‹ La belle MietteChapitre 26 sur 200 · UN COUP DE PISTOLET · texte numérisé non relu

UN COUP DE PISTOLET

La nuit était calme et sereine. Des milliers d'étoiles resplendissaient au ciel

Tout était tranquille à Sainl-Luup... Le château de Méricouri lui-mémr, quoiqu'il ne fût que onze heures du soir, était silencieux, et aucime lumière ruse montrait à travers les persiennes des croisées.

i.A iii;i.i.i Mil. i 1 1

l.t' haioii. iMi |>«oi(' à un aort-s ilo i;oiiik', lit- s\'lail i»as levé (1(^ la jouiiiùe. Oian»' avail l'ail lis liouiuMirs do la maison à qiirhjnos invilès (jiii ("'laicnt partis i\o Itonno li.'urt>; puis ollo s'olait nMirro dans sa iliainliif. (m'i elle clail ri'>t(''(> iMi prnit' à nin' triste et pt-niM»' rrxMiiv

Vcr> ilix heures, fe|i.iidant. elle avait éproiiv»'" le, l»est)in de icspirei' l'air pur de la nuit et elle avail ouvert sa fenèlic.

Après la cl) deiii de la journée, la teniiiéralure lin avait paru un peu lYdidc. Kilo avail jeté sur ses épaules une léi,'ère ni.inlillo, j)uis elle s'étail assise et avait passe <|uelipi<^s iu'^tants a admirer le ciel ipu" sillomiaieiit parfoi^^ des étniles lilantes.

— - On dit. lit-elle, quo, au moment où passe une étoile, on peut, lui deniaiuler n'importe quelle faveur, et qu'elle vous raccorde toujours. Quel souhait pourrais-je formuler?

Kilo inclina doucement la léte.

— - Je ne veux rien, moi, je ne désire rien: si. cepeiidanl... Mais ce que je veux, ce que je désire, est impossihle : l'ouhli du passé!

Diane garda un instant de silence.

— L'amour est un pur sentiment aux ineiïables joies... Etait-ce de l'amour que je commençais à avoir pour... Noir, je ne veux [)as prononcer ce nom. le nom d'un misérable, le nom d'un bandit I

M"" de Méricourt regarda autour d'elle; il lui sembla qu'elle venait d'i nlendre un léger bruit de pas.

Sans doute elle s'était trompée, car elle reprit aussitôt le cours de ses méditations.

— Mon père avait raison; celui que je devais aimer, celui (lui était digne de mon amour, c'était M. Georges. Depuis Tarreslation de l'homme que je lui ai l'ait l'injure de lui donner pour rival, je ne l'ai plus revu. Il a craint que sa présence ne me blessât. Le procureur du roi^ seul, est venu prendre des nouvelles de son vieil ami ; il a été aussi aiïectueux que d'habitude et s'est bien gardé de faire une allusion quelconque aux derniers événements. Lorsqu'il s'est ivliré, il s'est cependant approché de moi :

— Georges, m"a-t-il dit, vous aime bien, ma chère Diane! Que faut-il lui dire de votre part?

— Je le regarde comme le meilleur des amis.

M. de Marillan a eu un léger soupir et s'est retiré ; il m'a semblé que ce soupir-là n'était qu'un lointain écho de celui que pousserait mon pauvre amoureux en apprenant que rien n'était changé pour lui... Mais quelle heure est-il donc?

La clarté de la lune permit a ftP'"' de Méricourt de consulter une petite npintre enrichie de diamants.

LA BKLLK MILITE

Diane! cria l'inconnu. (P. 226.)

— Si tard! niurmura-l-elle.

Elle fit un niouvcmenl comme pour se retirer, mais elle resta assise.

— Dire que j'ai échangé des confidences, que j'ai fait des aveux à un misérable que l'échafaud réclame aujourd'hui! Celte idée me torture! Je me sens mourir de honte et d'effroi!... Mais... celte fois, je ne me trompe pas, on marche sur la terrasse...

LIV. 29. — THÉODOm HENnT. — I.A BEI.I E MIF.ITE. — ÉD. J. nOVFT Kl C'«. CV J'J

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La fille du baron se lova.

