‹ La belle MietteChapitre 21 sur 200 · HE · texte numérisé non relu

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Il chercha un endroit pour se caclicr. [V. 17G.J

— Pardon, alors... 11 serait au moins à désirer qu'il fût au^si aimable que son neveu.

— Je ne suis pas aimable...

— Vous l'êtes fort, et je suis certain que, si vous me répondez aussi brièvement, c'est qu'il vous a recommandé de ne pas m adresser la parole.

— C'est vrai .

LIV. 22. — THÉODOnE HENRY. — LA liEI.LE MIETTE. — ÉD. J. r.OLFF ET C'". UV. 22

170 LA nr.i.i.K MiirrK

— Vous voyez bien ! Votre oncle n'a ni le droit de voii< inhi diiv li parole, ni celui de mVmpifcher de vous parler...

— Mais, je ne nio soucie pas do voire conversation.

— Pourr:oz-vou> in'appremlro comment il se fait (pio j'aie le plaisir de TOUS voir seul?

— C'est bien simple. Le père Mathieu...

— Ah! le digne homme s'appelle le père Mathieu...

— Oui. Le i>ère Mathieu est donc à Aix.

— Pour une alTaire de cour d'assises?

— Justement.

— l'n prisonnier qui lui aura fait des révélations?

— Non, un prisonnier quia tenté de s'échapper et qui, an lieu de réussir, n'a fait que rendre sa position plus grave.

— Diable, diable 1 pensa Jennnot, voilà qui est de mauvais augure !

— Ce malfaiteur était parvenu à cacher un couteau. Un jour, il s'est élanc4^ sur mon oncle pour l'en frapper et ensuite jirendrc la fuite, mais mon oncle est xiiTOureux et prudent. Il se méfiait et a facilement désarmé le coquin qui n "était poursuivi que pour vol et qui, maintenant, est encore accusé d'une lenlatire d'assassinat.

— Il y a des gens bien sots.

— N'est-ce pas?

— Quand votre oncle scra-l-il de retour?

— Proltablement après-demaii;.

— Il faudra que je fasse le coup demain soir, se dit Jeaniiol.

Le misérable pa.-sa une nuit moins agitée que la précédente. Il eut d'agréables songe- et de réjouissantes visions.

Il rêva qu'il avait brisé ses chaînes, qu'il était libre. Un air pur baignait ses paupières.

Élégamment vêtu, il se rendait à cheval au château de Méricourt,

Saint-Loup ne tarda pas à apparaître. Le village avait un air de fête. La cloche de l'église sonnait à toute volée et ses notes joyeuses lui mettaient dans l'âme le calme et le bonheur.

Le chevalier de la Torche n'était guère accessible d'habitude aux idées poétiques, cependant il se sentait touché. Une petite fille se trouvait sur les bords du chemin. Il l'interrogea.

— Hé! dis donc, enfant, pourquoi le village est-il si gai, pourquoi ce gai carillon?

— Vous ne savez donc pas? Notre bonne demoiselle Diane...

— Que fait-elle?...

— Elle se marie...

— Avec qui donc?

La petite eut un rire argentin.

— Vous ne le savez donc pas?

— Non, je te le jure...

— Eli bien ! c'est avec vous.

Transporté de joie, le chevalier mit la main à sa poche, mais toutes les pièces fausses qui s'y trouvaient s'étaient transformées en feuilles sèches. Il ne restait plus qu'une modeste pièce de dix sous.

— Tiens, petite, voilà pour ta peine, voilà pour m'avoir annoncé mon bonheur.

L'enfant fit une gracieuse révérence, s'empara de l'argent et s'enfuit à travers champs.

Jeannot arrêta le cheval devant le château et le palefrenier habituel vint prendre l'animal.

— Monsieur, dit le valet, ne me trompez pas rette fois, ne me donnez pas des pièces fausses.

— Je n'ai rien dans ma poche aujourd'hui. Il ne me reste plus que des feuilles sèches, les veu>c-tu?

— Oui, car j'irai les porter à M. Comté qui les changera contre des pièces d'or.

Jeannot monta l'escalier de la terrasse, pénétra dans le salon. Diane, vétae de blanc, l'attendait.

Qu'elle était belle, la chère miiznonne, et que la couronne d'oranger allait bien à ses cheveux noirs î Le chevalier tomba à ses genoux.

— A toi ma vie entière !

11 était sincère, en ce moment, le misérable! Il oubliait tout le passé de crimes et de sang qui le séparait de cette ravissante créature, de ce doux ange qu'aimait aus-i Georges de Marillan, l'honnête et digne cœur.

Mais voilà que le cortège se met en marche. On entre dans la chapelle qui retentit des graves accents de l'orgue. On s'approche de l'autel où se trouve un vieillard, un prêtre aux cheveux blancs.

— Chevalier Jean de la Torche, voulez-vous pour épouse la noble demoiselle Diane de Méricourt?

— Oui.

— Demoiselle Diane de Méricourt, voulez-vous être unie à noble chevalier Jean de la Torche ?

Jeannot s'éveilla sans entendre la réponse de sa bien-aimée.

— Quel dommage! fit-il, que je n'aie pu entendre le consentement de la fille du baron.

LA ni:i.l.K MIKTTK

Puis il se mil à riro dans les tt^iit'ltres.

— En serais-je ri-flloincnl amoiireiiv?

— CtMlos non, lil-il apivs un moment de réllexion. C'est étiMn.i,'e comme les rtWes sont trompeurs et font l'-prouver des sentiments qui ressemblent peu à la réalité 1

Le jour oomnienrait avenir dans le cachot. Jeannol était plein d'espoir.

— Il me faudra encore questionner Stanislas et préparer tout pour ce soir. J'entends des pas... C'est luil...

La porte s'ouvrit et le neveu du geôlier apparut avec une nouvelle cruche et une nouvelle miche. 11 avait la mine souriante.

— Tiens, fit-il, vous n'avez presque rien mangé? Vos compagnons ne sont pas comme vous !

— Mes compagnon

— Oui, les autres prisonniers 1

— C'est vrai, il paraît que vous avez en ce moment beaucoup de monde.

— Un- !^4-ande partie de la bande des Incendiaires dont vous étiez le chef

— Don n prétend que j'étais lécher...

— Vou aussi, vous protestez de votre innocence?

— Je dis la vérité.

— La vérité, la vérité... Hum!...

— Jeune homme, ai-je l'air d'un misérable?

Le fait est que vous avez moins mauvais aspect que les autres, mais

mon oncle dit qu'il ne faut pas s'y fier...

^e savez-vous pas que je suis noble et chevalier?...

Les chevaliers ne manquent pas. Seriez-vous, par hasard, chevalier

d'industrie?

Jeannot crut un moment que Stanislas se moquait de lui, il le regarda attentivement. Le pauvre garçon avait l'air très sérieux.

— Les chevaliers d'industrie sont des fripons, Stanislas, moi, je suis un honnête homme.

— Vraiment?

— Depuis que vous êtes gardien dans cette prison, ne vous est-il jamùs arrivé de voir un homme injustement détenu?

— Oh I c'est si rare, si rarel

— Ne l'avez-vous pas vu?

— Je mentirais si je disais non.

— Eh bien?

— Celui que l'on accusait, et qui n'était pas coupable, était un pauvre père de famille que l'on avait arraché à ses enfants. Lorsqu'on le rendit à la liberté.

il était plein d'inquiétude. Il disait : « Je les ai laissés ayant faim, comment les retrouverai-jcî, si personne ne les a secourus? » — Vous voyez...

— Est-ce que vous seriez père de famille aus

— Non, mai?...

— Alors, vous ne faites faute à personne .

— II est vrai.

— Tant va:it-il alors que vous soyez ici qu'a", leurs!

Stanislas ne raillait pas en parlant ainsi. C'était iïd garçon honnête à qui l'air des prisons n'avait pu enlever un grand fond de naïveté.

— Savez-vous si les Incendiaires ont fait des aveux? demanda Jeannot.

— Ceci, répondit Stanislas, il ne m'est pas permis de vous le dire. D'ailleurs qu'est-ce que cela vous fait, si vous n'avez rien de commun avec ces gens-là !

— C'est vrai, cela ne me fait rien.

— Bonjour, il faut que je continue ma besogne

— Au revoir, Stanislas !

Le neveu du gardien se retira.

— C'est égal, je crois avoir gagné dans son estime, dit le chevalier de la Torche. Si je lui avais dit que j'étais père de famille, il se serait apitoyé sur mon compte. Reviendra-t-il avant la nuit? C'est bien à sept heures du soir qu'il a l'habitude de faire sa dernière tournée.

Vers trois heures, le jeune Lomme reparut.

— Je ne renouvellerai la paille que demain, pendant que vous serez chez le juge d'instruction,

— On ne m'interrogera donc pas aujourd'hui?

— Je ne le pense pas. Dame ! ces messieurs ont tant à faire!

