‹ La belle MietteChapitre 19 sur 200 · INTERROGATOIRES · texte numérisé non relu

INTERROGATOIRES

Au premier étage de la maison où était le violon, et qui était voisine du palais de justice, deux hommes se trouvaient dans un cabinet.

L'un de ces hommes éiait assis devant un bureau peint en noir, l'autre feuilletait un énorme code aux tranches multicolores.

Le premier devait avoir quarante ans. Son air était dur et sa parole sèche. Son visage était loin d'être aussi intelligent que celui de son compagnon, qui n'était autre que Comté, le chef de la police, que nous avons déjà vu à l'œuvre. Ces personnages causaient.

— Que penses-tu du coup de filet? disait l'homme de confiance de M. de Marillan, le procureur du roi.

— Il est beau, et môme trop beau.

— Oui, j'ai peur d'être obligé de rejeter la moitié du poisson, mais il est un des prisonniers...

134 l.A in-.i.l.K MlllTK

Le ilu'valier île la l'oivlu^. 1

— C.olui-là, je veux le •j.mûcv, il lanl (pio je le pid-'! Je Miis porsuadi^ que c'est le chef îles faux-monnayeurs el des Inrendiairos. Le nom (lu'il itoilecst un nom d'emprunt, un masque sous lequel il se caclie.

— Des preuves, des preuves, en avcx-vous?

— Khi si j'en avais de snlfisanlcs, aurais-je besoin de me creuser la ItMe? Ces deux pièces fausses qu'il a données à nn valel du cliàleau de Méricourl, il peut à la rii:ueur en expliquer la possession. Sa iirésence sur le lieu du désasire où mes agents ne l'ont pris que sur mes ordres, il ne lui sera pas diflicile d'en dire la cause. J'ai vainement interrogé les Incendiaires arriMés. Tous ont gardô le silence sur lui, aucun n'a voulu le trahir.

— Il siiaiL pénihle de renoncer...

— Le remellre en liberté, jamais ! Je suis sûr (pie cet liommc est coupable, que cet homme est un voleur, un assassin!

— Un assassin !

— Oui. N'avons-nous pas trouvé, dans ce refuge que le hasard nous a fait découvrir, un cadavre?

— Un cadavre, pas tout à fait.

— Ce jeune homme que nous avons fait transporter à l'hôpital n'en valait guère mieux. Il est sans doute mort à l'heure qu'il est!

— Au contraire...

— Ah!

— Il va mieux. Le médecin en chef dit qu'il pourra peut-être le sauver!

— Mais il n'offrait plus le moindre signe de vie; son insensibilité était complète.

— Maintenant, il a le délire et la fièvre. Si la fièvre cesse bientôt, il est à peu près hors de danger.

— Que m'apprends-tu là! Mais c'est fort heureux...

— Pourquoi?

— Tu le demandes! J'ai un nouveau témoin à charge. Il reconnaîtra ses meurtriers; il saura nous indiquer quels sont ceux qui l'ont frappé et peut-être M. de la Torche en est-il? Dès que ce jeune homme sera mieux, je veux être prévenu, entendez-vous?

— Vous le serez.

— Vous dites qu'il a le délire? Il parle donc au milieu de ses souffrances?

— Sans doute !

— 11 faudrait savoir ce qu'il dit. Avant qu'il revieni-e à lui, peut-être connaîtrons-nous son secret! J'irai, du reste, moi-même le voir... En attendant, on doit le faire surveiller par un agent intelhgen et sûr.

— J'ai l'affaire.

LA BELLE MIETTE 13o

— Eiivoie-lc alors tout de suite.

Gomme on le voit, dans la rapidité de la conversation, Comté tantôt tutoyait, tantôt disait vous à son interlocuteur. C'était son habitude avec ses inférieurs et ses égaux. Il commençait par être fort poli avec eux, puis il s'animait et devenait pai'fois très peu parlementaire.

Son compagnon se leva et s'éloigna un moment.

A son retour, le chef de la police de sûreté feuilletait toujours le Gode.

— Que faisons-nous maintenant? Devons-nous continuer à interroger les individus arrêtés cette nuit?

— Gomme vous voudrez.

Le commissaire, car l'individu qui se trouvait avec Comté n'était autre qu'un commissaire de police, frappa sur un timbre. Un agent apparut.

— Y a-t-il beaucoup de monde au violon aujourd'hui?

— Oui.

— Nous avons déjà entendu trois prisonniers. Qui nous amenez-vous maintenant?

— Une jeune fille qui a volé un collier de corail. Faut-il la faire entrer? Comté eut un signe négatif.

— Pas encore !

Il se tourna vers l'agent.

— Allez nous chercher le prisonnier que vous avez enfermé dans la cellule numéro 1 et que je vous ai ordonné de surveiller d'une manière particulière. Avez- vous placé, comme je vous Tai dit, deux hommes devant la lucarne qui donne sur le corridor?

— Vous avez été obéi.

— C'est bon. Ne le conduisez ici qu'avec les plus grands soins. S'il vous échappe, malheur à vous!

— Soyez tranquille!

L'agent se retira.

Le commissaire se mit à rire.

— ■ Quel luxe de précautions!

— - Les précautions ne nuisent jamais!

-— Il s'agit maintenant de' connaître les questions que je dois lui poser.

— C'est inutile, je l'interrogerai moi-même. Des pas retentirent dans l'escalier.

— Le voici 1

La porte s'ouvrit en effet.

On a déjà deviné que le prisonnier n'était autre que Jeaniiot, le chef des Incendiaires, le meurtrier dWuguste, le faux chevalier de la Torche,

136 LA lU'l.Li; MIKTTK

l'amoureux de la belle Diane, le misérable qui, malprô sa jeunesse, avait commis tanl de crimes. Los auviils lui avaient mis des menottes et le tenaient par le bras.

— Hé! messieurs, de quoi avez- vous dmic |i(Mir? Suis-je donc un criniimd bien dangereux?

Comti'' se leva et alla iirendie une paire de luslolcts cliarp's qu'il posa sur la table.

— .\ la moindre tentative de fuite, je vous brûle la cervelle, et maintenant, lit-il en se retournant vers les individus qui avaient conduit le prisonnier, vous pouvez vous retirer; deux de vous doivent rester à la porte. Vous, asseyezvous. Notre conversation sera assez lonp;ue.

— Hé! pardieu, messieurs, dit le chevalier résolu à payer d'aiulace, permettez-moi de vous demander ponrqui l'on me piend? Vous me traitez comme un grand criminel.

— On vous traite comme vous le méritez.

— Cela a l'air de vous surprendre que l'on vous parle ainsi!

— J'avoue que je n'y suis pas habitué et que je me demande en vain quel crime j'ai commis.

— Vous le saurez.

— Mon droit est de le savoir tout de suite. On m'a arrêté arbitrairement au moment où je faisais tous mes efforts pour secourir mes semblables. On me jette dans un noir cachot avec quatre hommes pour me garder. Je passe toute une nuit à me demander ce que j'ai pu faire, à me poser mille questions, à •essayer de me rappeler si par hasard le matin, en déjeunant, je n'avais pas commis le plus horrible forfait.

— Vous raillez bien volontiers pour un innocent!

— C'est cela. Vous prenez ma défense pour une raillerie. Voyons, qu'ai-je sur la conscience?

— Vous le savez mieux que moi.

— Je l'ignore complètement.

— Procédons à votre interrogatoire!

— Soit.

— Où êtes-vous né?

— En Amérique, à la Nouvelle-Orléans.

— Votre nom ?

— Jean de la Torche.