— Oui, on matvlio, J'.miUmkIs le saltlc orior sons des pa-^. U"i <'i'';i IK'ul-il t'iiv? .loan, sans doiili-. ou un aiilir vilot. Il «vsl (fîuip> do me courlier.

M"* de Môricourt se penolia pour former les volets cxliViours, Kllc vit distinctement un lioinino à la taille svollo (pii s't'lait arrêté pour la rot;ardcr.

— Diane 1 Diane! ciia l'inooniiu.

La jeune lille tressaillit et ferma rapidomont la fenêtre. Kilo venait de rcconnaitre la voix du chevalier do la Torrlie.

Son cœur b.ittail à tout rompio. l-'Ilt» se retint auv rideaux pour ne jia^ tomber.

— Est-ce un rêve? nuinuura-t-eile. Non, c'est j)lutôt une illusion; y pensais à cet homme... Cependant... je l'ai vu dislinclcment... Oh! il fani éclaicir cela! C'était bien sa voix. Il a osé m'appeler Diane! Qui, autre que lui, aurait eu cette hardiesse?

La jeune fille résolut de rouvrir doucement la croisée. Elle mit quelques minutes pour accomplir celte tâche.

Il n'y avait plus personne à lendroil où elle avait cru voir le chevalier. Le silence était profond et la lune continuait à éclairer la façade de sa blanche lueur,

Diane regarda une dernière fois le ciel étoile. Elle écouta encore ces mille ■ bruits qui se font entendre à la campagne, au milieu d'une nuit sereine, et qm prouvent que, tandis qu'un monde dort, il en est un autre qui veille.

Elle respira un instant l'air parfumé, puis elle rentra dans sa chambre pour se livrer au repos.

La jeune lille s'était-elle trompée en croyant apercevoir le chef des Incen^ diaires?

C'était bien Jeannol qu'elle avait vu, Jeannot qui avait pris le chemin de Saint-Loup, poussé par une dernière espérance.

— Dois-je quitter Marseille, maintenant que j'ai recouvré la liberté? s'était dit le bandit.

Il avait réfléchi.

— Jaiuais je ne m'étais trouvé dans une situation plus prospère quç dans celte ville. Possesseur d'un grand nom, admis dans la plus haute société, j'y ai satisfait tous mes caprices et failli acquérir une position certaine! Ah! si j'étais devenu le gendre de M. do Méricourt ! Le hasard ne l'a pas voulu et m'a trahi trop tôt.

11 resta pensif un instant.

— Voyons, n'y aurait-il pas un moyen d'arranger les choses? Non, il n'y en a pas! La belle Diane doit savoir tout, elle doit me haïr et me mépriser! Eh bien! qui sait? Peut-être a-l-elle gardé de moi un souvenir meilleur que je ne

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le pense ; les femmes sont si bizarres ; si je tentais quelque chose ! Une idée ! Oh ! ce serait ti'op heai, ce serait trop beau... Comme cela, il n'y aurait plus moyen (le dire non! Ce serait à moi de commander... Elle serait trop heureuse que je la prisse pour épouse, la belle Diane ! Nous nous enfuirions ensemble; puis, quand je serais devenu son mari, il faudrait bien que tout s'arrangeât.

Le bandit était décidé. 11 venait d"adopter un plan d'une absurdité extrême, mais d'une telle audace qu'il élait capable de réussir, en vertu du proverbe qui dit que le sort est pour les audacieux.

Parti à la nuit tombante pour Saint-Loup, il s'attacha si bien à ne prendre

que des chemins détournés, qu'il arriva à dix heures seulement près du château

de là belle Diane. Une partie seulement de la propriété était défendue par de

Il uites murailles. Jeannot pénétra dans le jardin par un endroit où il était

■iilement bordé par un buisson.

— Me voici dans le camp ennemi, fit-il avec un soupir de soulagement. 11 arriva près du berceau favori de Diane, celui où eile avait eu de si

longs entretiens avec son amie Claire. Son pied s'embarrassa dans une racine d'arbre; il tit une chute et se releva tout meurtri.

— Ehl eh! voilà qui n'est pas de bon augure! IS'ai-je rien perdu?... 11 me semble avoir entendu quelque chose?... Parbleu! c'est loi qui es tombé, imbécile! Qu'avais-tu sur toi? Rien du tout. Tu n'as pas môme pensé à te faire donner quelques pièces de monnaie par Bonvin, pour les besoins les plus pressants!