— En vérité?

— 11 m'est venu une idée, puis-je vous la dire?

— Parlez...

— Comment se fait-il que l'on vous accuse de crimes dont vous êtes innocent? Moi, je suis innocent aussi, et cela ne m'est jamais arrivé.

Jeannot ne put s'empêcher de rire de la question du pauvre garçon.

— L'explication en est bien simple, mon ami. 11 peut arriver aux uns ce qui n'arrive pas aux autres. Tu es heureux aujourd'hui, est-ce une raison pour que je le sois?

— C'est vrai.

Jeannot voulut prendre qiielqucs renseignements.

— En sortant de ce cachot, il doit y avoir pas mal de portes avant d'arriver à la rue?

— Qu'est-ce que cela vous fait?

l.A liKLl.K MiKin-:

Le chef (les Imeiuliaircs vil qu'il s'y (Mail pris miladiuil.iiKMil. Il .'ut peur que \c jeune honiinc ne conrûl ilos souprons.

— Peu nriinpoiie, apr6s UnWl Je nio disais stuilnnonl (piil fallait que l'huinme que l'on juge en ce niouicnl cl pour leipiel votre oncle est à Aix fût un fou p"ur s'imaginer, qu'une fois soili ilu cariiut, il pourrait reprendre sa liborli"'.

— Il y a. en elTot, i)lus <lo rini) portos... Le si\ lèrat h^ mordit les lèvres.

— Mais mon oncle, poursuivit Stanislas, avait sur lui comme moi un trousseau de clés «jui ouvrent liuit...

— C'est dilTèrenl, alors.

Quand le neveu du geôlier fut parti, Jeannot mil la tôle dans ses mains cl fit son plan.

— Sera-t-il nécessaire de tuer ce garçon ou de renfermer simplemcMl dans la cellule? Pauvre diable! il vaut mieux ne pas verser son sang, puisque cela est inutile! Je l'étourdirai...

Jeannot regaida autour de lui.

— .\vec quoi?... Celte cruche se casserait et ferait du bruit. Celte éciielle est légère. P.aii! avec le poing! Ce ne sera pas la première fois, et je ne manquerai pas mon coup ! Je ne l'ai pas manqué avec celte pauvre comtesse i

Une sorte de frisson passa chez le chevalier.

— Je suis jeune encore, dit-il, mais vieux dans le crime, et les juges, s'ils se donnaient la peine de chercher, n'auraient pas beaucoup de peine à m'envoyer rejoindre mon père.

Jeannot eut un nouveau frémissement.

— La hideuse chose que la guillotine! Cette machine peinte couleur sang de bœuf, avec ses deux grands bras qui se dressent pour soutenir un couteau... cette lunette où le bourreau vous fait passer la tête... cet^e trappe dans laquelle vous allez mordre le son en grimaçant... Tout cela m'épouvanlc, me fait peur. Je ne suis pas poltron, mais c'est malgré moi, c'est nerveux!

Le chevalier eut un éclat de rire.

— Mon père n'était pas ainsi. Comme il riait devant la mort, comme il blasphémait sur la plate-forme fatale! Il insultait Dieu, il se moquait du prêtre. L'exécuteur n'avait pas eu besoin de le soutenir. Lorsque la tête tomba, sa bouche disait une obscénité ou un dernier juion. Des hommes comme cela, il n'y en a plus maintenant! Notre génération est abâtardie parce que les bons exemples minqucnt.

Jeannot se ltj\a.

— Oh ! oh ! est-ce que tu voudrais te faire admirer sur Y Abbaye de Monte-à-Regret? Une faut pas songera cela, mon ami ! Il faut pensera prendre

cette clô si commode, lorsi|u'on la possède, et si désirable, lorsqu'on est en prison : la clé des champs !

Le clievalierde la Torche se mit à calculer de nouveau ses chances de salut. Quand la nuit arriva, il était prôt.

— Attendons maintenant ce pauvre Stanislas qui ne se doute pas de l'accueil qu'il va recevoir! Une idée!... Si le vieux geùlicr paraissait trop tôt... Wa foi, tant pis pour lui, tant pis pour moi!

Jeannot se plaça près de la porte.

Un bruit de pas se fit bientôt entendre.

— Voici le moment...

Le chevalier reconnaissait la manière de marcher de Stanislas.

— J"ai de la chance, c'est toujours le jeune homme!

La clé grinça enfin dans la serrure. Le neveu du geôlier fît un pas en avant et tomba en poussant un soupir. Le chef des Incendiaires n'avait pas manqué son coup. Une fois Stanislas à terre, Jeannot ne perdit pas de temps. Il lui enleva son trousseau de clés.

Soulevant ensuite le jeune homme évanoui, il le déposa sur la paille.

— Maintenant, fermons le cachot. Il lui sera plus facile d'en sortir qu'il ne me l'eût été, à moi, si je n'avais eu un peu d'imagination et beaucoup d'audace .

Jeannot se trouvait dans le sombre couloir.

— Quel chemin prendre? C'est par celui-ci que je suis venu. On m'a fait monter quelques marches; les voici. Au détour, il y a une porte. Bon! je je ne me suis pas trompé de chemin. Il s'agit maintenant de trouver la clé...

Au moment où Jeannot venait de dire ces dernières paroles, il entendit du bruit. Il n'eut que le temps de se coller centre la muraille.

— Diable! pensa-t-il, j'ai bienfait de choisir le soir. Pourvu que l'individu qui va apparaître n'ait pas une lumière!

La chance favorisait le bandit. L'homme qui se montra n'avait' pas de falot. Malgré l'obscurité, le chef des Incendiaires reconnut la taille et l'épaisse carrure de l'oncle de l'infortuné Stanislas !

— Oh I oh 1 je vois qu'il n'était que temps !

Le vieux gardien appelait son neveu. Il s'enfonça dans le corridor en laissant la porte ouverte.

— L'excellent homme, dit Jeannot, c'est lui-même qui renverse tous les obstacles, qui favorise ma fuite ! Ne nous amusons pas.

Il se mit de nouveau en marche et ne tarda pas à se trouver dans une cour.

— Si j'avais songé à prendre les vêtements de Stanislas, il me serait plus facile de circuler sans être reconnu! Il est vrai (lue j'aurais été surpris par son oncle!,.. Par où vaut-il mieux passer maintenant? Par ici?

176 i.A 151 lu; mikith

Le chevalier mil au hasard une des cU'-s dans une porte qu'il ouvrit.

— Oh! cela tient du prodige! Et puis Ton dit que la Providence ne favorise que les gens vertueux !

Jennnot ne se sentait pas de joie. Nùaninoin'^, il n'ùlail jias encore en sûre!6 et ntMarda pas à on fair.* l'expiirlencc. 11 se trouvait en face d'une gi'illo, lorsipie les cris : « Au secours ! au secours! à l'assassin! à l'assassin! » se firent enleudre. Il reconnut la voix de Stanislas. Des pas préci[)ilés retentirent aussitôt.

Joannot sentit qu'il était n'-ellement en danger. Il revint sur ses pas, et, comme il avait négligé de refermer la porte dont il avait la clé, il ne larda pas à être de nouveau dans la cour. H chercha un endroit pour se cacher et n'en vit d'abord aucun. Un puits seul se trouvait dans la cour dont les muiailles étaient très hautes. Il était pris comme un rat dans une souricière.

Les pas se rapprochaient cependant. Stanislas criait plus fort que jamais. A sa voix s'était mêlée celle du vieux geôlier.

— Un prisonnier vient de s'échapper!

Le chevalier de la Torche avait un tremblement convulsif.

— Je suis perdu, moi qui me croyais sauvé !

11 regarda de nouveau autour de lui et eut un moment envie de se précipiter dans le puits plutôt que de tomber vivant entre les mains de ses ennemis.

— Au secours ! au secours! criait toujours Stanislas.

Jeannot monta sur la margelle. Il lui vint l'idée de se cramponner à la corde et de se laisser glisser.

— J'aurai toujours assez de force et d'agilité pour remonter.

Son projet fut mis aussitôt à exécution, et, quand les gardiens de la prison firent irruption dans la cour, il avait disparu. On ne se douta pas qu'il s'était arrêté en ce lieu. Ceux qui le cherchaient, passèrent en courant.

Le chevalier, dont la position était très difficile, entendait leurs jurons et leurs blasphèmes. Le vieux gardien maltraitait surtout Stanislas.

— Imbécile, je t'avais bien dit de te méfier !

Le bruit ne dura pas longtemps ; tout rentra dans le silence, Jeannot fut bientôt sur la margelle.

— Sauvé, encore une fois sauvé! Mais ne nous dépêchons pas de crier victoire. Ces murailles sont hautes; il est nécessaire que je prenne de nouveau les corridors. Si j'ai le malheur de rencontrer un gardien ou d'être entendu, s'il me manque la clé d'une porte, si le portier refuse de me laisser passer, me voilà de nouveau en captivité et alors...

