‹ La belle MietteChapitre 20 sur 200 · ÉVASION · texte numérisé non relu

ÉVASION

Comté fut assez long pour prendre connaissance du dossier que lui avait communiqué le procureur du roi et qui n'était autre que les interrogatoires et les aveux de Mistenflùte. Quand il eut fini, il réfléchit un moment, avant de parler.

Le cLievalier de la Torche fui Je aouveau eufenué. (P. 1S3.)

UV. 21 — THtODOItE HENtlY — LA DELLI, HlKTrB — KO. J. nOUFF RT c'» LIV. 2l.

LA HKI. Li: .MIKTTK 163

— J'étais en voyage, lors de cette aiïairo d' la diligence, dil-il enfin, mais je l'ai entendu raconter.

— Oui, elle a fait assez de bruit, et plu-ieuis vagabonds accusés d'y avoir pris part ont été successivement arrêtés, puis relâchés.

— Si j'avais été à Marseille, cela ne serait pas passé ainsi.

— Pourquoi cela?

— Je n'admets pas qu'un individu se substitue à un autre de cette manière.

— La fourberie était d'autant plus difllcile à découvrir qu'on était loin de :^'en doiiter.

— N a-t-onpas fait des recherches pour établir l'identité du cadavre laissé sur la route, n'a-t-on pas consulté le livre de l'administration des diligences pour savoir son nom. car je snppose que le voyageur avait suivi la règle commune?

— On a fait les recherches en question, on a examiné le registre où les employés inscrivent les personnes qui prennent le coche.

— Eh bien?

— On a trouvé le renseignement que voici : M. Marcel fils, négociant à Lyon.

— Cela n'a pas fait ouvrir les yeux?

— Non, les explications données par le misérable Jeannot ont été très naturelles. Appelé chez le juge d'instruction, il a déclaré que le nom de Marcel écrit sur le registre n'avait rien d'étonnant. Devant partir le soir du 27, il avait arrêté pour lui, dans la journée, une place dans le coupé. Forcé par ses atTatres de rester jusqu'au lendemain, il avait cédé sa place à une personne dont il avait fait la connaissance à Aix même, mais de laquelle il ignorait malheureusement le nom.

— Ah!

— On l'interrogea alors sur le signalement de la victime et il le donna exactement.

— Parbleu! c'était lui l'assassin!

— Ces renseignements furent exactement contrôlés, et les témoignages df>s personnes, qui avaient vu l'infortuné voyageur, vinrent en affirmer la vérité.

— Je n'en persiste pas moins à dire que j'ai été mal remplacé !

— Quoi qu'il en soit, le misérable est aujourd'hui en notre pouvoir. L'instruction et les assises mettront, je l'espère, tous ces crimes en évidence !

M. de Marillan et Comté restèrent encore longtempsà causer. Ils discutèrent la manière d'envelopper le chef des Incendiaires dans un réseau de preuves qui le forçât à faire des aveux.

— Il ne confessera jamais ses crimes.

— Qui sait? On a vu des criminels plus endurcis que lui...

1C4 I.A EîKLI.i: Mll.TTK

— Je n'rn ai jamais vu, moi, di' jiliis adroit — C'ost toujours uik; i^rande malaiirosso t|iir cravoucr une faute.

— Kn faisant osprivr iiiic diniitiiilioii do pcin»', riiidul t,'ciicc dti jury cl de la cour, j'ai oMt-iui, dans ma Ionique oarrii'TO, dos rùsullals surprenants.

— Le chevalier df la Toreho niera toujours, niera sans cesse. S'il essaie quelque chose, se sera de sV-vadcr et ikmi [ki^ dacipirrir des droits à l'indulgence des hommes.

— C'est Ion avis?

— Mon avis luen sincère.

Le procureur du roi réllécliit un moment.

— Tua.s peut-('lre raison.

Le lendemain du jour où eut lieu cette conversation, le chevalier de la Torche fut transfère dans un cachot de la prison du Palais beaucoup plus sûr que celui dans lequel il avait été enfermé après son arrestation.

— Ici, il lui est impossible de s'échapper, dit le geôlier aux gendarmes qui avaient escorté le captif. Je ne lui conseille même pas de penser à une évasion, il perdrait son temp^ !

