquoi don
- J'ajouterais que ma femme me trompait. - C'était bion vrai pour Gérard.
— l'n mari a toujours, en pareil cas, le droit de se venger...
- Le tribunal l'acquitterait. ..
— 11 ne serait guère possible de le condamner...
1.0 lïoulottier et Pierre Til pensaient exactement comme l'.Xrabc de Meriem, qui était parmi les baigneurs.
Ce fils de l'Afrique s'était bien gardé de raconter qu'il s'était embusqué avec le Coucou pour attendre Maillone et que, lorsqu'il avait quitté Gérard, celui-ci avait des projets de vengeance.
Sans cela, il n'y eût plus eu le moindre doute sur le sort de la fille de la Miette que le Roulottier et Pierre Til ne plaienniont guèro d'aillenr-, estimant qu'elle avait reçu la punition de sa conduite.
— Louisette ne me trompera jamais I...
— Es-tu bien sûr d'elle?...
■— Comme tu dois l'être de Céleste...
— Elle, c'est différent.
— - Tu es aimable... Tu t'imagines posséderseul une femme exceptionnelle...
— Allons, allons, nous sommes favorisés tous les doux.
— A la bonne heure !...
Deux visiteurs inattendus interrompirent ces propos. Un grand cri d'effroi retentit parmi les baigneurs, car les visiteurs étaient des caïmans qui s'avançaient, la gueule ouverte.
On comprend que les transportés ne demandèrent pas leur reste. Ils prirent immédiatement la fuite devant ces hideux amphibies qui devaient avoir dix ou douze pieds de long.
Les cnïmans essayèrent de les poursuivre, mais ils nallèrent pas loin du
côté de la forêt. Us rebroussèrent chemin, beaucoup moins féroces ou beaucoUf) moins obstinés que quelques-uns de leurs collègues qui asiicnl, pt.-u de temps aunaravaiit, assiégé la tour de Tiie de Casfés:)ca.
L'île de Gasfésoca est située dans lOyapock, avant le suul des Graïub'slloflies, une cascade qui rappelle le Niagara dans de plus petites proportions.
CasTésoca n'est élevée que de quelques centimètres au-dessus du nivi-u'i des eaux. On a imaginé d'y construire une fortilicalion dans le but de s'oppusi-: aux invasions des nègres Bonis.
Cette fortilicalion n'a jamais servi à rien tant qu'il y eut une gar.i,M»ii. Celle-ci ayant été supprimée, une vingtaine de transportés y furent étal-!- i .n, exploiter les bois des environs.
Les caïmans, avides peul-élre de chair fraîche, ayant vu s'y réfugier Ici travailleurs blancs, conçurent le projet de les réduire par la famine ; ils s'établirent en permanence au bas de la tour qui n'avait beiir(Misi'ini.'nt qu-- îles meurtrières au rez-de-chaussée.
On entrait par une porte-fenêtre placée au premier ét;ig.' a laqiieli.- on arrivait par une éciieile.
Les meurtrières servirent à tirer sur les sauriens qui linirenl par prendre la fiiile, laissant sur place un des leurs qui est aujourd'hui la plus belle pièce du musée de Gi'enolilc. Les autres disparurent, tachant plus eu moins la mer de leur sang.
L'apparition des deux caïmans de la rivière de Kourou lit beaucoup parler cleile à l'établissement, mais on en parla encore moins que d'un autre événen.eiit qui se produisit.
Clémentine reparut.
Elle alla frapper presque mourante à la porte de la case de l'.Vmirai.
Le hasard fit que Caroline Poilot fût sur le point de sortir. Lli'.« vit donc la première son amie.
— Clémentine !
— Moi!...
— Tu n'es donc pas morte?...
— Tu vois !...
— .j'en suis fort beureu-^»'.. . mais... tu e- bien pâle... 0;:'a -i .'..
— Je n'en puis plu>...
L'Amirale soutint Clémentine.
— On va te donner un peu de rhum... Cela w rendr,: ! l'InitMidiaire I...
L'Incendiaire c'était la pav^.-tuti 1 ini:iér j.mir ii,.'.ii(li" ou.- i'\mir..!rt
avait prise à son service.
ii40 LA BELLE MIKTTi:
Soti pri''iUHn l'iiiit Mari;uin<\ mais (iarnliiic l'oilol avail jnis riialiiliule de 1 appeler l'im-endiaiie.
l«i paysaijiie do jiar.nssait, iliircsle, pas U- iikhiis ilii nioiulc fidisscc iK* ce qnalilioalif.
— Aide-moi, lil r.\iiiiialc, à soutenir la (lléiiiciiliiK'... IToù sort-elle |)oiiirtre dans un pared rlal'.'