Jeannot sentit un nouveau frisson passer en lui, à l'idée de ce qui lui arriverait, s'il n'échappait pas à la justice.

— Allons, du courage, dit-il.

Miette poussa un cri. (P. 181.)

MIETTE ET DlAiSE

Miellé avail élè, comme le chevalier de la Torche, enfermée dans une cellule de la prison da Vieux-Palais.

A peine fut-elle seule, qu'elle se reprocha de n'avoir pas loul raconte à l'homme qui l'avait interrogée.

LIV. 23. — TIIÉODOHE IIEMRY. — LA BELLE MIETTE. — El). J . HOLKF ET C'«. LIV. IS

i78 f.\ 1:1:1,1.1: MIKTTK

— Il m'aurail roiulii la liluMli', dil-rllcje pourrais resj.irer l'air ptir, tandis que...

I^ jeune fille r«'n.cliit.

— Il me seniM(' que la lii^iire de cet iiidiviilu ne m'est \):i< inroiiiinel Je sais bien qu'il est de la rousse, mai< je l'ai vu ailleurs.

Elle se frappa le front,

— J'y suis!... I/autre nuit, à travers la grille, c'(''lail lui qui causait aver un liomme qu'il appelait M. le procuieur du roi. Ali 1 ah! j'ai entendu des cho<es ciu'ieuses. Je l'aurais bien étonnt'i si je lui avais raciuitr Itîur conversation... J'aurais pu facilement passer à ses yeux j)our sorcii-re !... Il est fâcheux que je ne me sois pas souvenue plustcM... Il fuit t's[)t''ier que je serai encore une fois interrogée aujourd'hui...

L'espoir de Miette fut vain. Elle ne reçut (\no la visite d'un i^rôlier aus<i rudt' et aussi sévère que l'iincle de Stanislas l'était pour le chevalier de la Torche. Elle se résigna à passer la nuit, car elle n'eût su oîi aller se coucher, mais elle eût bien voulu savoir si. le lendemain, elle ne serait pas encore conduite auprès du chef de la Sûreté. Quoiqu'elle ne manquât pas ordinairement de hardiesse, elle eut peur que le gardien ne la rudoyât et elle ne lui posa pas de question.

Elle passa la nuit assez tranquillement. Chose singulière! elie eut des rôves heureux. Elle vit Pierre plusieurs fois, et il lui parut aussi beau et aussi noble qu'apiés la valeureuse action de la Grand'Rue.

^— >îon bien-airaé! murmura-t-elle.

Elle se réveilla en sursaut.

— Demain, se dit-elle, j'irai le voir sur le bord du Jarret.

La pauvre petite oubliait qu'elle était enfermée dans un cachot. Elle était si fatiguée que le sommeil revint tout de suite la trouver. Le nom de Pierre fut encore sur ses lèvres, quand elle cessa de dormir.

Elle se dressa d'un bond.

— Malheureuse! malheureuse! s'écria-t-elle, ma triste position n'était plu? {uésente à ma mémoire. J'élouiïe, j'éloulTc ici.

Le geôlier ne se montra que très tard et vit avec étonnement que Miette n'avait pas pensé à manger.

— Tiens, vous n'avez touché à rien?

La petite ne répondit pas. Le geôlier eut pitié d'elle.

— Seriez- vous malade?

Miette résolut de profiter de l'occasion pour interroger cet individu.

— Je ne suis pas malade, je voudrais seulement savoir quand je sortirai d'ici.

— Pour cela je n'en sais rien.

— Croyez-vous que M. le juge ne m'interrogera pas prochainement?

— J'en ai peur pour vous, il a tant à faire! Cependant, on m'a assuré qu'il était nécessaire de vous entendre bientôt, que vous étiez complice des Incendiaires! Vous viendrez alors à votre tour.

Miellé poussa un soupir et se tut. La journée s'écoula sans que sa position subit un changement quelconque. Le soir, son accablement était extrême.

— Mangez donc, dit le geôlier.

— Je ne puis!

— Est-ce que vous voudriez mourir?

— Mourir!

— Si vous y allez de ce train, vous ne tarderez pas à tomber malade.

— Du moins, si je meurs, je sortirai de cet endroit.

— Oui, pour aller au cimetière.

Mielte eut un mouvement d'effroi. L'homme qui avait d'abord causé tant de répulsion à la fillette avait maintenant un accent paternel.

— Je vous ai apporté un plat qui sort de l'ordinaire de la prison, mangezle. Il vous rendra un peu de force! De la résignation!

La petite lit des efforts pour avaler quelques bouchées en présence du gardien. Elle n'eut pas, cette fois, des songes heureux pendant la nuit qui suivit. L'image de la folle ne cessa d'être devant ses yeux.

— Qu'est devenue cette infortunée? Lui a-t-on rendu la liberté ou l'a-t-on emprisonnée comme moi? Qui sait? Peut-être est-elle en ce moment enfermée dans un hospice de fous. La singulière histoire que la sienne !

Miette réfléchit un instant.

— Quelle pensée m'était venue! Si cette femme était ma mère, si j'étais l'enfant que Clamarl lui a arrachée!

Vers le matin, elle s'endormit et ne s'éveilla qu'au grand jour.

— Si je ne redeviens pas libre aujourd'hui, je suis perdue! Elle fit quelques tours dans l'étroite cellule.

A midi, le geôlier reparut.

— Tenez, voici de quoi manger. Lorsque vous aurez fini, j'ai ordre...

— De me faire sortir de ce cachot?... ,

— Oui, mais pour une heure seulement.

Le teint de Miette, qui s'était empourpré, redevint pâle.

— Ah! fit-elle tristement. Et où devez-vous me conduire?

— Sur la terrasse du Palais, où vous pourrez prendre l'air et vous promener. Hâtez-vous!

Elle scco::a la tête.

— C'est inutile. Vous savez bien que je n'ai pas faim.

180 (..\ Hii.Li; Mii;rTE

— Pauvre petite !... Kssayez. oj^pcnilai-.t...

— C'est en vain. Je ne puis, mon Ix)» monsieur.

— Venez, alors.

Miette suivit le iianlien (lin^ |,>s corridors. Ils (L^scnidireiit cl montèicnl de nomlireusos marches. Kiiliii. an hoiit d'un coiridor lrt»s (Mroit, l'Iiommo poussa brnsijuement une porttv

La lillelte faillit tomber à la renverse. I.e jj;rand jour et le grand air lui causaient une sorte de saisissement. Elle réunit rependant ses forces et (il quelques pas en chancelant. PuiseHe se cramponna à une balustrade et regarda autour d'elle.

Le spectarie qui (Hait sous ses yeux était admirable. Elle voyait tout Marseille, la grande ville commerçante, la cité de la vie et du mouvement, qui déjVi s'annonçait comme devant être un des ports les plus considérables et les plus vastes du monde.

Elle voyait Marseille, et. de cette immense agglomération de maisons, sortaient des bruits vagues et confus.

Le temps était splendide. Jamais journée plus souriante, jamais ciel plus pur. Le soleil semblait miroiter avec joie dans les flots de la Méditerranée bleue.

Miette aspirait avec bonheur la douceur de la brise. Elle oubliait sa situation; elle oubliait qu'elle ignorait le moment où il lui serait permis de quitter la prison, c'est-à-dire la tombe, pour être encore au nombre des vivants, c'est-à-dire de ceux qui ne sont pas captifs.

— Oh ! monsieur, lit la jeune fille au gardien, avec une larme dans la voix, je ne comprends pas que vous puissiez vivre dans des cachots !

Le gardien soupira. La vie sociale a ses exigences. Il y a des geôliers et des bourreaux. Ce n'est pas à dire que leur état leur plaise. Une heure sonna au Calvaire, qui est près du Palais.

— 11 est temps de rentrer!

Miette joignit les mains.

— D''jà •

— Je ne puis attendre... Suivez-moi, mon enfant.

— Allons!

Un moment après, la jeune fille se trouva de nouveau dans sa cellule. Elle était triste, mais résignée. La chèvre sauvage était-elle domptée?

Miette se sentait fatiguée, comme si elle avait fait une longue course. Elle se laissa tomber sur la paille.

— Sans doute, ma bonne amie Diane ignore la position dans laquelle je me trouve, autrement elle serait déjà ici.

Le geôlier referma le cachot, et elle resta seule jusqu'à la tombée de la nuit.

LA liliLLE MIKTTE 181

— Il faut en prendre encore mon parti, dit-elle, quand l'obscurité commença à régner, on ne m'interrogera pas aujourd'hui.

Comme elle venait de prononcer ces paroles, elle entendit des pas dans le corridor.

— Serait-ce pour moi?

Elle se dressa aussitôt.

La porte s'ouvrit et le geôlier se montra, portant une lanterne. Il était accompagné de deux personnes qu'elle ne reconnut pas d'abord : un homme et une femme. Son cœur battit néanmoins avec force.