Jeannot fut bientôt sur la terrasse. Ce fat à ce moment que M''° de Mérilurt l'aperçut et qu'il eut l'audace de l'appeler.

— Diable! fit-il, j'ai effrayé la pauvre enfant. Elle est rentrée chez eile aussi précipitamment que si j'en voulais à sa vie. C'est égal, c'est une imprudence que je viens de commettre!

Le bandit erra encore un moment autour du château.

— Pourvu quelle n'aille pas donner l'alarme! Cachons-nous. Non, cela n'en vaut pas la peine, elle aura cru se tromper ou être le jouet d'un rêve. On me croit encore enfermé dans la prison du Palais, cai- l'autorité s'est bien '-.irdée de faire connaître mon évasion!

Le chevalier se sentit fatigué. Il alla s'asseoir dans un coin obscur où se trouvait un banc de pie ne.

— Comment faire pour pénétrer dans la chambre de Diane? Les portes intérieures et extérieures de la demeure sont hermétiquement closes. La fenélro ("^l également fermée; du reste, je ne puis escalader...

Le jeune homme entendit le bruit de la fenêtre que .M"" de Méricourt rouvrait pour s'assurer qu'elle avait fait erreur. Si léger qu'eût été ce bruit, il n'avait pu échapper à l'oreille exercée de Jeannot,

Î28 l.\ r.Kl.LK MIKTTIi;

— - Uoii! ou osl curiLMix do s'ii-^siirpr. .. (^lardoiis-noiis bien do nous laisser voir!

I.a croist'o fut i<>lrriiii'i' et lo olievalior sorlit do sa cachette.

— Si j'avais une l'clielle, je crois qii'd ne me serait pas impossible de pénî-trer dans le sinciuaire ; mais voilà, je n'en ai pas... (iCpendant, il me semble en avoir vu jndis une près des écuries. Allons-y!

I.e bandit lit (|ueli]iies pas, mais tout à coup il s'arr(Ha. Un bruit de chaînes suivi d'aboiements venait de retentir.

— - Je n'avais pas son;:é aux chiens; voici qui dérani^^e toute ma combinaison !

Les aboiements se faisaient entendre plus furieux que jamais. Il avan-^a néanmoins.

— L'échelle n'est pas à sa place habituelle. Relirons-nous. Une voix se mêla aux aboiements.

— Qui est là?

Le chef des Incendiaires crut voir une ombre. Il se mit à fuir. Ce fut du côté du jardin qu'il se dirigea.

— Je crains bien, murmura-t-il, que ma tentative ne soit un coup d'épée dans l'eau. Dois-je me retirer, dois-je renoncera enlever la fille du baron? Non, j'attendrai à demain

Diane se leva, le lendemain, à son Jieure accoutumée, c'est-à-dire avec le jour. Son sommeil avait été agité. Un instant après s'être couchée, elle avait entendu des aboiements et elle s'était demandé quel était l'inconnu qui rôdait autour de la demeure, si c'était réellement le chevalier de la Torche?

Elle avait eu ensuite d'assez mauvais rêves. Il lui avait semblé qu'elle était en prison avec le bandit et qu'elle était rivée à la même chaîne que lai.

Plusieurs fois elle s'éveilla, couverte d'une sueur froide. Elle ne savait pas pourquoi le nom de Miette était sur ses lèvres.

— Si j'allais chercher la fillette, elle me tiendrait compagnie et je n'aurais pas aussi peur!

Elle réfléchit que l'appartement, où se trouvait la fille de la malheureuse Fortunée, était encore assez éloigné et qu'il faudrait traverser de longs corridors. Elle frissonna.

— Mais qu'ai-je donc? se demanda-t-elle. Au fait, pourquoi empêcheraisje Miette de dormir? La pauvre petite a besoin de repos !

M"* de Méricourt fut donc tout heureuse de voir les ténèbres se dissiper. Elle ne tarda pas à être vêtue sans le secours d'une femme de chambre et à descendre sur la terrasse.

— Oh ! le bon soleil! tit-elle avec une joie enfantine. Il me rend toutes mes forces.

