I. \ i;i 11 ! Mii.i n
— Vous avez raison de me plaiiiilre, r.ir la |>.irlie la plus Irislo et !a pltis lionililf lie mon exisleiiot' va oninmeiiccr.
— Mais le souvenir de ces sinlTraufes vous faliL;iic.
— 1! faul Itjen que je trouve le temps d.- loul vous raconter.
— Kssayer de ne pas vous animer ainsi...
-- C'est impossildel Je ne puis froidemeiil...
— Faite.*? cet elTorl sur vous-même. Du courage!
— Je continue... Quind je revins à moi, j'étais couchée sur un lit, un grahat phitiM, .Mon enfant avait disparu. Je l'appelai. Aucune voix ne répomlil à la mienne. Je ne sais pourquoi je me mis à rir(\.. Je me lovai, et savez-vous ce qui me prit? Une envie folle de danser!
Je tournai sur moi-même, d'abord doucenK ni, [luis plus \iLe, jii>q(raii moment où une sorte d'écume me monta aux lèvres. Je ne me, souviens plus de ce qui arriva pendant que j'élais dans cet état.
Tout ce que je me rappelle, c'est que, iorsfjiie la nuil vini, je me trouvai din^ les bras de Clamart, moitié nue, et essayant en vain d'éi happer à ses innnondes caresses.
Pardon, mademoiseile, si je vous fais connaître ces honihles détails, à vous, un ange de candeur et de pureté, qui ne soupçonniez pas [)cut-êtrc qu'il y eût tant de scélératesse sur la terre!
— Pauvre Fortunée!
— Je vécus quelque temps avec le garde-chasse. 11 me traitait comme le dernier des esclaves. Lorsque je refusais d'obéir à ses volontés ou à ses caprices, il n.e battait...
— Et votre enfant?
— Je la revis quelquefois. Savez-vous quel métier lui faisait faire Clamait? Il la louait à des pauvresses pour exciter la charité publique. Miette...
— Quel nom avez-vous prononcé?
— Celui de ma fdle.
— • N'avez-vous pas dit que vous l'appeliez Marie?
— Je l'appelais aussi Miette: c'est un diminutif de Mariette et de Marie.
— Mais alors...
— Eh bien?
— Continuez, je vous dirai plus tard...
— Miette ne me voyait presque plus... Moi, je ne pouvais plus- l'embrasser... Un jour, je réunis tout mon courage et je la demandai à Clamart en pleurant. Il se moqua de moi.., Je ne sais quelle fureur soudaine me saisit... Je me mis littéralement à hurler... Il riait de voir mon courroux... Je n'en pus plus... Un couteau se trouvait sur une table... Je le saisis... et je l'en frappai I . . .
Il ne tomba pas : il élait parvenu à arrêter l'arme qui n'avait lait qu'cfllenrcr sa j^oiti'ine...
« — Misérable, s'i-cria-l-il. lu '-as expier chèrement la lenlalive que tu viens de faire... Tu mourras. »
Il me prit par le cou.,. Je voulus lutter; il me terrassa. Ce fut à coups de talon qu'il me meurtrit le sein... »
Diane eut un murmure d'horreur et plaça la main devant ses yeux, comme pour échapper à l'horrible spectacle que les paroles de Fortunée évoquaient. Pendant ce temps, le docteur et la religieuse causaient toujours. Miette s'était assi^^e sur un tabouret et restait pensive. La victime de Clamart continua :
— Je m'évanouis. Les ténèbres et la solitude m'environnaient lorsque je repris mes sens.
Je tentai, mais en vain, de me lever, ma faiblesse était trop grande. J'appelai au secours. Personne ne répondit à ma voix^ mourante. A ce moment, je crois que j'avais toute ma raison. Mes vêtements étaient couverts de sang; une douleur aiguë me torturait.
Après de nombreux efforts, je parvins, cependant, à me dresser el à faire quelques pas... Pour ne pas tomber, je m'appuyai à une muraille humide. Je reconnus que je devais être dans un souterrain...
11 me sembla entendre une voix. J'écoutai.
Je ne m'étais pas trompée, les voix se rapprochaient de moi. Bientôt je distinguai une faible clarté, et deux individus ne tardèrent pas à se montrer. L'un était mon bourreau, l'autre un vieillard que je ne connaissais pas.
Clamart riait et causait avec son compagnon. Oh ! vivrais-je cent ans, je me rappellerai leur conversation 1
« — Tu m'as raconté, disait le teinturier, les peccadilles qui sont sur ta conscience. Que penses-tu des miennes?
« — La dernière est assez jolie : tuer le père, faire emprisonner l'amant, el prendre la fille...
' — Tout cela est assez adroit.
«' - En elïet; mais n'as-tu pas de remords?
« — Aucun. La muette reste bien tranquille, elle mérite son nom.
i< — Ce pauvre Jacques !
<« — C'est juste, tu l'as connu!
« — C'était un brave homme...
« -- Un peu trop violent, il ne ménageait passes expressions, et c'c>t ce qui a causé sa perte.