La femme s'approcha la première et leva son voile.

Miette poussa un cri et s'élança dans ses bras. Elle venait de reconnaître M"* de Méricourt qui était aussi émue qu'elle.

Le premiermoment d'effusion passé, la jeune fille fit attention à l'homme. Elle n'eut pas de peine à savoir qui c'était, quoiqu'elle ne pût que difficilement apercevoir ses traits. Le nom de Pierre fut immédiatement sur ses lèvres comme il était dans son cœur.

La petite ne pouvait croire à son bonheur.

— Lui ! lui ! disait-elle.

Elle secoua la tête.

— Ce n'est encore qu'un rêve!

• — Non, non, fit Diane en l'embrassant de nouveau, c'est la réalité I

— Oh! je ne veux pas vous quitter.

— Tu le peux, cartues libre I

— Libre, est-ce vrai?

— Demande-le à monsieur.

Le geôlier fit un signe affirmatif.

— Allons, allons, partons d'ici.

— Partons.

Miette se dirigea vers la porte. Elle chancelait comme le matin.

— Soutenez-la, Pierre, dit M"" de Méricourt.

Le jeune homme n'y tint plus. Il l'enleva dans ses bras nerveux et se mit à la couvrir de baisers.

Pendant ce temps, Diane s'était approchée du gardien, et, devinant combien, malgré son air rude et bourru, cet homme avait été bon pour la nièce de Clamart, elle lui remit cinq pièces d'or.

Le geôlier se confondit en remerciements.

— Ce n'est rien, dit la belle et généreuse fille du baron de Méricourt. Si vous avez besoin de ma protection pour quelque nouvel emploi, elle vous est acquise. Quoique femme, j'ai un peu de crédit.

— Je le sais, je le sais! Soyez heureuse en récompense de tant de bontésl

182 l.\ IJKI.I.I: MIKTIK

Diane oui un soupir.

— Je vous iemoitMt\ Cit-ollo avec ('•motion.

A co moniciil. rrliMiliioiit les cris de Slaiiisla.s : « Au secours! au secours! »

— Ouarrive-l-il?

— Je l'imiore, dit le gardien.

— Est-ce qu'un piisoiiuier lualtraiterail quelqu'un?

— C*e.«t prolialdeinenl uu Incendiaire qui clicri-he à s'échapper. La voix pari du côlt^ où ils se irouvroi.

Ce mot incendiaire avait fait fris-unner M"" de Méricourt. Klk' avait pâli. Le .cecMier lontinna :

— Je reconnais cette voix, c'est celle de Stanislas, le neveu du [wrc Matliieu. Me permette/.-vous de vous quitter?

— C'est juste! Votre devoir vous rappelle à l'endroit d'où partent ces clameurs?

— On portera secours à ce pauvre Stanislas avant moi. Ce n'est pas dans celte aile qu'il se trouve!

Le gardien quitta Pierre, Miette, et M"° de Méricourt dans les corridors. A chaque instant, on rencontrait des employés de la prison qui se hâtaient de se rendre à l'endroit d'où venait le bniit.

L'air frais de la nuit fit une nouvelle et vive impression sur Miette. Une voiture attendait Diane devant le Palais. Pierre ne voulait pis monter, M"° de Méricourt l'y força.

— Voulez-vous quitter votre amie, quand je vous permets de rester avec elle!

La voiture roula bientôt du côté de Saint-Loup.

La route fut silencieuse.

Les amoureux gardaient le silence. Quant à Diane, le mot incendiaire avait éveillé en elle tout un monde de pensées tristes auxquelles on devine que le chevalier de la Torche n'était pas étranger.

Il est inutile dédire que, depuis qu'elle connaissait ce qu'était ce misérable, elle n'éprouvait plus pour lui que du mépris. Mais son âme était vivement froissée d'avoir été trompée par son cœur.

— Parmi tous ceux qui venaient au château, c'était justement lui que j'avais remarqué. Je dédaignais orgueilleusement les autres au profit de celui-là; je méprisais l'afTection si noble et si pure de M. de ^larillan comme si elle n'était pas digne de moi; maintenant, ce serait la mienne qui ne serait pas digne de lui!

Diane ne pleurait pas.

C'était une de ces natures fières qui regardent les pleurs comme une faiblesse et que le chagrin tuerait, sans qu'une larme vînt à leurs yeux doulou-

reusement secs. Semblable à un chône, la tempôte l'eût brisr;e, mais ne l'eût pas fait plier. Elle avait toutes les qualités des descendants de races fortes, sans en avoir les di^fauts.

Il était neuf heures du soir, lorsque le carrosse arriva à Saint-Loup. M"" de Méricourt donna l'ordre à un domestique de préparer une chambre pour Pierre et une chambre p jur Miette.

— Vous mangerez bien quelque chose, afin de vous remettre des émotions que vous avez éprouvées? dit-elle aux deux jeunes gens.

Quoique la nièce deCIamart n'eût rien pris depuis la veille, elle n'avait pas fiim. Il lui fallut se forcer pour prendre quelques aliments.

Quand elle eut fini, Diane la conduisit à l'appartement qu'elle lui destinait.

— J'aurai demain à te parler. Miellé, lui dit-elle aiïeclueusement.

— Je suis à votre disposition tout de suite, mademoiselle.

— Non, demain. Il faut que tu aies l'esprit libre et que tu me promettes de ne dire que la vérité.

— Je vous le jure!

— Bonsoir, ma chère petite.

— Au revoir, mademoiselle.

Le lendemain matin, lorsque Miette s'éveilla, un gai rayon de soleil pénétrait dans l'appartement. Un petit oiseau chantait sur la fenêtre; son doux ramage réjouissait le cœur. La fillette se leva et ouvrit la fenêtre.

— Oh! la belle chose que la liberté, que l'idée de pouvoir parcourir, si cela me plaît, ces belles campagnes qui s'étendent devant moi!... Et ces arbres sont-ils verts malgré la saison avancée, et ce ciel est-il bleu? Il me semble plus radieux qu'hier, lorsque je le regardais de la terrasse de la prison.

Il était encore de bonne heure. Notre héroïne résolut de se passer la fantaisie de fouler l'herbe des près et de revoir le jardin. Elle se glissa hors de l'appartement et se trouva bientôt sur la terrasse.

M"" de Méricourt l'y avait précédée.

— Tiens, Miette, déjà levée!

— Et vous, mademoiselle?

— Tu sais bien que c'est mon habitude!

— C'est vrai.

— Mais d'où vient que tu es encore vêtue ainsi! La filletlc regarda Diane d'un air étonné.

— N 'as-tu pas vu à ton chevet les vêtements que je t'ai lait préparer?

— Quels vêlements?

— Je comprends. Tu t'es éveillée de si bonne hcire qu'on ne les avait pas encore ai)portês quand tu t'es habillée, mais ils doivent être préparés maintenant. Viens.

184 L\ liKi.i.i; Mil rn:

l>a nièce de Claniarl suivit la lille du baron. Vn costume complot, en elTet, élait déposé dans la diambre.

— C'est pour moi cela? lit joyeusement la lillctte en frappant des mains.

— Oui, ma petite, répondit d'un air sérieux Diane, j'ai pensé que, maintenant que te voilà grande, lu ne devais pas rester connue iiiie mendiante et aller pieds nus par les chemins. IMiisque un i,Tand i^Mrr.on t'aime, il faut te tenir d'une manière convenable, alin qu'il no rougisse pas de toi et le garde son amour.

— Oh! que vous êtes boniic!

— Quand tu auras terminé ta toilette, tu redescendias au jardin. Je suis persuadée que tu seras ravissante et qu'il n'y aura pas de fille plus belle que loi.

— Je sai . bien, moi, que je ne serai jamais aussi jolie que vous.

— Flatteuse !

Une fois M'" de Méricourt sortie, Miette changea de vêtements. Elle peigna ses cheveux noirs, qu'elle laissa flotter sur son cou, et chaussa une paire de souliers qu'elle devait également à la générosité de la fille du baron.

Elle s'approcha d'une glace et ne put s'empêcher de se trouver charmante.

— C'est mainleiianl, pensa-t-elle, que le collier de corail irait bien sur mon cou !

Elle eut un soupir de regret bientôt réprimé, quand elle pensa que ce présent lui avait coûté trois jours de liberté.

Lorsque Miette rejoignit sa bienfaitrice, celle-ci cul une exclamation.

— Tu es encore plus charmante que je ne le croyais. Je veux que Pierre soit fier de celle qui sera sa femme.

— Sa femme!

— Est-ce que tu ne le souhaites pas?

La nièce de Clamart baissa les yeux.

Diane se mit à rire.

— Tu es bien jeune encore, bien enfant, mais il a du bon sens pour toi. Ah! il m'a fait des confidences! Ses sentiments sont purs, son affection noble. Il faut qu'il ait fait sur moi une bien vive impression pour que je te parle ainsi I

Un moment s'écoula pendant lequel les deux jeunes filles gardèrent le silence.