— Jean, étes-vous bien sûr?

— Parbleu! Jean, chevalier de la Torche-Derrias.

— Je m'imaginais que c'était Jeannot.

Je croyaia que vous étiez né en France. (P. 137.)

Le misérable ne put s'empêcher de tressaillir légèrement. Les regards scralateurs de Comté ne perdirent pas cette émotion.

— Ah!... je croyais que vous étiez né en France.

— Mon père était Français et ma mère aussi, quoique mariés en Amérique...

— Vous n'êtes donc pas fils naturel, autrement dit...

— Ne m'insultez pas, n'insultez pas mes parents, vous n'en avez pas le droit.

}. nOUFI- ET c'».

13S L\ ni'I.I.i: MIKTTK

— Preiioz gardo. Voioi la vi'riti'. Voire pÎM-e est morl sur IV'schafaiul...

— Vous conlondez. Mon L'iaiiil-in'rc. iiuuisifur. sni- rr-cliafauil de 93. tandis que la Rt'VoluliDn...

'- I.aissc7, doue là IV'ohatauii icvi'iiitioiiiuire. On L'iiilloiiiic eu tout l(;iii|).s des individus conuue le foivat qui vous a doinu'» le jour.

Jeanuol sentit qu'i^élait eu prî'seiu'o d'un terrihie adversaire. Il devint pâle comme un mort.

— Vous Otes cruel!

Conitù ricana.

— Vous croyez, monsieur le chevalier?

— Je trouvt^ atroces les procédés diuit vous usez à mon égard.

— En vérité 1

— Mon innocence reconnue, et on la reconnaîtra, je vous préviens que je me vcn-'crai...

— Tiens, liens!... Mais reprenons notre interrogatoire. Si vous n'étiez coupable que d'usurper un titre qui n'est pas le vôtre, votre position serait cerlainemenl meilleure qu'elle ne l'est.

— De quoi m'accusc-t-on eulin?

— Vous le saurez bientôt. Ayez l'obligeance auparavant de me dire si vous ne vous rappelez pas avoir émis ces deux pièces d'or.

Le chevalier essaya de conserver son sang-froid.

— Des louis! C'est bien possible, mais je ne pourrais vous répondre que ceux-là fussent précisément... Je ne vois pas ce qui peut les distinguer des autres !

— Vous êtes trop généreux, monsieur Jeannot de la Torche, avec les domestiques du château de Méricourt.

— Je me demande ce que ma générosité peut avoir de commun...

— Continuons; nous avons parlé de votre nom, de votre noblesse... Occupons-nous de vos moyens d'existence! Quels sont-ils?

— Je possède des biens immenses à la Nouvelle-Orléans.

— En êtes-vous bien sûr?

— Certainement.

— Je m'étais figuré que vos biens étaient en France.

— Je le préférerais, car le recouvrement de mes rentes ne m'occasionnerait pas des frais considérables.

— Bah! Vous êtes si riche!

— On ne l'est jamais trop.

Comté prit un air grave.

— Monsieur de la Torche, n'avcz-vous aucun aveu à faire?

— Aucun, certes!

— Ces pièces fausses, ne rcconnaissc/-voiis pas les avoir données?

— Pour cela, je l'ignore! On peut m avoir trompé comme j'ai moi-même trompé le domesti(|ue. Je n'ai pas l'habitude de vérifier la monnaie que l'on me rend.

— C'est un grand tort !

— Je tâcherai une autre fois de proliter de vos conseils, mon cher monsieur. Comté fit un signe au coramissaire de police. Celui-ci frappa sur son timbre et les deux agents qui étaient restés à la porte apparurent.

— Emmenez cet homme ! dit le chef des agents de la sûreté. Le bandit ne put retenir un soupir de soulagement.

— Ayez les mêmes précautions qu'avant son interrogatoire, continua Comté, Je vous déclare responsables d'une évasion...

— Conduisez maintenant la voleuse de corail, dit le commissaire. Jeannot était encore plus hautain que lorsqu'il était entré.

— Ils ne savent rien! se disait-il avec joie.

— Il fit a poine attention à la Miette qu'il rencontra dans l'antichambre et qui manifesta à sa vue un étonnement profond.

Quand la fillette entra dans le cabinet des deux policiers, ils avaient la même attitude qu'après l'interrogatoire de Jeannot. Le commissaire fixa sur elle ses regards scrutateurs. Comté avait pris machinalement un rapport qu'il feuilletait.

— Qu'a fait cette malheureuse? demanda le commissaire à l'individu qui conduit la prisonnière.

— Elle a été trouvée ayant au cou le collier de corail qui vous a été remis et elle n'a pu indiquer comment il était en sa possession.

— 11 me semble que c'est la première fois que je vois cette enfant. Avezvous été chercher des renseignements sur son compte?...

— Non, monsieur.

— Vous avez eu tort.

— Nous n'en avons pas eu le temps.

— C'est au moment de l'incendie que vous l'avez prise?

— Oui, monsieur, elle a opposé la plus vive résistance. Elle a mordu un agent et s'est fait traîner jusqu'ici.

— Voyons. Petite, à qui as-tu dérobé ce collier?

Miette, quoiqu'elle s'efTorçcàt de conserver son assurance, tremblait de tous ses membres.

Elle ne répondit pas d'abord. '

— Allons! j'attends !

— Je ne l'ai pas volé, monsieur, il m'appartient.

— Toujours la même réponse! Je veux la vérité, entends-tu?

— C'est la vérité que je vous dis...

140 i.A i!i i.i.r MU I n;

— Alor<. ...uiiiuiii i^st-il h toi? Tu n'as pas l'air copondaul de rouler sur l'or.

— On me l'adoniu''.

— Qui donc?

— Une personne que j'anne l)eancoii|i et qui a de l'alToclion pour moi.

— Elle est bien riolie. celle personne?

— Oh! oui! Saforlune est peul-iMre la plus considérable de Marseille.

— Tuas oublié son nom, n'est-ce pas?

— L'oublier, jamais!

— Comment s"appelle-l-(Mli* alors!

— !\r" de Méricourl.

Le commissaire rcu'arda plus fixement Miette. Ci)mlé leva vivcinenl la tClc.

— M'" de Méricourl! répéta-t-il.

La nièce de Clamarl semblait heureuse de l'elTet qu'elle avait produit. Le chef de la police de sûreté avait déposé son dossier.

— Quand et comment M"" de Méricourl vous a-l-clle fait ce riche cadeau?

— Vous la croyez donc? fit le commissaire.

— Silence! dit Comté d'une voix impérieuse.

Le policier, sans doute habitué, à ces manières, baissa latête.

— Explique-toi, petile, continua l'homme de confiance de M. de Marillan; oii M'" Diane ta-t-elle donné le collier?

— Hier, à Saint-Loup.

— Ah!

— C'était sa fêle. Elle me l'a remis avant mon départ.

— Connais-tu le chevalier de la Torche?

— Si je le connais!

Le visage de la fillette s'éclaira.

Le chef delà sûreté surprit un sourire moqueur sur la figure si intelligente de la nièce de Clamart.

— M. de la Torche, que tu viens de voir reconduire en prison par des agents, est un grand criminel.

Miette ne parut pas étonnée.

Comté devenait de plus en plus persuadé que la jeune prisonnière en savait long, et qu'il pourrait obtenir peut-être par elle des révélations.

— Tu connais donc, toi aussi, son véritable nom?

— Oui, répondit .Miette.

— 11 s'appelle Jeannot, n'est-ce pas?

— Oh! ce nom-là n'est pas le seul! Il répond également à celui de M. Marcel.