Un instant aiTo, la tille de Miette était installée dans ini i,'rand laiilcuil. Quand elle parut un peu ri''i'onfortèe, rAiniralc. (]ui avail n'iioncé a sorlir, dil avec une certaine avidité :
— Maintenant, parle... Que t'est-il arrivé :... Tu n'as pas clierclié à l'évader, au moins?...
— Non...
— l'as si sotie, n'est-ce pas..*...
— Oui. pas si sotte...
Clémenline avail dit ces paroles d'un ton uiachinal. -- Mais enfin, qu'es-lu devenue ?...
— Je m'étais perdue dans ia forêt...
— Ah!... lu as passé quinze jours... Et pendant ce temps-là de quoi t"es-tu nourrie?...
— Je ne sais... de ce que j'ai pu trouver...
— On ne trouve pas grand'chose dans les hois.
— J'ai rencontré... On m'a donné...
— Qui as-tu rencontré?
La femme de Gérard garda le silence.
— Tu n'es pas bavarde aujourd'hui, dil Caroline Poilot... Est-ce que tu redeviendrais comme autrefois... Tu aurais, tort, car c'était monotone.
— Ne m'interroge pas...
— Quel est donc ce mystère ?...
— Personne ne le connaîtra jamais 1...
— Il faudra bien que tu le dévoiles, dit la commandante jtiquéc... Tu l'imagines que l'autorité de Kourou ne te demandera pas d'explications, que l'on se bornera à constater ton retour sans s'informer des causes de ton absence... Tu vas être accusée de tentative d'évasion.
— Mon Dieu, mon Dieu I...
— El Ion mari, il tiendra à savoir...
— Oh! lui!...
— Le pauvre diable est en prison... Il est accusé de l'avoir assassinée.
— S'il ne m'a pas tuée, ce n'est pas sa faute!...
— En vérité !...
— Il voulait me donner la morl!
LA BELLK MIKTTl-
— Alil... Kl Mailloiic-?...
Le visage de ClL'in.'iilino |irU d'ahord une exprc.vsioti plus douce.
— 11 a dû ôlie liicn alarma?
• — il ignorait doni* aussi?...
— ■ M'a-t-il pleurre ?...
— Il paraît qur sa douleur ^tait des plus vives... Cela n*- f.l;ii<:iil pas lieauooup à Mioilc... Ils ont nirnie dû pas mal se disputer...
— Celte leninie, cette femme!... (Clémentine était maintenant menaçante.
— Tout cela ne m'apprend pas ce qui a eu Heu, dit Caroline inlri-'née.. Voyons, tu as cependant conliance en moi... Tu as bien su le montrer qua id tu as eu besoin de mes services. Tu siis que je suis discrète... Raconte- nu u...
Il fallut du temps à l"Amirale pour vaincre la résistance de Clémi-niiue, mais enfin celle-ci consentit à parler...
Pendant son récit qui fut assez lonir. Caroline Poilot se livra, selon son habitude, à toute sorte de réflexions. Quand la fille de Miette eut terminé, elle dit :
— Oh ! ohî c'est drôle! Gérard n'a réellement pas de chance... Ce n'était donc pas assez de Maillonc... '
— Tu le plains 1...
— Ma foi, il-est à plaindre... Il a été fourré dedans pendant que sa femnje était... dehors. Je ne croyais pas que les grands bois fussent aussi dangereux.. Héellement tu es née prédestinée...
— Je te demande en grâce de garder pour toi... J'aurais trop à rougir ..
— Là... vrai... je ne te comprends pas... Ce n'est pas ta faute...
— Si Maillone surtout...
— Qu'aurait-il à dire, lui?...
— Je t'en prie, je t'en sujiplie...
— Un nègre c'e<t un homme comme un autre... Tu sais bien à quoi t'en tenir maintenant!...
Clémenline mit ses deu\ mains devant sa ligure, tandis que l'Amirale riait de bon cœur, peu impressionnée par le récit qu'elle venait d'entendre.
— Crois-moi, petite, fit-elle, il vaut mieux pour toi que cela se soit passé ainsi que si tu étais morte de faim ou de frayeur dans le grand bois... II n'y a qu'un cas dans lequel cela p;ii-sc avoir des consé'juences fâcheuses, mais j'espère que le Rongou est moins... heureux, que le jeune médecin de la maison centrale. Si cet inconvénient se produisait, pas moyen de dissimuler... Faudrait avouer pour expli(juer le phénomène...
L*.\mirale se perdit dans l'histoire d'une femme de chambre qu elle avaii eue à son service à Toulon, et qui n'avait pas craint d'avoir pour un matelot nègre des complaisances illicites, car celte femme était mariée.