Ce fut M"* de Méricourt qui reprit la parole,

— Je dois t'expliquer avant tout comment j'ai connu ta captivité. J'avais entendu parler de l'arrestation d'une partie de la redoutable bande des Incendiaires, sans me douter que tu étais aussi en prison, lorsque j'ai vu venir hier, un pauvre garçon que je n'avais jamais vu et qui était pâle et défiguré. C'était Pierre.

— Mon pauvre ami !

Les garçons obéirent. (190. )

— Oiii. « Mademoiselle, me dil-ii, pardon si j'ose me présenter devani vous, pardon si j'ose vous demander un si grand service. » Je le priai de s'expliquer. Il me raconta qu'il avait une grande aiïection pour toi, et que depuis le soir de l'incendie il ne savait pas ce que tu étais devenue. « Sachant que vous portez quelque intérêt à Miette, ajouta-t-il, je vous prierai d'être assez bonne pour prendre des renseignements sur son sort. Jai de Tortes raisons

uv. 2i. — Ti!ftn;ionE iii.miy. — i.\ iiulle mif.ttk. — éd. j. holff et c'"". liv. 2i

isr. i..\ i;i;i.i.r, Mii:ni:

ili' cji.ire qu'elle a éli^ jotro on prison en inôiu.' Iciup-i qnc sou oncle. C'est eu vain que je me suis présenté chez plusieurs nia-i^tial-;. personne n'a voulu n»"apprendrc si mes suppositions étaient fomUS-s.

— E\oellcnl Pierre I

— C'est à lui que tu dois de n'éln" plus dans un cirliot.

— Et à vous !

— Sans lui, j'aurais ignoré ta triste situilion. J'avoue eepiMulant (pie j'aurais été fAcliée que tu ne fusses plus venue me voir. J'aurais i)i'nsé que ma belle >lietle m'o-iMiail et... voilà tout.

— Vous oublier, vous, si bonne!

— Je le reconnais, j'aurais eu tort de l'accuser. Mais ne vaul-il pas mieux que les choses se soient passées ainsi?

— Certainement.

Diane continua :

— .\ussil(M que Pierre m'eut fait part de ses conjectures, je ne jierdispas de temps, j'allai moi-même voir M. le procureur du roi, qui est un ami de ma amille. Dès que je lui eus expliqué le sujet qui m'amenait chez lui, il fit appeler un des chefs de la police de sûreté. Cet homme se souvint immédiatement de toi. « Une jeune fdle de quinze ans, dit-il, bon, c'est ceîa, Ce qui a déterminé son arrestation, c'est un collier en corail. « « Un collier de corail, c'est moi-même qui le lui ai donné! » « En effet, elle l'a prétendu. On n'a pas eu malheureusement le temps de vérifier sa déposition! »

— Pendant ce temps-là, dit Miette, je mourais en prison!

— M. de Marillan n'était pas moins indigné que moi. En ma présence, il a fait de vifs reproche- à M. Comté, car c'est ain<i que se nomme l'individu qui nous a fourni les renseignements. Ce dernier a alors prétendu qu'il te retenait surtout parce que tu pouvais, par des aveax, jeter quelque jour sur l'affaire des Incendiaires. Est-ce vrai?

Mie. te éprouva un peu d'embarras ; néanmoins elle n'hésita pas.

— Oui.

— « Elle est d'ailleurs, poursuivit l'homme de confiance de M. de Marillan, parente d'un complice de ces malfaiteurs qui ont brûlé une partie de 3Iarseille. » Je savais ce dernier détail par Pierre, cependant j'ai demanlé ta liberté et je l'ai obtenue, grâce aussi aux instances d'une personne qui se trouvait là...

Diane se sentit rougir.

— Oh! donnez-moi le nom de cette personne, dit Miette, que je puisse la remercier comme je vous remercie!...

— M.' Georges de Marillan.

— Je le connais. N'est-ce pas ce beau monsieur qui était l'autre jour ici?...

LA Bl-LLK MlETTi:: !S7

— Justement.

Diane et Miette itaient arrivées devant la cliirmillc où, quelques jours auparavant, Claire avait raconté à son amie l'histoire de ses amours, de ses malheurs.

— Entrons là, dit M"" de Méricourt. Je t'ai dit, hier, que je voulais te poser quelques questions et te prier de ne me raconter que la vérité. Aujourd'hui, je te supplie de me la faire connaître tout entière.

— Je vous ai promis...

— Voyons, que sais-tu relativement à...

Miette regarda Diane, qui était maintenant fort pâle et qu'un tremblement nerveux, agitait.

Un soupçon glissa dans l'esprit de la fillette.

— Que sais-tu sur le chevalier de la Torche?

Comme si une lueur subite eût pénétré en elle, Miette fit un rapprochement soudain. L\ conversation entre M. de Marillan et Comté, qu'elle avait entendue, lorsqu'elle était blottie derrière la grille du souterrain, lui revmt à la mémoire.

Elle se souvint aussi de la présence du chevalier au château de Méricoart et elle ne douta plus. Le chef des bandits avait été un moment le rival préféré de M. Georges de Marillan et l'heureux possesseur du cœur de la fière jeune lille.

— Tu ne me réponds pas? lit Diane d'un ton de reproche.

— - Je recueillais mes souvenirs.

— Dépêche-toi, car il me tarde de savoir comment tu te trouves mêlée à ce drame sinistre.

Miette commença bientôt son récit. Elle crut devoir ne rien cacher à sa bienfaitrice. Eile raconta comment Tidée lui était venue de descendre dans le souterrain et quels mystères elle y avait surpris.

M"° de Méricourt l'écoutait en silence. Lorsqu'elle parla de la folle, la tille du baron l'interrompit cependant.

— Comment as-tu pu avoir le courage de garder le silence sur cette épouvantable séquestration?

La nièce de Clamart continua son récit, mais elle ne parla pas de la conversation qu'elle avait entendue et qui lui avait fait deviner les sentiments de Diane. Elle se borna à dire tout ce qu'elle avait appris la nuit même sur le chevalier de la Torche, puis elle raconta son évasion du souterrain.

— Je crois avoir encore, dans les vêtements que j'ai quittés, la clé de cette sombre demeure et une poignée de pièces d'or.

— Il est singulier que les agents de police ne t'aient pas fouillée.

— Ils étaient trop pressés.

ISS I \ i:ri 1.1 Mii: r !i:

— Sais-tii qiio lu as iV-liappt'' a un iiduvimu liaii^;,' t?

— Loqut'l, madtMiuMSiMlc Diaiio ?

— Les Incendiaires î'taifnt aussi faut-niotinavciirs. Il c^t doiu- proliabic que les pièces qu'> tu as trouvôiv-; sont fausses. Si on les avait découvtM'tes sur loi, on m'aurait prol»al>lem«*nt refusé la liltcriô. Col or, tu me le remettras, n'est-ce pas?

— Com.ne vous voudnv..

Inutile de dire que la présence dans le caveau d'un maltniiieiix. ipii avait été tué apparemment par les ordres de Jeannol, avait lail sur .M" do >léric();irl «ne profonde impression.

— Auguste! Tu dis qu'il se nomme Aus^ustc? Mais c'est ainsi que se ronime le liancé de Glaire Lombard! Que signilie tout cela?

— Le chevalier de la Torche avait encore un autre nom.

— M. Marcel •>

— Précisément... •

— Mais alors?... Claire ne se trompait pas... Cette ressemblance qui l'avait fait prendre... Ce qu'elle disait d'abord était donc vrai... Mais pourquoi s'est-elle rétractée?... Ma tête s'égare... Tout est mystère autour de moi!... Continue, Miette, continue, mon enfant, peut-être la suite de ton récit jettera quelque clarté sur la nuit qui m'entoure!

Ce que la Miette avait encore à dire s'était presque entièrement passé à Saint-Loup. Elle fut bien aise de faire connaître dans tous ses détails à sa noble bien'"aitrice l'histoire de Fortunée.

— M. d'Aimard, dit celle-ci, est incapable d'un crime. Le meurtrier ne peut être que ce Clamart, ton parent, malheureuse enfant!

— Moi aussi, je pense que c'est lui.

— Qui sait ce qu'est devenue la pauvre insensée?

— Je l'ai revue après mon arrestation. On l'avait, comme moi, jetée dans le violon.

— Y est-elle restée prisonnière?

-- Je le pense...

— Comment le saurons-nous?

— Puisque vous avez appris ce que l'on avait fait de la pauvre Miette, vous pourrez peut-être découvrir où est celte pauvre femme. N'est-ce pas que ce ne peut être que la fille du garde-chasse?

— Il n'y a pas à en douter ; mais toi, tu lui portes beaucoup d"inlé:\H?

— C'est pre-que involontaire, je me sens... Diane eut un court moment de réflexion.