LA BELLE MIETTE i41

— M. Marcel! dit vivement Comté, et il ouvrit le dossier quil avait déposé sur la table lorsque Miette avait nommé la fille du baron.

Il feuilleta rapidement le cabicr.

— M. Marcel. C'est bien cela. Cet individu m'est signalé comme un escroc. Voyons son signalement. Tiens, liens! Exactement celui de... Quelle clarté soudaine!

— Ainsi donc, petite, à ta connaissance, le chevalier a plusieurs noms qui ne lui appartiennent pas?

Miette ne répondit pas. Elle se repentait de n'avoir pas caché qu'elle savait quelque chose sur le chevalier. Elle comprenait que Comté était fort peu instruit sur le compte du bandit et il lui répugnait de causer la perte de ce dernier.

— Il s'appelle Marcel aussi, dis-tu?

— Je n'en sais rien....

La nièce de Clamart essayait en vain de sortir de ce mauvais pas.

— Je l'ai oublié.

Les traits de Comté se contractèrent. 11 eut un geste d'impatience.

— Tu te moques de moi, je crois. Tu oublies que je puis te renvoyer en prison et t'y garder la vie entière.

Miette eut un mouvement d'eiïroi.

— Si, au contraire, tu ne mens pas, si lu me déclares ce que tu sais, je te rendrai la liberté tout de suite et lu pourras emporter le collier de corail, s'il est vrai que M"" de Méricourt te l'a donné.

— Oh ! c'est vrai, je le jure!

— Parle alors. Où as-tu vu pour la première fois le chevalier de la Torche?

— 11 passait à cheval. Des gamins avec qui j'étais me le désignèrent.

— Comment as-tu su qu'il avait plusieurs noms?

— C'est avant-hier dans... Non, non, je ne veux rien dire.

Comté était en proie à une agitation fébrile. Le commissaire de police était loin de reconnaître sa prudence et son habileté ordinaires. Ses yeux lançaient des éclairs.

La nièce de Clamart eut peur de nouveau.

— Par qui as-tu entendu dire qu'il se nommait aussi Jeannot et M. Marcel?

— Par lui-même.

— Et où cela?

— Dans le souterrain.

Les traits de Comté exprimèrent la joie et le triomphe.

— Dans le souterrain... répéta-t-il. Je ne faisais donc pas erreur! 11 se leva et alla vers la table du commissaire de police.

142 LA lii:i,LK Ml H riK

— Toi, ^oris tout ce (]ue celte enfant nous révèltMM. AIi!... Ali!... Il y ;i un Dieu pour les ai^culs de polit-e.

— • Oui, niurniura le commissaire, ie hasard! Comté s'assit de nouveau.

— Petite, tu seras nVompons^e coinnic il fini, je le le jure, si tu nous aides à nous emparer de ces scéliÎTats qui désolent Marseille et dont, j'en suis ciMMain, le chevalitT de la Torche est io cher. Le souterrain dont tu j)arles se trouve prè^ des Caladi.'S :*

La nièce de Clamait resta encore muelte. Elle n'aurait pas rou!^i d'un vol; une trahison lui faisait honte. Elle se mit à plc/ircr. Comtô entreprit de la consoler.

— • Tourquoi te dùsolcs-tu? Est-ce que ce chevalier est un de les parents Non. Eh bien! alors, raconte-moi tout ce que tu sais sur sa conduite, sur ses actes!

— Je ne sais plus rien.

— A quoi bon cacher la vérité, puisque je t'ai dit que tu aurais une récompense?

— Je n'en veux pas!

— Tu as tort.

Le commissaire de police s'agitait avec impatience derrière sa table. Comté devint plus pressant. Il réitéra ses dernières questions; la nièce de Clamart garda encore le silence.

— Me diras-tu quel est au moins ton nom?

— Miette.

— Miette quoi?

— Miette seulement.

— Tu n'as plus de père?

— Je n'en ai plus.

— L'as-tu connu au moins?

— Non.

— Ah!... et ta mère?

— Je ne l'ai pas connue non plus.

— Tu es donc en état de vagabondage.

— J'habite avec un parent.

— Et comment s'appelle-t-il, ce parent?

— Clamart.

— Tiens, voilà un nom qui ne m'est pas inconnu! Où habitc-t-il, ce Clamart?

Miette hésita. Elle sentait que désigner le domicile de son oncle, c'était

le perilrc après les dcini-révélations qu'elle avait faites. Elle hésita de nouveau.

— Où habite-t-il donc, ce Clamart, répéta le commissaire de police, à qui le chef de la sùrelé jcla un coup d'œil sévère.

Miellé réfléchissait toujours. Devait-elle perdre son oncle?

Tout à coup, le souvenir des miuvais traitements du misérable lui revint à la mémoire. Elle se rappela ses insultes, ses menaces, sa dureté à son égard et eat comme un âpre désir de vengeance. Elle se décida à ne pas laisser échapper roccasion qui se présentait à elle.

— Réponds, pelite, disait patiemment Comté. Où demeure-t-il? Quelle est sa profession?

— Il est teinturier.

— Dans quel quartier, dans quelle rue?

— Dans la rue Maucouinat.

— La rue Maucouinat, celle qui va à la première Calade. C'est bon à savoir.

— Quel est le numéro de sa maison .5*

— Je ne sais pas.

— N'occune-t-il pas la maison des Sept Cercueils?

— Justement.

— Je vois cela d'ici. Ce Clamart est un homme de très mauvaise réputation dont la surveillance m'a été plusieurs fois recommandée.

— Je me souviens, dit le commissaire de police, il me semble qu'il a été poursuivi pour vol, et acquitté faute de preuves.

— Vous avez raison.

— Ne croyez-vous pas que son voisinage de l'endroit... Ce que connaît cette petite...

— C'est à quoi je réfléchissais.

— Tiendrions-nous un nouveau complice?

— Clamart est perdu, se disait Miette, qui sentait une joie immense s'emparer d'elle, bien perdu! C'est moi qui lui vaudrai cela...

Le commissaire et Comté parlèrent un instant à voix basse. Leur entrelien fut interrompu par l'arrivée d'un agent qui s'adressa auchef de la police de sûreté.

— M. le procureur du roi désire que vous vous rendiez lout de suite à son cabinet.

— J'y vais!... Enfermez cette jeune fille dans un cachot, elle y fera de salutaires réflexions sur le danger de ne pas dire toute la vérité. Peui-êlre, lorsque je l'interrogerai encore, sera-t-e!le plus soumise.

L'agent s^empara aussitôt de la nièce de Clamart.

— Vous me conduirez ensuite les autres prisonniers, dit le commissaire

144 I A ni'LLE MIETTE

tandis i|ne Cointô s'cmprcssail de se rendre à l'iiivililioii do >I. de Marillan. Le chef de la police de sûretô ne larda pas i se Irouver chez le procureur du roi. Celui-ci iMait en proie à une joie folle. .\ l'entrée de son confident, il lui saisit les mains.

— Kh l'ien! dit celui-ci slupcfait d'une fainiliaritc'' à laquelle il n'était pas

habitué.

Nous ne nous étions pas ironiiiés dans nos prévisions. Le chevalier de

la Torche est bien réellement un misérable, un bandit. C'est le chef des Incendiaires.

— Je le savais.

— En vérité!

— C'est un assassin aussi.

— - Comment?... Tu n'ignores donc rien?

■ - Mais par quels moyens connaissez-vous vous-même?

- Par des aveux.

— Qui lésa faits?...

