LIV. 2 G
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La malheureuse lit un nouvel eiïort pour ouvrir les yeux. Ses regaiils parvinrent à se fixer un instant sur la fille du baron. Elle les referma aussilùt, et ses traits exprimèrent la surprise la plus profonde.
— Madame de Méricourt! dit-elle.
Diane n'élait pas moins étonnée.
— Comment ! elle sait mon nom!
Elle se pencha vers la malade.
— Vous m'avez déjà vue?
— Vous ne me reconnaissez donc pas, vous ne vous rappelez dom'. pas le hien que vous m'avez fait?
— Vous vous trompez, pauvre femme.
— Je ne me trompe pas, c'est vous qui avez oublié mes traits. J'ai bien changé depuis que j'ai fui le château, tandis que vous, on dirait, au contraire, ([lie vous avez rajeuni. Vous êtes plus belle et plus rayonnante que jamais, Uiad::me.
— Appelez-moi mademoiselle.
— N'ètes-vous pas une dame? N'ètes-vous pas l'épouse de M. le baron de Méricourt?
Diane eut une légère exclamation. Elle avait compris l'erreur de la folie. La ressemblance extraordinaire qu'il y avait entre elle et sa mère morte était la seule cause de l'illusion.
— Je ne suis pas celle que vous pensez. Fortunée. Vivez, et je serai aussi 1 onnepour vous que M"*" de Méricourt l'a été.
— Merci, mais il faut que je quitte la terre.
— Ne dites pas cela!
— Il faut que j'aille rejoindre Etienne et ma (ille.
— Èles-vous bien sûre qu'ils soient là-haut? Étes-vous ceitaine qu'ils ne ■i)irnt plus vivants?
— Je prie Dieu pour qu'ils aient quitté cette vallée de larmes, je prie Di(.'U pour qu'il me soit donné de les revoir au plus tôt.
— Votre souhait n'est pas charitable!
— Au contraire, lit la pauvre créature qui s'était dressée sur son séant et que ses forces semblaient abandonner.
Fortunée retomba épuisée.
— Elle n'en a pas pour longtemps! dit tout bas le médecin à Diane. Mais, si bas que le praticien eût parlé, la folle avait entendu.
— Je le sais! dit-elle, liiane s'apjirocha du lit.
— Notre présence vous fatigue-t-elle?
20 1 i.A liKi.i.i: Mir.rri:
— Ndii, iiKuli'inoisflK'. je ne veux i)as (jiit' vt>us vo is cloii^'iiicz. J'ai à vo is parler; seuliMiuMil. il ne faut pas qu'on nous tc.i)iil(>.
I.e imnltH-in cl la religieuse s'éioigniTiMil par disrrrlion.
— l{('ganlo/., (lit le jiriMnior, (jud jjlu'nonièncpniiinil la présence prochaine (le la morl : c'est lonjours la lampe cpii jclte nue rapide el soiidanic lueur avant de s'éteindre. Celte infortunée, après avoir été longtemps privée de la raison, la recouvre tout à coup, ses sens se déveloj)pcnt et preunenl une délicatesse; inouïe. Je parlai^, il y a un instant, bas, lii(Mi lias, à iM'" de Méricourl, lOlle a entend i ce ipie je disais, i.e trépas est une singulière clinse. Serait-ce h; néant ?..
— Ne dites pas cela, monsieur! fil la religieuse en se signant. Je ciois fermement (jue c'est une seconde vie.
— Je comprends, dit le médecin, c'est cette espérance qui vous soulient. vous autres, anges du dévouement. La foi est plus forte que la science!
M"* de Méricourt était reliée pr.'s de la couche de la niallnurcuse Forlunée.
— Vous pouvez avoir raison. Il se peut que je ne trouve là-haut ni mou enfant ni mon épou\. Qui sait ce ([u'ils sont devenus?
— Je connais le sorldeTuii.
— Apprenez-moi alors...
— M. d'Aimard...
— C'est bien son nom.
— M. d'Aimard a versé bien des larmes sur votre disparition.
— Je le reconnais là...
— 11 a fait bien des recherches...
— Cher Etienne!
— 11 serait ici à votre chevet s'il savait... et si un voyage en Italie...
— • Je n'aurai donc pas la suprême consolation de le voir avant de moarir. — Espérez.
— Plus d'espoir, le médecin a prononcé tout à l'heure...
— Quant à votre enfant...
— Mon enfant!... C'est juste!... 11 ne faudrait pas qu'ils se renconlrassc;^ sans se connaître! Peut-être même, en faisant des recherches, pourrait-il... Il faut que je vous raconte ce que vous devez ignorer de mon histoire...
— Vous sentez-vous assez de force?
— Oui; du reste, n'en n'aurais-je pas, il serait nécessaire que j'en trouvasse...
— Parlez, alors.
— Attendez, il faul que je recueille mes souvenirs. Tout me semble confus,
LA r.ELLE MIETTE 205
cntonrù d'une sorte de nuage... Comme ce broiiilhrd obscurcit ma mémoire !... Alil je me souviens.
Une expression de terreur profonde couvrit le visage de rinfort'inée.
— Glamart! murmura-t-elle.
Elle claquait des dents.
— Rassurez-vous!
— M"" de Méricourt était votre parente?
— Ma mère !
— Que de bontés elle eut pour moil Je crois qu'il n'y avait pas sur la terre une âme plus charitable.
— Tout le monde me parle encore de son cœur.
— Elle mo prit chez elle, moi, la pauvre fille perdue, moi, que la mort de mon père et ma faute avaient rendue un objet d'horreur pour toutjle village. Elle lU'" soigna comme sa propre enfant. A cause de ma folie, on avait jugé à propos de me sépirerde ma fille; elle la fit mettre en nourrice, et, de temps en temps seulement, on me permettait de la serrer dans mes bras.
— Je sais cela.
— Un jour on eut l'imprudence de nous laisser seules ensemble dans le pavillon situé au bout du jardin et qui me servait de demeure. Je ne sais quelle fantaisie me prit de faire une promenade avec Marie. Je sortis.
A peine fûmes-nous dehors qu'un cri terrible s'échappa de ma poitrine. Je me trouvais face à face avec l'homme que je délestais le plus au monde, avec celui qiie j'avais toujours cru, malgré le nuage qui obscurcissait ma raison, l'assassin de mon père. J'essayai de fuir, il me retint parla main. Je voulus appeler, il m'imposa silence et me mit la main sur la bouche.
Une terreur invincible paralysait mes membres... Ma petite Marie ellemême éprouvait une frayeur indescriptible. Clamart semblait en proie à une joie satanique. Il ricanait.
« — Enfin, murmura-l-il, ma vengeance va être complète! »
Mes forces étaient un peu revenues, je voulus lui échapper. Il me saisit par la taille... Oh! cette scène, au milieu de tant d'autres confuses, est restée pré^eute à ma mémoire! Il m'entraîna malgré ma résistance. J'avais peur de perdre Marie, je la tenais convulsivement par la main. Elle criait, la pauvre petite... Clamart, impatienté, lui donna un coup de pied.
« — Lâche! » dis-je avec fureur.
Je m'élançai sur lui et je le mordis cruellement au visage.
« — Stupide idiote ! » lit-il, tu me paieras tout cela.
Je voulus encore le mordre. Il m'envoya un coup de poing dans la poitrine. C'en était fait de moi. Je tombai évanouie.
— Pauvre femme !