— Il faut avertir M. d'.\imard de ce qui se passe.

— Habile-t-il loin d'ici?

LA l?KI,LC MIKTTE 189

— Non, à sa bastide de Saint-Tron.

— Si vous voulez...

— Eh bien?

— Je me chargerai de la commission...

— Comment? Est-ce que tu penserais aussi...?

— Je bais trop Clamarl pour qu'il ne soit pas pour moi un bourreau au lieu d'être un parent.

— Va, mon enfant, et amène-moi M. d'Aimard. Dieu veut lui rendre peutêtre aujourd'hui une partie du bonheur dont il l'a privé.

Miette et Diane sortirent de la charmille.

L nOTEL-DIEU

« C'est le temple de la misère et de la souffrance! » a dit de THôtel-Dieu un écrivain. Là, en effet, tous les maux physiques trouvent leurs remèdes ; là, tous ont leur terme : la guérison ou la mort!

Les hôpitaux sont une des plus belles créations de l'homme, en même temps qu'ils sont des monuments élevés à l'évangélique précepte : « Aimez-vous les uns les autres. »

A nos yeux, c'est la seule note sensible du moyen âge. Dans cette époque de fer et de tortures, d'esclavage et de tyrannie, on est surpris de voir le grand nombre d'établissements institués pour soulager l'humanité. Hospices pour les lépreux, les voyageurs, les convalescents, les incurables, les aveugles, les infirmes de toute sorte, les aliénés, les prisonniers, les orphelins; chaque maladie, chaque malheur a son asile.

L'Hôtel-Dieu de Marseille date de 1188. Les hospitaliers du Saint-Esprit achetèrent, à cette époque, de l'abbaye de Saint-Sauveur, une maison dans laquelle ils reçurent les malades et les enfants abandonnés, avec la permission du vicomte Barrai, qui leur accorda des privilèges.

« Au mois de décembre de la même année, dit l'auteur des Rues de Marseille, un Marseillais nommé Hospinel donna aux fondateurs un terrain contigu, qui relcTatit de l'abbaye à laquelle le nouvel hôpital fut obligé de payer annuellement une censé de quinze sous couronnés. »

Cet hôpital fut enveloppé dans l'immense désastre qui couvrit Marseille de ruines en 1423. Dans la nuit du 19 au 20 novembre, les Aragonais prirent de

ii'i) I \ i;i 1.1 i: Mil' r 1 1:

M\û forvC la villi> i|ui ôlail à pfii pn-s ilè-aiiiiL'o, elles alTreiisi's lueurs de Tintiinlie érlaiivrenl îles scènes de pillage el de iiitni.

l.'Hùlcl-Dieu, »pie Von a appelé l()iii;lcmps liùpilal du Saiiil-l'^pnl, du nnin lie ses fondateurs, fui oomplèleuieul dépouillé. Los rntlnilnns. en rdiilxa tôt (Hfue<t /lostd/, dil le reu'istro de rir''pilal j)()ur les aimées 1422-142:).

Gralilié de noinlireux dtms, l'IItMel-Dicu ne lar.la pas à se relever. Nomsik; nous occuperons pas de sou aduiinislralion iiilérieure; quil nous sulliso do dire que cel établis.semenl utile eut souvent à suulTrir de la sihialion des finances de la ville et (pjc son evislenec fut i,'ravcmei)l couiproudse.

Quelques legs faits par de riches citoyens, des dons ou des sacrifncs le. lin'rent toujours d'affaire, lanl la diarilé e<l iiippuisahle à Marseille.

!/> jour de l'incendie de la maison Lnmliart, la police avait apporté à rUôtelDieu un mallie'.ireuK jeune homme (|uc l'on avait d'abord considéré Comme mort, mais en qui un hahihî mrde in avait cru découvrir un soiiflle dévie.

{'.r\w viclini'^ n'était autre qu'.\u:,Misle, tpie les agents de Comté avaient trouvé dans le souterrain. Le millicurcux amourcix de Claire avait une large plaie au côté.

- IMiisquevous dites qu'il n'est pas mort, tâchez de lui faire reprendre coiuiaissance pour quelques heures, dit au docteur le chef de la police de sûreté, vous rendrez service à la justice.

Le médecin, qui était plein de cœur et d'humanité, hocha la tète.

— C'est avant tout à lui-même que je veux rendre service.

Le praticien s'approcha du corps et examina longuement la plaie.

— Cette Messure a été failc avec un poignard; cependant elle me semble avoir plus de surface que de profondeur.

C'était sur une table de l'amphilhéàlre que Ton avait déposé le corps d'Auguste. Le médecin se plaignit.

— Pourquoi n*a-l-on pas couché la victime, au lieu de la transporter ici?

— Nous avons cru qu'elle avait rendu l'âme! Le docteur se mit en colère.

— Vous êtes tous des butors, dit-il, furieux, aux garçons de salle qui l'adoraient malgré sa brusquerie. Qu'on m'enlève ce gaillard et qu'on le mette dans le premier lit vacant I

Les garçons obéirent.

Les prévisions du docteur ne furent pas trompées. Auguste, grâce à des soins assidus, sortit la nuit même de son état d'insensibilité.

Une fièvre ard-inte et le délire ne tardèrent pas à apparaître. Personne cependant n'avait confiance,, le médecin seul répétait :

LA UEI.LK MH:TTE 191

— Soyez tranquille, il s'en tirera, il s'en tirera!

L'excellent homme n'avait guère quitté le chev^et du blessé, poar qui il éprouvait involontiiremciit la sympathie la plus vive.

Dans son délire, Auguste prononçait des paroles sans suite, mais un nom revenait souvent, celui de Claire.

— Mon sujet est amoureux, il ne mourra pas ! Il y a une providence pour ceux qui sont atteints du mal d'amour !

11 ajoutait aussi :

— Je parie que quelqu'un viendra prendre demain de ses nouvelles.

Il se trompait, l'excellent homme, personne ne s'informa de l'état du jeune homme, si ce n'est Comté, qui passa deux heures à écouter avidement les mots qui s'échappaient de la bouche de la victime.

— Mais savez-vous que vous avez tort, dit le médecin, de profiter de la situation de ce malheureux pour essayer de deviner ses secrets pendant son sommeil ?

— C'est mon devoir! répondit le chef de la sûreté.

— Mais c'est peut-être aussi le mien de ne pas supporter une semblable chose.

— Dans l'intérêt même de ce jeune homme, n'est-il pas nécessaire que nous essayions de deviner qui il est?...

— C'est juste, mais...

— Ne faut-il pas qu'il soit vengé? Ne faut-il pas que son meurtrier soit puni?...

— Vous devriez avoir d'autres moyens,

— Tous les moyens sont bons pour la recherche de la vérité.

— Je ne connaissais pas ce précepte.

Comté, en se retirant, laissa un agent pour le remplacer. Le bon docteur n'osa plus rien dire.

— Et l'autre, celle qu'il nomme dans son sommeil, qui ne vient pas !

Le quatrième jour, c'est-à-dire celui où le chevalier de la Torche devait s'évader, le médecin qui venait d'arriver entendit dans la salle un bruit de robe.

— Serait-ce M'" Glaire?

Il aperçut une adorable jeune fille aux yeux bleus et aux cheveux blonds. II ne s'y trompa pas.

— C'est elle ! Mieux vaut tard que jamais. Claire était accompagnée de sa mère.

La jeune fille n'eut pas besoin de demander où se trouvait le lit de celui qu'elle aimait. Elle y alla tout droit. Souvent le cœur est le meilleur guide.

A la vue du jeune homme, sa douleur fut profonde. Un cri s'échappa de sa bouche :

192 i.A i;i:i.i.i; Miii 1 1;

— Aiiiziistcl

l/i''molion de M'"' l.oinliard riait iioii iiicin^^ crandr.

— Ton jvrc a Mon fail do ne pas Yoi;ii-, co spoctacle lui aurait fait mal. Hiio tine c'ost paroe que nous avons accusé ce pauvre enfant, qu il csl dans cet . I.it.

— Mon D.oul

— Ce miséralile M. Maivol... Non. vo'i\-je dire, co niisoiaM(! (jui lurtondail iMiv... ot qui a volù... Inique nous Irailions en (ils et qui ôlail un assassin... ou plutùl... Jo ne sais ce que je dis... Cit incendie, ces crimes, l'ùlat de col infortuné trarçon. tout cela mo fait iteniro la této.

La bonno dame essuyait une larme.

Claire no disait rien pondant ce tomps-là. Klle coiisidôrait son amanl, et une immonso douleur s'emjiarait d'elle lorscju'elle pensait qu'elle pouvait le perdre. Elle regardait ses traits altérés par la souffrance, son visage qu'empourprait la fièvre et clic sentait son cœur voler tout entier vers lui.