— C'est un des misérables arrêtés hier. Il a cru rendre sa position meilleure en faisant des révélations, en me disant que le fameux Jeannot...

— N'est autre que M. de la Torche.

— Il s'appelle aussi différemment...

-- M.Marcel?

— Précisément.

T'a-t-on raconté de quelle manière il s'est emparé de ce dernier nom?

— J'avoue que...

— C'est encore un crime de cet infâme.

— Que dites-vous là, monsieur le procureur du roi?

— Oui, c'est un nouveau meurtre dont il s'est rendu coupable.

— Quel bonheur d'avoir fait cette capture I

— C'est vrai. Le compte que le prétendu chevalier de la Torche aura à régler avec la justice sera long et embrouillé.

— Comment s'appelle le bandit qui a fait des aveux?

- Mistendùte ! C'est un garçon de vingt-deux à vingt-trois ans,

— Mistenflûle! Ce nom ne m'est pas inconnu.

— Cet individu a été déjà plusieurs fois condamné.

— Je me souviens. La dernière fois, un teinturier de la rue Maucouinat nommé Clamart fut compromis avec lui.

— Justement!

— Mistenflûte fut envoyé un an en prison et le teinturier acquitté,

— Clamart ne passa même pas jugement. Ce n'était que la rumeur publique qui l'accusait, il n'y avait aucune preuve contre lui.

LA fJELI.K MIl'TTE

Liiio (iétoiiatioi) rctiMitil!.. [[\ ^2.)

— Je crois que, dans l'aiïaire des Incendiaires, il serait plus facile d'en découvrir.

— C'esl aussi mon opinion, aussi ai-je décerné un mandat d'amener.

— Me permctlcz-voiis de vous dire que vous avez i)ien fait?

— Mais, occupons-no::s du chevalier de la Torche et de la nouvelle accusalion qui pèse sur lui.

liv. 19. -- T.'îViDor.E nr-.rv.

■ A rrr.i.s .viErn

s. — fD. J. ItntTF ET C'c. tlV. 19

lif. I \ I5I1.I.K Mirrrr.

.Il' 11»' (loiiKUule i);is niiciiN.

— Tiens. I l'iMuls iMiniiaissaiifc dt' ce tlds^iicr, il \c iiuilia nu cuiiiaiil dos crimes commis cncoiv par ce mis«''rabli' à la liii daviil dcniitM" ! ("loiiilr prit \r .!.'«;. M ,.| .'n rMimni'ti.-a avidr ni la Icitiirc.

Wlll

LA 1)1 Lli.i: NCi: I) A IX

Tandis i|nt» le chef de la police de silreti'' apiireiid coininciil il se fait (juc Jcannot s'est cmparJ" du nom de Marcel, on scia sans doiile bien aise de connaître, dans SCS moindres dc^ails, un drame qui se relie inliinemcnt à notre récit.

iMiatre mois environ avant les fciils que nous venons de raconter, c'est-à-dire à latin d'avril 1820, par une soirùc froide et sombre, deux individus frappèrentà la jiorle d'une maison isidée qui se trouvait sur le grand clicinin d'Aix, entre deux \iilages appelés Saint-Louis et la Vistc.

Ixi porte s'ouvrit aussitôt, et une vieille femme se montra, tenant une lampe a ia main.

Le premier des deux individus lut immédiatement reconnu.

— Tiens, c'est toi, Mistenilùle! 11 y a longtemps que les camarades s'Iqforment de toi!... Avec qui es-tu?

— Que t'importe, Nathalie!

- Il me semble que |ai le droit de te faire cette question.

- Crois-tu que j'amène un mouton?

— Si ton ami n'est pas un traître, pourquoi cachc-t-il son visage avec le collet de sou manteau?

La vieille conduisit les nouveaux venus, presque en rechignant, dans une salle basse où quatre ou cinq individus, assis autour d'une table, buvaieflt à la lueur d'une lampe fumeuse.

L'arrivée de Misleiiflùle fut accueillie par de nombreuses exclamations.

— Hé! te voilà, loi! Sais-tu enfin à quelle lieure la diligence doit passer? -- Oui, à dix heures.

— Mais avec qui es-tu ?

— Quel est ce sombre personnage qui ne veut pas que l'on reconnaisse ses traits?

Mistenflûle se mit à rire.

— Est-ce que vous êtes comme la vieille, est-ce que vous avez déjà peur que monsieur aille tout raconter à la police ?

— Dame!

— Eh bien! russuroz-voiis, dit soinlaiu riiicoiiiiii, en laissant tomber son manteau.

Un double cri de surprise sortit de la bouche de chacun d -s buveurs.

— Jeannot?

— Toi!

— Oui, moi !

La vieille femme, qui n'avait cessé de grommeler, tant que le bandit était resté entièrement couvert, se jeta dans ses bras.

— Mon neveu I mon cher neveu! embrasse-moi! depuis le temps que je ne t'ai vu !

— Fiche-moi la paix, sorcière ! dit Jeannot, qui sembla fort peu touché de cette effusion.

La vieille, de nouveau courroucée, eut un juron. Le chef des Incendiaires la lit pirouetter.

— Sois contente, toi, autrement... Situ nous ennuies... prend'^ garde! La tante de Jeannot se tut.

— Vous êtes étonnés, demanda le jeune homme aux autres bandits. Est-ce que Mistenflùte ne vous avait pas dit que quelqu'un aurait part triple dans l'affaire?

— Nous ne nous doutions pas que c'était toi !

— Et qui donc, si ce n'est moi, peut découvrir de bonnes occasions?

— Tu es un peu trop prétentieux.

— Je suis ce que je dois être.

— Toujours le même.

— Pourquoi aurais-je changé, je me trouve bien tel que je suis. Mais ne perdons pas de temps, parlons de ce qui nous intéresse... Mistenflûle vous a déjà mis à peu près au courant. II s'agit d'arrêter la diligence qui part dWh à huit heures... Quelle heure est-il? Neuf heures et demie. Dans une demi-heure, trois quarts d'heure au plus, elle sera ici.

— Que devons nous faire?

— Pour le moment, rien, attendre... Je vous aveilirai quand il faudra que nous nous cachions sur le bord de la route. Deux de vous se. préiipiteront devant les chevaux, un troisième menacera le conducteur avec un pistolet, deux anties contiendront également avec leur.s armes les voyageurs. Misleiillùle et moi, nous nous chargeons du reste. Un coup de sifllet donnera le .signal de la retraite. Après avoir pris ce que nous voudrons, nous viendrons nous réfugier ici, où Nathalie nous cachera dans la cave.

— A quel endroit nous embusquerons-nous?

— A trois cents pas de cette maison, du coté de la Viste.

148 i.A i!i;i,i.i: Mir.Tri;

— Crois-tu qu'apii^s l'alTairc nous serons en sùnHt'' aussi près...

— Parlaitemonl. Kn ailniellant (jne l'illanne soil vite donni'îe, on ira nous cluroher bien loin et on ne se doutera oeric-; pas...

— C'est vrai, on ne nous (Toira jamais...

— Di'cicli''menl. tu es un marron irima-inaliuu, .l'aniiotl

— Je le sais, lit celui-ci tranipiillement.

— Mais il est prohaltle i|ue les vicliines viemlidut denvander du secours ici nii'nie. ..

— Nathalie fera stMnl>!ant de s'éveiller et eUe leur dira ce qui est vrai habituellement, c'est-à-dire qu'elle est seule... Elle pourra au besoin leur donner rhospilalil^ Oli! elle s'acipiiltera bien de son rôle, la sataiii-e commère! N'est-ce pas, ma tante, que tu leur donneras bien le change?