— Oh î oh ! il faudra bien qu'il passe devant les assises!

Les gendarmes et le gardien se retirèrent, laissant seul le chevalier de la Torche.

Devant ces gens qui l'examinaient curieuscmeni, il avait affecté une confiance et une tranquillité qu'il était bien loin d'avoir. Lorsqu'ils se furent retirés, ses traits perdirent toute leur sérénité.

— Malheureux, malheureux! s'écria-t-il, serais-je réellement perdu? La rage, la colère empourpraient son visage.

— Non, ce n'est pas possible! Il ne se peut pas que mon étoile, si brillante il y a quelques jours à peine, soit aussi près de s'obscurcir. D'ailleurs, je ne le veux pas!

— 11 garda un instant le silence.

— Non, je ne le veux pas, je lutterai. Lutter ! mais est-ce possible? On peut lutter quand on a la liberté et la force qu'elle donne, on peut lutter quand on voit face à face ses adversaires et que l'on connaît les armes qu'ils doivent employer contre vous. Ah! si je pouvais m'évader,si Hermann était assez adroit ou assez dévoué pour venir î\ mon secours ! Qui sait? Il n'y aurait rien d'extraordinaire à ce qu'il fût arrêté lui-même... Ce serait bien fâcheux!

Jeannot était accablé.

Il s'assit sur la paille.

— Me voilà au secret!... Cette cellule est-elle réellement aussi sûre qu'on l'adittout à l'heure?... Oui. Les murailles sont épaisses ; d'ailleurs, le seraientelles moins, je n'ai aucun instrument pour essayer d'y pratiquer une brèche!

LA BDLLK MiDTTL: IGo

Les barreaux sont solides; impossible de les entamer, je n'ai pas de lime! Réfléchissons.

Le chevalier de la Torche se mit à rt'capiluier les crimes qu'il avait sur la conscience, non pour s'en repentir, mais pour les nier. Le compte était long, car il y avait longtemps que ce misérable avait débuté dans la carrière de malfaiteur.

Comté ne se trompait pas lorsqu'il avait dit que Jeannot était bâtard d'un homme mort sur l'échafaud. Sa mère ne valait pas mieux que son père, <'t le sinistre couple ne pouvait guère mieux produire que ce qu'il avait produit.

De bonne heure, Jeannot s'était exercé à voler; les rncouragemenls n'avaient pas été nécessaires... A quinze ans, il avait déjà subi plusieurs condamnations ; à seize ans, il assistait bravement à rexécution de celai qui lui avait donné le jour, a applaudissait parce que ce dernier ne boudait pas devant la guillotine!

'(;sque-Ià, ce n'était qu'un pâle voyou, plein de cynisme et de corruption. Après la mort de son père, il changea. Comment lui prit-il la fantaisie de quitter sa blouse trouée pour devenir élégant? Comment résolut-il d'apprendre à lire et d'avoir un certain vernis?

Sans doute, son instinct du mal lui fit comprendre que le métier de bandit gentilhomme était le plus lucratif.

Il quitta Marseille, et ses camarades n'entendirent plus de longtemps parler de lui. On sut cependant qu'il était allô à Paris et qu'il avait eu une chance exceptionnelle. Il ne revint que neuf ou dix ans après. Qu'avait-il fait pendant ce t3mps-là?

Nul ne le sait, et nous devons avouer que cette partie de la vie de notre triste héros est un des points obscurs du drame que nous avons entrepris de raconter.

Tout ce que nous pouvons dire, c'est que le bandit, devenu élégant, quitta la capitale à la suite d'un crime horrible commis dans le faubourg Saint-Germain.

Une vieille comtesse avait été assassinée par un jeune homme en qui elle avait placé sa confiance. Le vol avait été le mobile de ce meurtre. On avait trouvé, dans la chambre de la malheureuse femme, tout en désordre : la commode forcée, les tiroirs enlevés, les meubles bouleversés.

L'assassin n'avait rien respecté. La victime avait l'habitude de porter au doigt un diamant d'une immense valeur. Après avoir essayé en vain de l'enlever, le criminel avait coupé le doigt et emporté la bague qui se trouvait en la possession du chevalier de la Torche lors de son arrestation, et que l'on avait saisie sans penser encore au crime commis à Paris l'année précédente.