Klle eût voulu crier : Je t'aime ! persuadée que ce nouvel aveu rendrait la vie au malheureux s'il pouvait l'entendre. M:ùs Auguste ne savait pas, ne voyait pas. hélas! qu'elle était auprès de lui, et ses efforts pour se faire reconnaître eussent été inutiles!

On eût dit que le hon docteur comprenait ce qui se passait en elle, car son visage avait pris une vive expression de bienveillance.

— Vous reverrez le malade, si vous voulez, mademoiselle, lui dit-il douconio.it.

— Vous le sauveiez, au moins?

— Je m'y engage.

M"' Lombard et Claire se retirèrent.

C'était par la police que la famille du mercier avait su ce qui était arrivé au pauvre commis. Comté s'était rendu au domicile du négociant et l'avait longuement interrogé sur M. Marcel.

— Quelles étaient ses habitudes?

— Elles nous paraissaient assez régulières.

— Un vol n'a-t-il pas été commis chez vons?

— C'est vrai.

— Von? avtz déposé une plainte?

— Et n'aviez- vous aucun soupçon du véritable auteur :..

— Non, au contraire...

— Qu'entendez-vous par au contraire?. .. Allons, il s'agit de dire tout.

— J'ai accusé une autre personne que lui...

— Et qui donc?

Toi, dans ce quartier? (P. 109.)

— Un commis que j'ai renvoyé en le traitant d'ingrat, de voleur I

— Pourquoi u'avez-vous pas fait part à la justice de ce fait?

— - Je ne voulais pas perdre ce jeune homme.

— Vous l'auriez sauvé, car nous aurions découvert que le véritable coupable...

— Si j'avais écoulé mon beau-père, si j'avais écouté Glaire!...

Liv. 2.";. — TiiÉouoriE nr;KHY. — lA niatE mietti:. — ta. j. nout'K et c'". liv. 25

LA RI'LLK MIKTTK

— Quoi nom vtMi(/-M>iis donc de jUMiionoiM? Oui s'iippolle Claire .'

— Malilir

l'iio iilv'O viii; a i.oiiiic.

— Ki'iKuuloz vile. Ce conuuis u'osl-il pis Agi' do viiii;l-dou\ ou vini;l-lroir^

— Jusloinoul.

IMoiul. n'osl-co pas?

Oui.

— - Ta lioau j^arron !

— Pourriez-vous nous inditiuor sa rotiaite? Jo crois bion.

— - Nous avons à lo dédommauor. Où ost-il * • A l'hApital.

- Malalo?

-- Mourant.

C OSl le llOSOUl. pi lU-riiO.

— No:î. It a iHo trouve, frappé d"uii coup do poignard, dans le souterrain «les Incendiaires.

— Est-ce possible?

.N'a\oz-vou> aucune raison de croire tjue Jeannot lui en voulût?

— Jeannot I

— Votre M. Marcel, enlin?

— Je l'ignore! Attendez. C'est lui cependant qui a insinué un des prer.ii ers...

— Bon. Il a accusé votre commis pour qu'on ne le soupçonnât pas. lui!

— En vérité!

Comté adressa encore quelques questions au mercier et se retira eu le laissant tout bouleverse.

M. Lombard entra précipitamnioiit dans un salon où se trouvaient sa feunue. sa lille et le vieux grand-père.

Ce dernier était comme d'habitude dans un fauteuil ; Claire, assise à côté de lui, travaillait à une tapisserie, mais son esprit était loin de son ouvrage. On devine qu'elle pensait à Auguste et qu elle se rappelait avec terreur les menaces que lui avait faites le chevalier de la Torche, dont elle ignorait l'arrestation.

— "Qu'as-tu? demanda M""' Lombard, envoyant le trouble de son mari.

— Si tu sa\^is ce qui arrive!...

— Un malheur, encore !

— Nos soupçons de ces jours derniers étaient justes... M. Marcel est un escroc, un voleur, peut-être même plus...

Claire était en proie à une émotion bien naturelle.

LA BELLE MIETTE iil%

Le ^mA-çère faisait eoteodre un rire sec.

— Je Tarai 5 bien dcTiné, moi I

— Ce fi'est pas tout... Aui'u>ie...

La fille de M. Lombard se leva fréiDÎssaiîte, le grand-père cessa de rire.

— Eh bien?

— Le pauvre garçon est innocent-. . 5ors TaTons calomnié... M""' Lombard se leva et s'approcha de son mari...

— Il faut réparer le mal qae nous avons faîL,.

— Est-il temps encore?

— Qu'as-ta, mon enfant?

— Achevez, je tous en scppiie. a'.r.frv^z. Vo:? Toy-:?. j ii ci rourare, je - prête à tout-,-

Le iT'iLd-père eût vonla faire signe an mercier d: :e taire. Celm-d hésitait.

— Voyons, dit sa femme. qn"e5t-il arrivé à ce pauvre garçon?

— On l'a poignardé, on Ta assassiné I

— U est mort ?

— Peu s'en faut.

Celte fois, C!aire était restée muette. Elle s'était seu-ement aSiaissje en :^5ant un sonpir.

— Ah! mon Dieu! fit M. Lombard, qu'est-ce qui arrive à notre fille?

— l'avez tnée, cria le grând-pêre, Voas n'avez doac pas coapri-

— Que dites-vous là?

— En âccDsant Angnsle iii^ .r,-^^..:. vo,- •■,'»-.z '.-'j:.,:.. - -i-. js en douter: vous l'avez tué lui, et maintenant c'est e'!e, C:

ez tant, qui se meurt!

— Non. elle revient à e'ie.

L'j- .'■ ■tu'jée jeune Lue rouvr^.t ie= yeux.

— A% -te!

— il vit encore, pourquoi t'effrayer ainsi ? Dieu ne îe prendra pas, il te is -ï^ra, car il est plein de clémence et de bonté.

— Q«c sigiifient ces paroles?

— Je connais ton amour.

— Ab:

— C'est too grand-père qui nous a tonl appris... Je jure qTie si Ao-u te rétablit, tu n'atî^':"^ r .,.- n ■-,.,. t-p .-.w m- ^,-,^1..;

— Mon père :

— Ti) ne me (lois p:is diM-omerciinenls. tVo^l moi qui devrais le remercier, piiis(|iii' tu veux mailler à réparei- une î^iande faute.

Celle promesse et l'espéiance (|ue son amant rcviendrail à la vie rendirent un piMi de calme à Claire.

— Je dùsire savoir de ses nnavellc-;.

— Nous irons tous à l'hôpilal. .le lui demanderai pardoii, s'il le l'aut! On sait ce qui arriva. Au nu)ment de |)arlii- pour visiter le malade,

M. Lombard ne se sentit pas la force de voir, gisant sur son lit de douleur, celui qu'il considérait connue sa viclime. Sa femme et sa lille allèrent seules à l'hôpilal, et nous avons vu celte dernière recevoir du dorlcur l'a-^surance qu'il sauverait son liaucè.

Le lendemain de cette visite, Glaire se rendit de nouveau à l'Hôtel-Dien. Celle fois, elle n'était accompacrnée que d'une servante.

Le médecin élail déjà là.

— Doucement, dit-il, une émotion trop forte pourrait lui faire beaucoup de mal.

— Comment?...

— 11 a repris ses sens.

— Son état est alors...

— Ohl son élat est très satisfaisant... Voire (lancé est tout à fait hors de danger.

— Quel bonheur!

— Seulement il est encore faible, et...

— Faut-il renoncer au plaisir de le voir aujourd'hui?..,

— Je ne dis pas cela, mais... il faut ménager le peu de forces...

— Que faire?

— Je vais le préparer..,.

— Oui, c'est cela! Monsieur, que vous êtes bon!

— Je ne le suis pas autant que vous le croyez. D'ailleurs, je ne fais que mon devoir.

Au bout d'un moment, le médecin revint.

— Il ne peut croire qu'il lui sera possible de vous voir aujourd'hui même. Son émotion est si vive que je n'ai pas osé lui dire que vous étiez là. Attendez un moment encore, et j'irai de nouveau vers lui.

— Monsieur le docteur, je voulais vous demander... L'état d'Auguste exige-t-il qu'il reste ici? Ne pourrait-on pas le faire transporter à la maison?

— Impossible, pour le moment du moins.

— Quel dommage!

— Il n'est pas mal ici. .

— Oui, mais je ne piiii...

LA BELLE MIETÏt 107

— Je comprends... vous ne pouvez vous dévouer pour lui, vous ne pouvez passer des nuits entières à son chevet... V'ous ne pouvez le soigner vousmême... comme un ange que vous êtes!...

— Oh ! monsieur...

— Voyons, n"ai-je pas deviné votre pensée? Mais je vais retrouver notre malade.

L'excellent homme s'approcha de nouveau de la victime de Jeannot.

— Monsieur le docteur, fit le pauvre Auguste, vous m'avez donné une espérance qui me tuerait si elle ne se réalisait pas.

— Vos souhaits seront accomplis.