La vieille femme, en eiitciidani Jeannot l'appeler sa tanlc, eut un sourire de satisfaction.

— Certaineme-nt, dit-elle, je les tromperai. Je suis comme ma sœur, comme ta mère, je suis adroite, moi!

— Nous savons que tu es une fameuse gaillarde! Que buvez-vous donc, compagnons? Du vin! c'est de l'eau-de-vie qu ri vous faut!

Un des vieux bandits, qui n'avait pas soufflé mot, prit un air moqueur.

— Nous n'avons pas besoin d'eau-de-vie, nous, nous avons du courage sans cela.

— Du courage! crois-tu qu'il en manque à quelqu'un, ici?

— Je ne dis pas cola.

— C'est fort heureux, car si tu avais voulu insulter Jcannot, il aurait fallu en découdre avec lui. De l'cau-de-vie, Nathalie! ceux qui n'en voudront pas n'en boiront pas.

Un instant après, la bouteille demandée était sur la table. Chacun des brigands en prit copieusement sa part.

— A la réussite de notre entreprise! dit le bandit avec qui Jeannot venait de se quereller et qui s'était servi un des premiers, oubliant ainsi toute rancune.

— A la réussite de notre entreprise ! rôpéta-t-on en chœur!

— Savez-vous, dit Jeannot, combien porte la diligence que nous allons arrêter?

— Une somme considérable?

— Cent mille francs.

— Cent milie francs! firent tous les assistants enthousiasmés.

— Tu ne m'avais dit que cinquante mille francs, dit Mistenflûte.

— L'augmentation te déplairait-elle?

— Cette question!...

LA niaLE MIETTE 149

— Ces cent mille francs sont rcnfernnôs dans une caisse noire placée sur rimpérialc, à cùl6 du conducteur...

Un des bandits interromiiit Jeannot.

— Qui se chargera?...

— Je vous ai dit queMistcndûtcet moi nous enlèverions le trésor. Puisque tu veux le savoir, c'est moi-même qui grimperai sur la diligence, et qui lutterai avec le conducteur, s'il le faut!

— Diable!

— ïuvois que je prends le poste le plus périlleux et que, si nous réussissons, j'aurai droit à une triple part comme éclaireiir d'abord, puis comme exécuteur principal.

— No;is sommes sept. A toi, cela te fora trente et quelques mille francs, à nous un peu plus de onze mille francs chacun.

— Onze mille francs seulement.

— Neuf parts à onze mille francs, ça ne fait-il pas quatre-vingt-dix-neuf raille francs?... 11 reste mille francs... ou plutôt il restera...

— Crois-tu que Nathalie ne les aura pas gagnés? La vieille fit entendre des transports bruyants.

— Mille francs à moi ! Je te reconnais bien là. Généreux comme ton père, avant que le coupeur de têtes...

Le chevalier de la Torche fronça les sourcils comme un homme à qui on rappelle quelque chose de désagréable.

Nathalie comprit et baissa la tête.

— Que veux-tu, pichoun, je l'aimais tant, que...

— Allons, c'est bon! Songeons à nous armer...

Mistenflûte sortit et reparut avec plusieurs paires de longs pistolets que les bandits commencèrent à charger.

— Vous avez vos poignards, au moins? demanda Jeannot.

— Ce sont des choses qui ne s'oublient jamais... Et toi?.,.

— Moi! regardez...

Jeannot montra un stylet catalan.

— Cela me suffit. Malheur au pauvre conducteur s'il me résiste ! Il n'aura pas le temps de pousser un cri, je connais le chemin du cœur.

— Parbleu, tu es assez amoureux pour cela! Cette saillie fit rire les bandits et Jeannot lui-même.

— 11 me semble entendre du bruit, dit soudain Mistenllùte, un roulement.

— Ce ne peut être déjà la diligence !

Us prêtèrent l'oreille. C'était bien une voiture.

ir.o LA iu;i.i.K .MiKiTi:

— 11 n'y a l>as de irivlitls. Ce n'est pus co qui' nous jiHcnduns. dit .IlmmmoI,

- Va\ clTn.

iikmiumU p;i>;s;ut lin siipi-rbi? ôquipagc Irainôpar ilcix n»ai,'niliqnos cIh'- \.iu\. i.rs lanlcrni^^i'i-ininMil ans liri^.uuls, (pii sTMaiciil mis à la fcniHio, dt' voir dans l'inUTicin- tni vieillard vèln d'une rolte violrllc el, a>sis aiii)rès de lui, utï jeune lionime porlant une soiilane noire.

- M(t!isei.:;nr;n- rèviVpie (|ni revient de sa campagne (!'• Saiiil-Aiiloine! <Mirl dommage que nous n'ayons eu ni If Icmps ni l'idée de ikuis

a'^Mirer si sa croix pastorale a autant de valeur qu'on le dit...

— Tn es insalialile, MislenlliUe! Les onze mille francs ne te siiflisenl-iis pas?

— Nous ne les tenons pas encore.

— Vni!.'i pourquoi il faudrait les compromelln; pour une pauvre aubaine.

— D'aillé ;rs, dit le bandit qui avait iléjà parlé, j(; ne sais pas si vous èlcs comme moi, mais je n'aime pas à m'emparer d'objets sacrés et bénits. Je ne vaudrais rien pour voler dans une église,

Jeannol eut un sourire moqueur.

— Prêju|iésl

— N'esl-il pas temps de partir? demanda Mislenllùlc.

— Parlons, soil 1 Mieux vaut plus tôt que plus tard.

Cbacun des brigands prit l'arme qui était à sa convenance. Jeannot lit une dernière et brève recommandation à Nalbalie, puis les misérables sortirent de la maison sans autre émotion que la peur de manquer leur coup, sans d'autre désir que celui de se partager les cent mille francs,

— Halle I cria le chef des Incendiaires quand on fut arrivé à environ trois cents pas de l'endroit d'où ils étaient partis. 3Iainlenrint, distribuons les rôles, et faites alle;ilion de ne pas oublier mes instructions dernières

Un instant suflit à Jeannot pour disposer ses hommes. Quatre se placèrent d'un côté du chemin, derrière un épais buisson. Lui, Mistenflùte et un autre bandit se cachèrent dans un fossé qui se trouvait du côté opposé. Le silence le plus complet ne larda pas à régner.

Pendant que ces préparatifs s'effectuaient, la diligence d'Aix quittait le Pin, dernier relai< avant d'arriver à Marseille.

Le conducteur était un instant descendu de son siège pour ne pas refuser l'invitation d'un jeune homme placé sur l'impériale qui lui avait offert un petit verre.

11 ne tarda pas ù reprendre sa place.

— Allons, dit-il à son compagnon, nous serons bientôt à Marseille. Si vous saviez le plaisir que cela me fait!

— Je parie que vous éles marié!

— Vous ne vous Irompez pas. i"]l jele suis depuis peu, encore!

— Ce qui veut dire que vous l'êtes doublement.

— Si vou-^ saviez comme ma femme est jolie! ^ Ah!

— Fiiîurez-vous une bnmc, avec des yeux à réclalsidoux... ctdcs cheveux... et un sourire î...

— Cela doit lui être bien pénible de vous voir sans cesse en voyajïe. Vous devez ne pas coucher tous les soirs chez vous.

— Au contraire, il y a avec le ciel des accommodements. Avant d'être marié, je conduisais la diligence d'Avignon et ne pouvais rentrer que le lendemain matin; maintenant, je conduis la diligence d'Aix et j'embrasse ma bicnaimée tous les soirs.