« — Mais comment as-tu eu l'idée de tirer sirr lui au moment où il était en pré«cni?e des amoureux.?
« — Je n'en sais rien, elle m'est venue naturellement. J'avais averti le père
Î08 i.\ lîKi.i.i: Mil; il K
do Forlnnéf . Jo me cachai dcrri6re un luiisson pour jissisl(3r a l;i sci'iil* que je dcviiuiis iMro fort driMi\ Jacques appiraîl cl commence de grandes phrases. Le blauc'hcc lui n''poiid par des sentences. Comme lu devines bien, ra ne m'allait j>as du lout. J'avais peur qui' tout ne Hiiîl par une réconeihalion, après hi<iuelle on serait tumlié n Uuri'IltMueat sur moi. Au iiioineiil où j'avais celle idée, voila-t-il pas que mon uenou heurte (juelque chose de dur? Je regarde. Ihi fusil. La tentation cMail d'autant phis forte que l'arme était chargée. J'ajuste, et c'est vers la télé de Jacipies que précisément le canon se dirige. L'imprudent parlait dt^ me tuer parce que. pour le railler, disail-il, je lui avais appris son déshonneur. Ma foi! je n'y tiens plus! Ouelques .secondes de réllexion encore et je lâche la détente. Puis, jetant l'instrument de mort toal fumant, je prends la fuite. Inutile de dire que personne ne m'a jamais soupçonné, excepté cependant les deux amants. Malheureusement pour eux, Etienne tlait trop intéressé à ce que l'on en accusât un autre pour que ses dénonciations eussent une grande valeur. Fortunée perdit la raison presque aussitôt.
« — Tu as de la chance!
« — Ce n'est pas seulement aujourd'hui que je m'en aperçois. Une chose m'a néanmoins toujours tracassé, j'ai regretté qu'Etienne ne fût pas con damné.
u — Comment, tu aurais voulu que ce pa'ivre diable... ?
«i — Pourquoi pas?... Crois-tu qu'il serait fâché de me voir, moi, aux galères?
« — Ce n'est pas la même chose.
«< — D'ailleurs, sa condamnation m'aurait couvert... »
Clamarl et le vieux s'étaient arrêtés à quelques pas de moi. Je les avais écoutés sans bouger, retenant ma respiration. Ils se remirent en marche et passèrent près de h muraille à laquelle je m'appuyais.
<( — Mais nous ne sommes pas vernis ici pour nous amuser, fit Clamart; toi, tu as à cacher ces ballots que tu as dérobés ; moi, il faut que je cherche Fortunée?
« — Elle est morte!
<( — Pas du tout ; elle a la vie dure.
« — Avoue que ce n'est pas ta faute si la malheureuse n'a pas passé de vie à trépas... Quand je suis arrivé, elle était évanouie et tu la frappais encore avec acharnement.
" — Faut-il te répéter que je ne voulais pas la tuer ?
«< — Non, mais tu l'aurais tuée tout de même.
« — J'en ai encore besoin, cependant...
(' — ■ Pour ta vengeance?
« — Pour mes plaisirs !
LA FiELLK MIETTE
Enfin ils m'aperçurent. (P. 209.)
Clamart ricana ei) pronoiiçml ces dernières paroles, qui ms (irent frissonner.
<' — Mais il me semble que c'est par ici que je l'ai laissée! Fortunée! Fortunée! »
Je tremblais de tous mes membres et ne répondais pas. Le vieillard el lui chercliai.iit toujours. Tantôt ils élevaient, tantôt ils abais>aie:it leur lanipo. Knfin ils m'aperçurent.
LIV. 27. — rilKiiUOHK HK.NRY. — l.A BELLE VIETrB. — ÉO . J. HOUPP ET C'«. LIV. 27
•jin i.v i;i:i.i !■ mu: rn:
- M-iliilu-liuu! l'Ile nous èfoulail I lu \«M-; liicii, pcr»' Mi Icnllùli'. (]iir j'aurai> tlù ino ilêbairasscr do celte vermine! »
\a-> den\ soèlërals s'approohèrenl df moi. ("Jamarl allait me iVapp;'!-, quand un nouveau lu'uil de pas se lit enlendre, et un j^airon d'une di/aine da:;nèes apparat. >I(Ui Itouireau, (pii avait vivement diiii^'ô la iamp<> du cAuWrdù venaient ces pas, pous<a une exclamation. .. — Père Misteiillûle. ton liU.
Le père Misienllùle eut un grognement.
■ — Que viens-tu faire ici, môme?
Je viens vous a\eilir.
<,»u'v a-t-il.
Li police (pii f.iit là-liaut nue perquisilion et commence à s'iMonuer de liouver tout ouvert et de ne jias rencontrer ('lama ri, le mnilre du lieu. }'a\ pu mV'cIiapper pour vous le dire.
- - Tr^ un linol, petit, et je te revaudiai cela. .- — Avec un coup de pied?