— Quand cela?

— Dans un moment.

— Pourvu que ce ne soit pas trop long!

— Quelques minutes seulement.

— Glaire! Glaire!

La jeune fille entendit cette voix malgré sa faiblesse. Elle crut que le médecin avait tout appris à son fiancé et que celui-ci l'appelait. Elle ne fit qu'un bond.

— Auguste!

— Glaire ! répéta le commis avec une joie ineffable.

— Je t'aime, je t'aime !

— Moi, je t'adore !

— Mon bien-aimé !

Il restèrent un moment appuyés l'un contre l'autre, sans pouvoir se séparer.

Le médecin commença à se repentir d'avoir laissé la jeune fille voir le jeune homme. Son inquiétude redoubla, lorsque le pauvre garçon, qui s'était légèrement soulevé, ferma tout à coup les yeux et retomba sur son oreiller Claire eut aussi un cri d'inquiétude.

— Mon fiancé!

Mais Auguste était de nouveau insensible. Une pâleur mortelle couvrait son visage.

— De l'eau! de l'eau! cria le docteur aux infirmiers.

Geux-ci ne tardèrent pas à apporter ce qu'il demandait. 11 en répandit sur le visage de l'amant de Glaire, qui poussa un soupir.

Pour lui faire recouvrer entièrement ses sens, le docteur tira de sa poche un flacon et le plaça sous les narines du blessé. L'effet fut magique. Une teinte plus chaude remplaça la pâleur marmoréenne du visage.

Pendant l'évanouissement de celui qu'elle aimait, la vie de Glaire avait semblé en suspens. Elle était restée immobile à considérer Auguste. Seules

\.\ r.Ki.i.i: .MiKiri'

M's li'vn-s .Naiîîlaienl comme si clic cilt ailivssô an cu'l um^ niilcnti» priiTc.

Kiiliii le jeiinc homme rouvril les yeuv. ()n dcNini' (|iicsos iJi-cmicrs recrarils fiiroiil pimrClaiiv... Il tM"il voulu pouvoir la couvrir cni-oro iI(î baisers, uiais l) méilcriij s'y opposa.

— Uciiardoz-voiis onron' un inouuMit. c'est loul (C que je pennois... Du moins, pouvMus-nous i'ai<er...

-- Forl juMi...

— Mciii, merci de la i)eruiissiou...

Auunsle saisit la main de Glaire.

— Mil dil le doi-leur, eecl n'était pas dans le pro.^rammo, maisenliii... Le blessé lii entendre de nouveau sa vni\ faible.

— D'où viens-tn, Claire? Comment se fail-il iiuo lu sois auprès do moi? Est-ce du ciel cpie tu es tlesccnduc?

— Ilélas! je viens de la Ie:re.

— IViuripioi héîas?

— - Parce que ce ba< nioinie es: une va Ire ec MMinVani'(,'< uii l'on n est jamais sûr du bonh:'ur.

— Tes idées sont tristes...

— Au conlraii'c, elles sont joyeuses...

— Que signiilent alors te^ paroles?

— Elles sont une allusion aux douleurs pa":sôC3.

— Oublions-les.

— Oui, pour ne songer qu'à l'avenir! Ce fut au tour d'Auguste de soupirer.

— A l'avenir! répéta-t-ii.

— Ne sais-tu pas que mes parents consentent à nous up.ir? - Est-ce possible?

— Ils connaissent ton innoce::ce...

— Qu"enlends-je!

— Le vrai coupable est découvert

— Le misérable!

— As-t;i deviné qui c'était. ..

— Lui, lui!

— Oui, M. Marcel, qui n'est autre qu'un capiiaine de bandits et qui, pour pénétrer dans notre maison, avait pris le nom et la qualité d'une de ses victimes.

— Cot infâme m'accusait.

— - Maintenant il est arrêté!

— On a raison de dire que le crime est toujours puni. Le médecin s'avança.

LA i{i-:i.i,K mil:ttîl i jj

— U est temps de vous séparer, dit-il.

— Déjà!

Ce cri s'échappa ù la fois de chaciîiic de leurs poitrines.

— Vous vous reverrez un autre jour, fit le bon docteur.

Un dernier baiser fut échan:,a', et les amants se quillèicnt, le cœur plein d'anour et d'espérance.

— 11 est bien hors de tout danger? demanda encore une fois Claire.

— Sa guérison n'est plus qu'une alTaire de temps.

La jeune iille revint le lendemain matin. Le bonheur avait rendu une partie de ses forces à Auguste. Cette fois, M. Lombard avait accompagné Claire, qui, après un moment d'efïusion, alla prendre le mercier par la main et le conduisit à son fiancé,

— Monsieur Lombard! dit celui-ci avec attendrissement. -- Appelez-moi votre père, si vous ne m'en voulez plus.

— Je ne vous en ai jamais voulu. Je savais que vous reconnaîtriez tôt ou tard que je n'étais pas coupable.

— Pardonnez-moi.

Une cordiale étreinte réunit le blessé et le commerçant qui l'avait accusé d'un vol odieux. Ce dernier renouvela la promesse que Claire n'aurait pas d'autre époux que l'homme qu'elle aimait.

FOKTLNEE

Il était midi quand M. Lombard et sa fille sortirent de l'hôpital. Arrivés sur la place du Palais, ils se croisèrent avec une voiture dans laquelle se trouvaient Diane de MéricourI et Miette.

Diane donna aussitôt Tordre au cocher d'arrêter ses chevaux.

— • Glaire! appela-t-elle.

La fille du mercier fut bientôt dans ses bras.

• — Toi, dans ce quartier?

— Cela l'étonné? J'avais l'intention d'aller le voir en ^orlaiit de rhô|)i!a'...

— Viendras-tu quand même?

— Oui, car j'ai plusieurs renseignements à te demander...

— Moi, j'ai des choses heureuses et des choses tristes à l'a})preniliv, je viens aussi de l'Hôtel-Dieu.

— A bientôt, ma bonne Claire.

— Au revoir, Diane I

î(0 i.A i)i:i,i.K mii:ttk

M'" (lo MtMicoiirt dil au corhor de l'atlPiulre ot continua sa rouln à jMod a\t'i- >Iii'lli'. La lille du haioii avait une liiliii atlios^i'o au int''(l('(iii fii cIk'! do riiùpital.

Klle la remit aa ooiioior^'O, cl le inaliiit'ii \iiil liii-iinMiii! cIici-cIkm' les doux jeunes lilles.

— I.a pauvre fi'iniue (iii(> vous dcsinv, voir, leur dil-il, esl hien mil. Nous croyons qu'elle ne pissiUM pas la journécî.

— Vm vérité, dit M"" de Mérioourt d'une V(»ix émue.

Miette ne dilrien. N'éproiivait-clle déjà plus la vive sensiliililé des juurs dernier.»?

Le médecin en chef conduisit Diani' et Miette dans une. des salles alïi'ciées aux fenuues. Il >"arréla devant un lit où se trouvait une malheureuse que ia nièce de Clauiart eut beaucoup de peine à rccon-uiitre.

— C'est elle, lit-elle cependant à sa compagne.

C'était, en ciTet. Foitiniée qui se mourait. La fati,:L;uc, les émotions dout avait soulTert l'insensée, lui avaient enlevé le peu de forces qui lui restaient. Ne sachant que faire d'elle, on l'avait portée à l'hôpitaL

Lorsque M"" de Méricourt avait fait prendre des renseignements sur Fortunée, on lui avait appris l'état de ia folle, et elle s'était empressée, connue nous l'avons vu, de se rendre avec Miette à l'IIùtcl-Dieu,

La lillette n'avait pas trouvé la veille le chevalier d'Aimard à sa bastide.

Depuis deux jours, Etienne était parti pour l'Italie et ne devait pas être de retour avant un mois.

Fortunée avait les yeux fermés quand la fille du baron et sa compagne s'approchèrent de sa couche.

— N'a-t-elle plus sa connaissance? demanda toutbas Diane à une religieuse qui se trouvait là.

— Au contraire, à mesure qu'elle approche de la fin, sa raison semble lui revenir. Si elle ferme les yeux, c'est qu'elle ne peut pas supporter la clarté du jour. Il doit y avoir un bien terrible drame dans l'existence de cette pauvre créature!

- — Son histoire est, en efTet, bien triste.

— Je la plains du plus profond de mon cœur. Fortunée fit un mouvement.

— Merci I dit-elle d'une voix distincte et en essayant d'ouvrir les yeux. Une teinte plus pâle recouvrit son visage. Un soupir déchirant s'échappade

sa poitrine. Cette scène, qui faisait une vive impression sur les autres assistants^ laissait Miette presque indifférente.

— SoufTrez-vous? demanda Diane à Fortunée.

— Non, madame.

LA P.I-LLK MlKTTi:

Jf MIL- ir.jiivuls laie a lU''.-... [!'. M.,.]

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