— Votre métier est bien pénible !

— Non. Peut-être est-ce l'habitude?... Tenez, lorsque je pense qu'à notre arrivée sur le Cours, la première personne que nous apercevrons ce sera elle, m'attendant impatiemment, il me semble que mon cœur saute dans ma poitrine.

— Décidément, vous êtes bien amoureux,

— Si je le suis!...

Le conducteur avait lancé les chevaux ventre à terre. La diligence allait aussi vite qu'elle pouvait aller.

— Ne craignez-vous pas de trop fatiguer vos bêtes?

— Vous avez raison. Elles aussi sont cependant pressées d arriver, elles sentent l'écurie, une bonne litière et du foin frais!

Le nouveau marié ralentit l'allure des chevaux. Dans l'intérieur de la diligence, le plus grand silence régnait.

Les places du coupé n'étaient occupées que par une seule personne, un jeune homme qui lisait des lettres à la lueur des lanternes. Ces lettres porl lient l'adresse de M. Marcel, négociant à Lyon. De temps en temps, le jeune homme réfléchissait.

— J'ai , disait-il, pendant mon séjour, plus de trente correspondants à voir, sans compter M. Lombard, chez qui un logement m'est préparé, Pourn'oublier personne, j'ai écrit tout ce que j'avais à faire sur cette liste. Avec les commissions que mon père m'enverra, ça me fait pas mal de besogne !

M. Marcel fils s'interrompit.

— Diable! cette voiture va vite, fit-il au bout d'un moment, pourvu que butor de cocher ne nous verse pas dans quelque ruisseau!

Dans la rotonde de la diligence se trouvaient quelques petits bourgeois revenant d'Aix, un prêtre qui causait, un capucin qui priait.

A coté du capucin, nna fillette blonde comme un amour et vêtue de noir s'était endormie, la tête appuyée sur l'épaule d'une vieille femme.

152 i-A r.Ki.i.i; MiKii'i:

— Quelle e«t donc celle petite? avait demanda ciiiit'uscmt.Mit le pnHre.

— (Vost AdtMaïili\ rt''|i()iulit la iHHiiir iVinmc, riiniiiiie eiil'anl dr mon pauvre Jean (pii vient île lUDUiii!

L» vieille avait pouvM'' un soupir, le pn'lrf avail tMi uichr une consolation, et la dilij;euee avait ronlinur à dt'vonT la roule.

On approchait de la Visle lorsipie le conducteur, qui gardait depuis un moment le silence, se remit à parler avec son compagnon.

— Ce matin, «piandje suis parti, elle m"a embrasse» plus tcndreiucnl (\\ui d'habitude.

— « Il me sendtic que je ne te verrai plus, » a-l-elle soupiré tristement. Je mVn vais pouvoir lui rendre son baiser, à ma chère mignonne, et lui dire: « Tu vois bien que je suis revenu! »

I.a diligence n'était plus qu'à quelques pas de rendroil où les brigands se trouvaient embusipiés.

— Vous ne vous doutez pas d'une chose, dit le conducteur, c'est que vous occupez la place d'une fortune. A l'endroit où vou^ êtes assis, on avait d'abord déposé une caisse renfermant cent mille francs qui étaient destinés à un banquier de Marseille. Ce n'est qu'au dernier moment que l'on a décidé de retarder l'envoi, j'ai pu alors lo'ier le siège que vous occupez.

— En vérité!

La diligence arrivait devant le buisson où les bandits étaient cachés. Un coup de sifflet strident se fit entendre.

Deux hommes semblables à d:s démons se précipitèrent au milieu de la roule, et la diligence s'arrêta.

— Descends de ton siège, cria une voix forte au conducteur.

Le malheureux vit, à la lueur des lanternes, un canon de pistolet se braquer sur lui; néanmoins il fit bonne contenance. Il saisit son fouet et en envoya un rude coup à un des agresseurs.

Une détonation retentit. Le conducteur lâcha les rênes et tomba aussitôt sur ses chevaux en vomissant du sang. Une seconde après, il était mort.

Le jeune homme, à qui le pauvre diable avait raconté son bonheur conjugal, s'était réfugié derrière les bagages. Il avait reconnu qu'il était impossible de se défendre sans risquer une mort certaine.

M. Marcel fils fut moins prudent. Il essaya de sauter par la portière. Immédiatement, un homme s'élança sur lui et le frappa de son stylet.

Cet homme était le chevalier de la Torche.

Une grêle de balles acheva le fils du négociant. Deux d'entre elles s'égarèrent dans la rotonde. L'une atteignit le capucin à l'épaule, l'autre frappa la petite Adélaïde au front; le moine fut blessé seulement, l'orpheline ne s'éveilla plus.

I,A HELLK MIKTTE

Au milieu gisait le corps du conducteur. (P. 156.)

Les femmes des voyageurs jetaient des cris de frayeur, tandis que les hommes n'étaient pas plus rassurés,

— Silence! fil une voix tonnante. Le premier qui appelle : « Au secours! » est mort.

A peine ces mots furent-ils prononcés que les clameurs cessèrent. Seul, le moine, à qui une balle avait endommagé l'épaule, poussait de sourds gémisse-

LIY. 20. — THÉODORE HENRY. — LA BELLK MIETTE. — ÉD. J. ROUFP ET C'«. UV. 20

154 i.A I!i:li.i: Mii/m-,

monts. La grand'mèro irAiltMaiMo s't'-tait (.'■vanouic en t'^-^avaiit ilo faire revenir à la TJe la pauvre enfant que les a-^^as^in»; avaient tiuV.

Pendant ce temps-là, ces derniers rherrhaienl les cenl mille francs.

— Damnation! disait avec rase le chevalier de la Torche, je ne vois pas la caisse noire. Me serais-je tromp»** moi-miMne?

Mlstenflûtc, ayant souleva la toile goiulronnt'e sous laquelle se trouvaient lôs bagaçres, se mil à jeter les milles sur l:i roule. Jeannot continuait :

— C'est bien prj's du conducteur que devait être déj>osé l'argent. Aurionsnous donnt^ la mort à plusieurs personnes inutilement?

Les landits qui retenaient les chevaux s'impatientaient :

— Avez- vous fini, criaient-ils, ou voulez-vous que nous venions à votre aide ;"

— Avez-vous le magot? demandaient ceu\ qui contenaient les voyageurs. Mistenflùte et son compagnon ne n''pondaienl pas. Us commençaient à

comprendre que les cent mille francs avaient dû rester a Aix.

— Tiens, dit tout à coup le chef des Incendiaires, je viens d'entendre un bruit miHalliqae. La caisse aux cent mille francs ne se trouverait-elle pas par hasard parmi celles que tu viens de jeter?

— En eiïet, il y en avait une bien lourde.

Jeannot s'élança aussitôt à terre, le jeune bandit l'imita; ceux de leurs compagnons, qui s'étaient placés devant la diligence, s'empressèrent d'abandonner les chevaux.

— Eh bien? eh bien?

Le colis en question fut ouvert, il ne renfermait que de la vaisselle qui venait de se briser en tombant.

— C'est une entreprise manquée? dit Jeannot avec désespoir. Les brigands étoulTèrent leurs jurons.

— N'avais-tu donc pas pris tes renseignements?

— Mais oui...

— Alors?...

— Il y a sans doute eu contre-ordre au dernier moment.

— Quelle mauvaise chance!

Les sept bandits étaient maintenant réunis. Chacun ayant quitté son poste, la diligence restait seule au milieu de la route.