" — Non, avec la prcmit^-re bonne affaire (jui me tuudjcra sfuis la pal te. ! Où vas-tu? dit Mislenflûte père à Glamart.
— .le sors par le jardin de M. de Marillan. Je ferai le tour par la Caladc et je dirai à la rousae que j'étais dans le voisinage.
<■ — Nous allons avec toi. »
l.t^s l)andits m'abandonnèrent. Je n en pouvais plus. J'essayai encore de me retenir a la muraille, mais ce fut en vain; je me laissai glisser sur la terre liumide du souterrain. Je n'ai plus le souvcuiir d'être revenu a. moi. Ce que j'ai raconté est comme un éclair dans une tempête. Aucune lueur désormais au milieu des mystères de la nuit ténébreuse. Je me vois errer dans les sombres couloirs d'un souterrain, privée du jour, privée de la lumière. J'appelle en vain à mon aide, je pousse des gémissements... Aucune voi\ ne répond à la mienne... Si, cependant... des ricanements, des éclats succèdent à mes cris de douleur, à mes cris de détresse!... Depuis combien suis-jc là?... Dix, douze ans! Les cbeveux. de Glamart sont devenus entièrement blancs... Il est toujours aussi cruel, l'infâme! Il vient de temps en temps pour mo torturer!...
'( — Mon récit est fini, mademoiselle; vous savez le reste. »
— Malheureuse créature !
Fortunée ne répondit pas. Elle était pâle comme la mort qui se penchait déjà vers elle pour l'emporter.
— Vous n'avez plus eu des nouvelles de votre enfant?
— Non, et il ne me reste rien d'elle, si ce n'e.=t un médaillon que l'on ma enlevé en me conduisant à cet hôpital.
— Un médaillon!
LA RKLLK MIETTE 211
— Oui, et si vous me le faisiez rendre, j'aurais pour vois une reconnaissance éternelle?
— J'ai mieux que le nnHlaillon, Fortunée 1 Du moins, je l'espère!
— Que signifie?...
— Votre lilie...
— Oh ! parlez !
— - Votre fille vit...
— Est-ce possible? Où est-elle? Que je la voie avant de mourir!
— Un peu de patience.
Miette s'était approchée de ia fenêtre. Elle regardait atlonlivenient un jeune homme qui semblait attendre sur la porte de l'Hôtel-Dieu.
Le jeune homme fit un mouvement d'abord, puis se retourna. La jeune fille reconnut son visage.
— Pierre! dit-elle.
A ce moment, on lui frappa sur l'épaule. C'était Diane de Méricourt. Elle avait l'air grave.
— Miette, quand tu es auprès de Fortunée, ton cceur ne te dit rien'*
— Mon cœur !
— Oai. N'éprouves-tu pas un sentiment plus fort que la pitié, presque de l'amour? Ne te doutes-tu de rien, enfin? Je te dirais que cette femme si malheureuse est ta mère, serais-tu fort étonnée?
— Non. J'ai déjà réfléchi qu'il était possible... quand elle m'a raconté son histoire...
— Gomme tu dis cela froidement! Ne sens-tu pas ton cœur bondir dans tA poitrine, n'es-tu pas émue?
— Pourquoi cela?
Diane était consternée.
— J'hésite, j'ai peur !
Miette semblait prendre un certain plaisir à voir l'embarras de sa protectrice. Était-elle aussi indifférente qu'elle en avait l'air?
Nous sommes assez embarrassé pour répondre. Cette créature étrange resta un mystère pour ceux qui la connurent.
De la sensibilité! elle en avait parfois, et nous l'avons vue, alors qu'elle était en prison, ouvrir, en plein, son âme aux idées poétiques. Son cœur semblait, alors, s'être réveillé. Sommeillait-il de nouveau, ou bien ce que nous prenions pour un réveil n'était-il qu'une mélancolie engendrée par les regrets et qui adoucissait momentanément ce que cette nature avait de sauvage et d'étrange? Son amour pour Pierre était-il un caprice ou une réalité?
A ces questions, nous ne pouvons répondre.
M"' de Méricourt était en proie à cette indécision, lorsque le médecin
i.A m 1.1 i; Mii:i II.
s'approcha do la pauviv ForliiiU'C. Il lui piil la luam cl roiupta les imlsalioiis.
— Hialdo! poiisa-l-il. ('ello niulliourcii»»' cK-atiirr ii'iia pas loin.
I.a \ioliaie ilo C.iainarl oomjxviiail (jue la uiori appiocliail it scmhliil liilItT avec clic. Mlle ouviail inaiiilciiaiit de craiids ycii\ ciïarrs.
- Soulïrez-Yous?
— Mes (Iduîeurs s'apaisciil cl je sons ipic le nioiiieiil ii e>l pas jdiii où je ne soulTrirai plus... Mon cnfaiil 1 Mon cnfanll nuesl deveniie .Mai ie.?... l)iles-le fnoi... Monsieur le doficiir. dilcs-le nmil... Madi'iiioi-ellc de MéricourI, oii csl-clle?