Jeannot, de relourà Marseille, n'avait pas été d'abord reconnu par ses amis et les avait ensuite presque reniés. Tout s'était arrangé lorsque le fils du supplicié avait eu besoin de ses anciens camarades, pour leur faire fabriquer de la

106 L\ iti 1.1,1 : Mil; m:

fausse monnaie el pour orjiaiiiseï' colle l>anile des Inceiuliaircs, (|iii jetait ralarmc et répoiivaiileilaiis la ville. Les malfaileiiis s'enlendeiil vile. Jeamiol liési^iiail les ciiiiioils où il fallait poiler la ili''solalion, et il (""lail obéi. Ciaiiiart, nous le savons, servait de reriMcuret de trésorier à la fois. CV'Iail lui (jui faisait les parts, (•"t'iail lui l'iionime de conliance de celle terrible assoc.ialiiui. (lionliaiicc ITu-n pLicccl

(Vélail nïalL'ré la volonté de Jeannot (pie l'on avait mis le l'eu aux maisons de la (irand'Hue. Klait-ce un pressentimenl? Pensail-il (jue la découverte du souterrain faili' le malin par la jiolii-e rendait celle nouvelle nilrcpi ise tiop dan L'ère 11 se?

I.e cbevalier d<' la Torclif, (piillant le château de Méricourl en comiiaL^nic d'Herinann, s'était dirigé vers l'auberçic de la Cloche d'Arf/cni , située >ur le prand cliemin d'Ai.\, ti où les liicendiaires s'élaicnt réunis. Mislenllùle elClaïuarl les avaient excités contre lui.

— Tu es amoureux, lui avail-on dit, tu te né^^diges!

— Moi, amoureux!

— Tu ne penses qu'aux femmes...

— Que vous importe !

— C'est toi qui est cause que la police a pu trouver notre relraile...

— Vous me prenez donc pour un traître?

— Non, mais n'est-ce pas toi le dernier qui as élé au soiilerrain?

— Comment savez-vous?

— Hermann nous Ta avoué. Nous avons appris que c'est un sac de pièces d'or que Ton a laissé tomber dans le jardin du procureur du roi qui a mis sur la voie.

— Je vous jure que je n'avais rien pris.

— Pas de serments inutiles! Veux-tu te mettre à notre tôtc pour l'affaire de la Grand'Riie?

— Vous dites?

— Tu refuses...

— En ce cas, nous allons choisir un autre chef!

— Réponds.

Le cbevalier de la Torche vit qu'il ne fallait pas hésiter. Après avoir jeté, un regard furieux à Mistenflûte et au teinturier, il ne tarda pas à redevenir mailre de lui-même.

— J'accepte, dit-il simplement.

Les bandits eurent des cris d'enthousiasme.

— Bravo, Jeannot! bravo!

On sait le reste.

Le chevalier, dans sa prison, revoyait tout cela.

— J'aurais dû écouter Hermann quand il me conseillait de fuir; j'aurais

dû laisser ces idiots se faire prendre dans la Gi-and'Riie! Jcannot, Jeannot, c'est la première bêtise que tu commets; te coùtera-t-elle la vie? Il se leva.

— Perdu pour une seule lai blesse! Emprisonné! C'en est trop! Il fit quelques pas dans la cellule étroite.

— Ces murailles m'étoulTent, je voudrais pouvoir les démolir! Ces barreaux, n'ai-je pas assez de force pour les éliranler? On dit que la volonir de l'homme peut tout," que l'on ne doit pas connaître le mol impossible. Eh bien! je veux, moi, je veux quitter ce cachot, je veux sortir d'ici!

La fenêtre de la cellule était élevée.

Jeànnot (it un bond de tigre et se cramponna aux barreaux. Son effort fut si terrible, si impétueux, qu'il crut un instant que la grille avait fléchi.

L'illusion fut courte; il retomba épuisé. Ses cheveux étaient en désordre, la sueur coulait sur son front. Il avait déchiré, en plusieurs endroits, son élégant costume.

— 0 rage, ô fureur ! murmura-t-il.