Le spectacle qu'offrait cette scène était lugubre. Les brigands avaient demandé le silence et l'avaient obtenu. Tous les voyageurs se taisaient sous l'empire d'une terreur extrême, tandis que les chevaux frappaient du pied, impatients de regagner leur écurie.

L'obscurité était profonde autour du cercle lumineux formé par les lanternes de la diligence, qui permettaient de voir un inconcevable fouillis de

malles, de caisses, de paquets el de haga^es. A côlé des chevaux était le cadavre du conducteur; à quelques pas de là, celui de M. Marcel lils, baigné dans son sang. La discussion (Mail vive parmi les bandits.

— Puisque la chose est ratée, s'écriait l'un, décampons I

— Oui, décampuns.

— Non, disait un autre, que nous ne nous soyons pas dérangés pour rien!

— Fouillons les voyageurs, alors.

— Gela n'en vaut pas la peine, dit Jeannot, ils ne doivent pas avoir grandchose sur eux, et nous nous exposons à être plus tard reconnus.

— Tu es bien généreux, toi, lit le vieux bandit qui avait toujours montré une opposition systématique au jeune homme. Puisque nous n'avons pas les montagnes d'or que tu nous as promises, il faut bien essayer de nous rattraper un peu. Décidément, tu n'es guère intelligent.

— Ne m'insulte pas, ou sinon...

— Qu'esl-ce?... Aurais-tu l'air de me menacer, par hasard?

— Oui, si tu ne parles pas plus poliment.

— On en aura de belles manières avec ce muscadin!

— Allons, allons, messieurs, décidez-vous, dit Mistenflûte.

Pendant que les bandits se disputaient, ils ne faisaient pas attention à ce qui se passait auprès d'eux. On se souvient du jeune homme qui s'était réfugié à l'extrémité de la diligence. 11 n'avait pas bougé alors que les bandits s'emparaient des bagages; lorsqu'ils étaient descendus, il avait seulement cessé de garder une immobilité absolue.

11 résolut de profiter de la querelle des malfaiteurs pour s'enfuir et sauver ceux des voyageurs qui restaient. Avec mille précautions, il parvint à se glisser en bas de la voiture et à saisir les rênes. Il remonta ensuite et se plaça sur le siège, où, un quart d'heure auparavant, le malheureux conducteur, plein de vie et de santé, parlait de sa femme avec amour.

Les chevaux ne dem indaient qu'à continuer leur route. Ils partirent rapidement, au grand étonnement de Jeannot et de ses compagnons, qui ne songèrent pas d'abord à leur courir après.

— Tant mieux! dit le chevalier.

— Tant pis! fit le vieux bandit.

— Mais c'est qu'il y a un homme sur le siège. Les animaux n'ont pas pris seuls le grand trot.

— C'est différent.

— Avant tout, songeons à notre sécurité!

Les meurtriers firent, mais en vain, de nombreux efforts pour alleinilrc la diligence. Le jeune homme avait lancé les chevaux à toute vitesse. Ce ne fui

LA UKLLK MlKTTlî

qu'arrivé au village de Saint-I.ouis, c'esl-à-dirc à l'aNri du daii^'cr, (ju'il les arrêta.

Il alla frajiptM' à une maison el raconta ce qui s'élail passé. Va\ peu de temps, tout le quartier fut en émoi. Quelques Ames charitables donnèrent des secours lux voya^'ears qui se trouvaient dans la diligence, des jeunes gens organisèrent une battue pour tAcher de découvrir les malfaiteurs et relever les cadavres qu'on avait laissés sur la route.

Doux personnes, on le sait, avaient été atteintes dans la rotonde. Le moine sortit en gémissant; on retira ensuite le corps d'Adélaïde et celui de sa pauvre grand'mère, qui était restée évanouie, depuis la mort de la malheureuse enfant.

Les jeunes gens de la battue arrivèrent bientôt près de l'endroit où l'arrestation avait eu lieu. Us portaient les armes qui étaient à leur disposition ou qui leur étaient tombées sous la main, des sabres rouilles, des pistolets, des fusils à pierre.

Naturellement, ils allèrent frapper à la porte de la maison où les bandits s'étaient réunis avant de commettre leur épouvantable forfait. Nathalie joua bien son rôle. Elle lit presque l'idiote, prélendit ne rien avoir entendu. Celte vieille femme, dont le frêle corps était à peine couvert d'un mauvais châle, n'inspira aucune méfiance aux habitants de Saint-Louis.

— Vous vivez donc seule?

— Oui.

— 11 n'y a pas longtemps que vous habitez cette maison, car nous ne nous souvenons pas...

— Depuis huit jours à peine.

— Vous n'avez ni mari, ni enfant?

— Je n'ai ni l'un, ni l'autre.

— C'est égal, il est étrange que vous n'ayez pas entendu les détonations des armes à feu.

— C'est comme ça, dit la Nathalie, en grommelant.

— Dépéchons-nous, fit l'un des jeunes gens, laissons cette folle.

— Fous, vous-mêmes, polissons!

Les habitants de Saint-Louis s'en allèrent en riant. Ils avaient eu le soin de se munir de lanternes au moyen desquelles ils purent découvrir le lieu qui avait été, moins dune heure auparavant, le théâtre du crime.

Au milieu de quelques malles vides gisait le corps du conducteur. C'est en vain qu'ils essayèrent de découvrir chez lui le moindre signe de vie; le malheureux avait bien rendu le dernier soupir.

— Ne nous a-t-on pas dit, demanda l'un des jeunes gens, que nous trouverions deux cadavres?

— Eneiîet

— l'eul-olre la seconde victime n'csl-elle pas morte et s'est-clle traînée à quelques pas?

— Sans doute.

— Essayons de la retrouver.

— Oui, faisons du bruit pour qu'elle nous entende.

Après avoir appelé, les jeunes gens prêtèrent l'oreille. Nulle vok ne leur répondit. Un instant, il leur sembla cependant entendre un murmure. Us se dirigèrent du côté d'où ce bruit partait. C'était de l'eau qui coulait maintenant dans le ruisseau où une partie des assassins s'étaient cachés avant l'attaque.

Ils firent encore quelques pas, puis renoncèrent à trouver le malheureux M. Marcel. L'un d'eux chargea le conducteur sur ses épaules, et ils reprirent tous ensemble le chemin de Saint-Louis.

Ce soir-là, grande fut l'inquiétude des personnes qui attendaient à Marseille l'arrivée de la diligence d'Aix.

On remarquait surtout une jeune femme et un vieillard. La jeune femme était pâle comme une morte. Plusieurs fois, les commis du bureau des diligences l'engagèrent à entrer dans leur bureau.

— 11 ne peut pas tarder à être là, votre mari ; ne soyez pas ainsi désolé.

— J'ai peur qu'il ne lui soit arrivé malheur.

— Ne vous effrayez pas. Que faut-il pour mettre en retard? un essieu qui aura nécessité un arrêt chez le c'narron, un voyageur important qui aura fait attendre..

— Vous croyez?...

Le temps s'écoulait et le coche n'arrivait pas. On commençait à se dire qu'il était impossible que quelque chose de sérieux ne se fût pas produit.

— Mon mari, mon pauvre mari ! répétait la jeune femme.

11 était à ce moment près de minuit. L'aflluence était assez considérable devant les bureaux de l'entreprise. Au groupe formé par les parents et les amis s'étaient joints les passants et les curieux.

Un vieillard s'adressa à l'un de ces derniers.

— Cela n'arrive pas souvent, n'est-ce pas, monsieur, que la diligence soit aussi en retard?