Lo iK'i,'rc avail (|iiilli' depuis loii;4lcinpN l,i Kiaïuc. (|ii.tiHl iKUiiiil un aUVciiv liouliomine qu'on eut dit m pain d'cpin* ot «pn^ lo nian ciil licaucoup de pcino à acit'ptor couiino siiMi...
Il osl probaldo quo l'aroMin? IVulol vcnail d"niipio\iser ccllo anccdolo séanci' ltMianli\ car clic no Pavail pas raconli'c avec sa faodilr liahiluellc. Klle cul même quelques coiUradirlions susceplildcs d'éclairer ClOinenliuc si celle-ci l'eûl écoulée avec plus d'altcnliun.
l/Amiralc conclul en ces lernies :
— Il faut souhailer que cela ne l'arrivé pas à toil...
Caroline l'oilot demanda ensuite à ClémiMiline ce (prelle coniplait faire.
— Je ne sais...
— - l'u vas rentrer dans ta case?...
— r.liez Gérard, jamais!
— - Poiir»iuoi ça?...
— Pourquoi I
— Si tu ne reparaissais pas cliez toi, lu serais obligée de rentrer avec les détenues qui n'ont pas trouvé à se marier et qui sont encore ici sous la garde des sœurs... Cela ne serait pas de ton goùl... "
— Non, certes...
— D'autant plus que tu verrais tous les jours la fameuse Malvina, ceil mauvaise gale que je pousse le commandant à renvoyer à Cayennc... Ou te rcn verrait peul-élre là-bas, toi aussi... Te souviens-tu comme nous élions mal dans la prison civile?...
— En elTel...
— Plus de liberté, plus de grand air... plus de... Maillone!...
— Ah!
— Crois-moi... Piéintégre le domicile conjugal, comme on dit devant les tribunaux...
— Ce que mon mari n"a pu faire, parce que j'ai réussi à m'écbappcr, il le feia... Il me frappera de sa hache!...
— Non... non... Quand on ne réussit pas ces choses-là une fois, on ne recommence pas... Du reste, il est depuis quelques jours dans une case avec les fers au pieds, ça a dû lui donner à réfléchir...
— Comment expliquer?...
— Je me charge de tout arranger... avec Gérard lui-même!... Caroline Poilot tint sa promesse.
Elle obtint d'abord du commandant la mise en liborlé du mari do Clémentine. Le commandant n'avait aucun motif de refuser puisque la jeune femme était vivante.
L'ex-guichetier fut conduit à rAmirale et celle-ci ne laissa pas que d'être
LA HKLLfc: MIETTE
impressionnée pnr rtMiintinn (in'il ni;iniri''>i i mi.-inil fil.' lui .ipprit (|iit' ririiifiilinp était vivante,
— Ce n'est pas votre laute, avoiie/.-ie, Im dit-'Mle, puiMpic vous vouliez la tuer... Elle a trouvé un refujïe dari'^ un carbel quelconque... Klle y serait encore, car elle n'osait plus reparaître, si je n'avais pas été prévenue et si je n'étais allée la chercher. .. Une'des raisons qui l'ont ilécirlée à n'iiirpr à rénlili>^sement, c'est la nouvelle de votre arrestation.
— Est-ce possible?
• — On a beau n'être pas trop d'accord avec son mari... On ne peut cependant le laisser condamner pour un crime qu'il n'a pas commis...
— Lorsqu'on hait un homme?...
— Clémentine ne vous hait pas...
— Elle m"a trahi pour un autre... pour Maillone! — • Je ne le pense pas...
— Tout le monde le dit!...
— Ah! vous croyez ce que dit tout le monde!...
— Il y a des preuves...
— Lesquelles?
— Ses rendez-vous dans la forêt... Elle n'a pas nié elle-même.
— Eh bien, oui... pouf-être y a-t-il eu un commencement d'intrigue... Mais ce n'est pas allé loin... En tous cas, elle est repentante je vous assure...
Gérard n'était pas entièrement convaincu. Il avait néanmoins une telle passion pour cette femme que, pendant quelques jours, il avait crue morte, qu'il ne demandait plus qu'à se retrouver avec elle.
Leur première entrevue chez l'Amirale fut presque amicale.
Quand ils partirent ensemble, Caroline Poilot murmura :
— - Ce n'est pas malin, un homme!...
Puis toute rêveuse :
— C'est bien drôle une femme... Gérard n'est pas mal du tout... Il est rerlainement beaucoup mieux que Maillone... Et cependant. . Clôraentine aime l'un et déteste l'autre.... Par-dessus le marché, il y a le nèure... qui ne peut manquer de reparaître... Que va-t-ilse passer?...