On n'eût plus reconnu en lui le beau chevalier, le bourreau des cœurs. Il mit la main dans sa poitrine, et ses ongles, sur sa chair, tracèrent un sillon sanglant!

— Il me faut la liberté, il me faut la liberté! criait-il.

Son agitation diminua cependant. Il s'assit de nouveau sur sa paille et y resta sans bouger. Son front finit par s'éclaircir un peu.

— Le geôlier! murmura-t-il.

Il mit la main dans ses poches.

— On m'a pris tout l'or que j'avais, je ne puis donc le corrompre! Bah! avec des promesses...

Il rélléchit encore...

— Avec cela, je n'obtiendrai rien.

Il venait de se rappeler le visage bourru du gardien qui avait dit en parlant de lui et d'un air triomphant qui avait vivement frappé le prisonnier : « Ici, il lui est impossible de s'échapper! » Il comprit qu'avec cet homme il n'y avait rien à faire, rien à tenter, et fui bien près de retomber dans son accablement.

Soudain un bruit de pas se fit entendre dans le corridor. Le chevalier se hâta de réparer le plus possible le désordre dans lequel il se trouvait. Quand la porte du cachot s'ouvrit, il avait repris son air calme.

Le geôlier était suivi d'un jeune homme qui, lui aussi, avait un trousseau de clés au côté. L'un portait une cruche, l'autre un pain énorme.

— Voilà le prisonnier en question, Stanislas, dit le geôher.

— Celui que M. Comté nous a tant recommandé?

— Justement I

<G3 LA 15 1:1,1.1 Mil ni;

Le cliovalier essaya un sonrin^.

— On a donc bion pour !

— Il parait (pie vous (Hcs un rus<5 comptrc ..

— Oli! pas si lusi" ipi'on vont liicn lo ilirc.

— C'est égal, nous veilItToiis sur vous, ol si vous parvciirz à vou^ (''vadcr, vous siMoz bien Un.

— Jo n'essaierai pas. Il faiuliail iHri' fou... Croyez-vous cpio je n'aie pas vu que celte feutMre donnait sur une cour intérieure!... l*our m'envoler d'ici, il faudrait n^diemiMil que j'eusse des ailes... Je n'en ai mallieureusemcnl pas, je ne suis ni un oiseau, ni un ange.

Le gardien n'avait pas ipiitté son air bourru.

— Que nous importent vos réilexions!

Il s'adressa ensuite à son compagnon.

— Et loi, Stanislas, qu'as-lu à regarder ce misérable si allenlivemcnl? Si tu fais comme cela pour cbaiiue prisonnier, tu n'en finiras pas!

Stanislas, surpris, baissa les yeux timidement et suivit le geôlier.

— Ah ! pensa le chevalier de la Torche, si ce jeune homme pouvait venir seul m'apporler la nourriture, je crois qu'il y aurait des chances... Dois-jc encore espérer !

Un moment après, on vintpicndre Jcannot pour le conduire devant le juge d'instruction. M. de Marillan se trouvait avec ce magistrat. L'interrogatoire fut long. Le clief des Incendiaires persista à tout nier, comme l'avait prévu Comté.

— Qu'on le reconduise en prison! dit M. de Marillan, avec un geste d'impatience.

Le chevalier de la Torche fut de nouveau enfermé dans la cellule. Il remarqua avec un sensible plaisir l'absence du geôlier. Ce fut Stanislas qui guida les gendarmes à travers les sombres corridors.

— Dressons nos batteries! se dit-il une fois seul. La fortune favorise les audacieux. En faisant une tentative, j'ai tout à gagner, et, hélas! pas grand chose à perdre. Je voudrais bien savoir quel est le joueur qui, dans ma position, reculerait. Il s'agit maintenant d'avoir de belles cartes!

Le soir, il éprouva une grande joie. Ce fut Stanis las qui vint lui apporter une grossière soupe de fèves, dans une écuelle da bois.

— Tiens, c'est vous, jeune homme, qui faites le service ? Stanislas avait sans doute reçu des instructions; il ne répondit pas. Le chevalier continua :

— Parole d'honneur! je préfère voir votre visage que la figure maussade de cet individu qui était avec vous ce matin.

— Mon oncle...

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