— Jamais!

— Pensez-vous qu'il y ait quelque accident

— La chose est presque certaine.

— En vérité?

— Peut-être a-t-on versé, à moins que l'on n'ait fait de mauvaises rencontres.

— Je frémis...

— Auriez-vous quelqu'un dans la voiture?

— Ma femme et ma pclite-fille, qui doivent être parties d'Aix ce soir.

158 LA i!i; 1.1,1: M 11; m;

— Rassuivz-vous...

-Mon Dieu, mon Dieu.'.. Moi, ;i i|iii il lardait lant (l'emliia-iscr Ailflaïdc '

A une hi'ure du malin, l<« groupe diminua cei^Midanl. Il ne resta [)lns que les |»ersonnes que lan^oisse lorlurail; qiianl à la feninio du comlucteur, elle avail perdu connaissame. L'inforlunée ne revint ù elle qu'en entendant du bruit. Elle poussa un grand cri et s'élam-a hors du Iturcaii. C'élail hien la diligence qui venait d'arriver.

Tandis que chacun reconnaissait les siens, on s'occiii)ail de deux corps qui avaieni t'ti"' p!ari"'s sur l'inipôriale.

l.i latalilt'' \oulul que la jeune femme se nionlrùL dain la rue juste au moment où l'on enlevait l'un d'eux. Un rAle déchirant sortit de sa poitrine. Un sanglot élouITti lui succéda, puis elle tomba. Elle était morte en reconnaissant le cadavre de son mari. La douleur, le saisissement l'avaient tuée.

Pendant que cette scène cruelle se passait, une autre é.i:alement triste avait lieu. Le grand-père et la grand'mére d'Adélaïde pleuraient dans les bras l'un de l'autre.

— Elle était si gentille ! disait la vieille femme.

Le vieillard ne trouvait pas de parole pour lui répondre.

— Elle ressemblait tant à notre pauvre Jeanl... Que nous l'aurions aimée, mon ami! Dieu ne l'a pas voulu. Il est injuste, bien injuste, parfois!

Les lirmes du grand-père s'arrêtèrent un instant.

— Ne blasphème pas, ne blasphème pas!

— Qu'avons-nous fait pour être punis de cctle manière?

— Rien. Ce sont des épreuves...

— Des épreuves qui tuent.

— Que nous importe! Tiens-tu bien à la vie, maintenant.^

— Non.

— Ni moi non plus.

Un instant après, les deuï pauvres êtres regagnaient leur domicile, précédés de deux hommes ponant le corps inanimé de la petite lille qui avait été un moment leur unique espérance sur la terre.

Après le départ des malheureux vieillards, on s'occupa du conducteur et de sa femme, que la police fit enlever. On s'entretint aussi du voyagear que l'on n'avait pu retrouver et sur lequel une personne prenait des renseignements.

Cette personne n'était autre que M. Lombard, le me:-iier de la Grand'- Rue. Une lettre l'avait prévenu de la prochaine arrivée de M. Marcel tils, et il était très anxieux, car il croyait, d'après le portrait qu'on lui faisait de la troisième victime, reconnaître en elle le jeune homme.

On ne put cependant lui aflirraer que le mort était bien celui qu'il attendait. 11 regagna la maison fort inquiet. Sa femme et lui restèrent persuadés que c'était

bien le fils de leur correspondant qui était resté entre Saint-Louis et la Viste.

— Suis-tu mon raisonnement? Ce jeune homme nous a écrit: J'arriverai à Aix le 26. Le lendemain soir de mon arrivée, je repartirai, un jour inc sufllsant pour replier me> aiïaires. Il est évident que, puisque nous sommes aujourd'hui le 27, c'est aujourd'hui que je devais le trouver u la dihgence.

— Tout cela est clair.

— Comment ferons-nous pour annoncer à sa famille cet horrible malheur? - Nous écrirons...

— Une lettre est une chose bien brutale...

— Aurais-tu par hasard envie de partir pour Lyon ? «

— J'ai peur que cela ne soit nécessaire.

— Je ne veux plus que tu voyages, moi !

— Cependant...

Le lendemain de l'événement, M. Lombard résolut d'aller prendre, au bureau des diligences, de nouvelles informations, et, s'il le fallait, de se rendre sur le théâtre du crime, pour savoir si on n'avait pas encore trouvé le corps du malheureux, qu'il croyait être le fils de son correspondant.

Au moment où il s'apprêtait à sortir, on vint lui annoncer qu'un jeune homme le demandait. Il eut un pressentiment.

— Oh! si c'était!...

On devine qu'il ne se fit pas attendre.

— M. Lombard !

— C'est moi.

— Je me nomme Marcel, et je suis fils de... Le mercier laissa éclater sa joie.

— E>t-ce possible?

— C'est bien vrai.

— Quel bonheur!

— Vous n'avez pas élé victime?...

— Victime de quoi?

— D'un assassinat.

— J'ignore...

— Cependant...

— Expliqiiez-vous, car je ne vous comprends pas.

— Vous ne savez donc pas ce qui s'est pa-^sé?

— J'arrive à l'instant môme; et...

— Vous avez bien fait de ne pas prendre la diligence d'hier soir.

— Pour quel motif?

— Elle a élé arrêtée entre Saint-Louis et la Vi>le, c'est-à-dire à quelques kilomètres à peine d'ici.

160 LA 15i:lm- mii:tte

— Qu'en est-il ivsullé?

— Trois personnes ont vU'' assassinées cl uneblosséo. Quant aux bagagos, une grande partie a iM6 enlevée...

— Mais qu'est-ce qui vous faisait supposer que j'iHais parmi les morts? Est-ce que par hasard on aurait cru me reoonnaîtn'?

— Non. mais il est un corps qui' l'on n'a pu retrouver et qui est resti'î sur le Ihèftlre du crime, puis, comme vous aviez écrit que vousdcvi.'zairiv('rle27...

— Une affaire imprévue m'a obligé de relarder mon départ d'une nuit.

— Vous ne devez pas vous en repentir, mon chi^r luMe. • M. Lombard était rayonnant.

— Inutile de vous dire que vous n'aurez d'autre maison que la mienne.

— Je craindrais de vous déranger.

— Votre présence, au contraire, m'est infiniment agréable.

Le matin même, M. Lombard présenta le jeune homme à sa femme et à sa tille. M. Marcel se montra d'une amabilité extrémn, mais il refusa d'accepter le logement qui lui était ofTert. Il préféra en choisir un qui était à quelque distance de la demeure du correspondant de son père.

le lecteur connaît le reste. Il sait que M. Marcel, qui s'était présenté chez le mercier, n'était aulre que le chevalier de la Torche, en quête de nouvelles fourberies; il sait quelles furent les conséquences des manœuvres de ce misérable, qu<^ le portefeuille du mort avait mis au courant du rôle qu'il devait jouer.

Son plan avait été audacieusement conçu. Il consistait à jouer le rôle de sa victime et à opérer tous les recouvrements que celle-ci venait faire à Marseille. Il prendrait ensuite la fuite.

La vue de Glaire apporta quelques changements à ces projets. Il résolut d'abord d'en faire sa femme, puis il ne songea plus qu'à en faire sa maîtresse, lorsqu'il eut osé rêver un mariage avec Diane de Méricourt. Le chevalier de la Torche n'avait eu guère pour confidents en ces audacieuses entreprises que Mislenflûte et Hermann. Il croyait également pouvoir se fier aux deux.

11 s'était trompé sur le compte du premier, qui n'avait eu rien de plus pressé que de le trahir, une fois entre les mains de la justice.

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