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Elle alla à l'endroit où elle avait vu Jeannot.

— C'était bien là qu'il se trouvait.

Elle regarda attentivement.

— Voici encore des traces de pas. Décidément, dit-elle avec épouvante, je ne m'étais pas trompée !

Un valet d'écurie passa. Elle l'arrêta.

— Dites-moi, mon ami, avez-vous entendu, cette nuit, les aboiements des cbiens?

— Oui, mademoiselle.

— En savez-vous la cause?

— Je me suis levé pour savoir d'où ils provenaient, mais je n'ai rien vu. Il faut croire que ces bêtes auront été eiïrayées par quelque charrette qui passait sur la route. Ça leur arrive assez souvent. D'ailleurs, il n'y a pas de voleurs à Saint-Loup.

— Vous avez raison.

Le valet d'écurie s'éloigna.

Pensive, Diane descendit au jardin. Machinalement, ses pas se dirigèrent vers le berceau qu'elle aimait tant. Elle remarqua une racine d'arbre au milieu du chemin.

— Voilà qui pourrait faire tomber quelqu'un, dit-elle, Jacques a négligé d'enlever cela.

Elle se baissa. Un objet venait de frapper son attention.

Cet objet était un pistolet de fabrication anglaise. Elle le ramassa.

— Comment se fait-il que ce pistolet soit ici?... Mon père a des armes semblables dans ses panoplies; mais celle-ci n'est pas à mon père; du reste, elle est chargée... Oh! quelque chose me dit que c'est l'homme que j'ai aperçu, cette nuit, à la clarté de la lune qui l'a laissé tomber 1

Diane eut un instant de réflexion.

Elle pénétra dans le berceau.

— Quel mystère! fit-elle en déposant l'instrument de mort sur une table champêtre.

Soudain, elle reprit le pistolet. Elle venait d'entendre un léger bruit.

— Quelqu'un vient, dit-elle en pâlissant, on approche! Un cri s'échappa de sa poitrine.

Le chevalier de la Torche était devant elle.

— Lui! lui!

— Oui, moi.

La jeune fille essaya do s'enfuir. Elle ne le put ; ses jambes se refusèrent à la porter.

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— Ce nVtail donc pas un n^vp? mnrmura-t-oll<». Lo ihcvalior s'approcha.

— Non, vous no rôvie/. pas, tlil-il en saisissant la main tle M"" de Méricourt. Mais cello-ri tiTssnillil comme au contait d'nne l»(^te vrnimonsc. Klle

rc|i(iussa le bandit iiui eut un nmiivemon! de colère.

- (Ml! oh! pa^ tanl de dôdain. laltclle! Vous ne paraissez pas lieiireiiso de voir vcUre amoureux.

— Je vous méprise!

— Il faudra cependant que vous me suiviez. Vous suivre !

— J'ai décidé qae, puis(pie vous ne vouliez pas dire la femme de M. de la Torche, vous seriez la maîtresse de Jeannol Tinccndiaii-e.

— Misérable!

Un tel courroux brillait dans les ycu\ de la tille du baron que le jeune homme recula. 11 oomjirit qu'il avait fait fausse route et que l'intimidation ne réussirait pas avec une fiére nature comme celle de la jeune châtelaine.

11 devint suppliant.

— Pardon, mademoiselle. Il est vrai, je suis un criminel, mais je vous aime avec passion. J'avais osé espérer que vous auriez pitié de moi.

— Vous me faites horreur! partez!...

— Venez avec moi !

— C'est trop d'audace! fit Diane avec stupéfaction. Votre demande ne mérite aucune réponse.

Jeannot vit que la force était le seul moyen.

— Eh bien! tant pis! s'écria-t-il. J'emploierai la violence, puisqu'il le faut! Je n'ai plus que cette chance de salut... Je vais jouer le tout pour le tout !... Venez!

— Infâme, ne mettez pas vos mains sur moi.

Le bandit prit la taille de la noble créature. Elle fit un elTort et parvint à se dégager. A ce moment, le chevalier vit le pistolet qu'elle avait tenu caché et eut un mouvement d'efTroi.

— Ah! ah! je savais bien que j'avais perdu quelque chose. Mon pistolet anglais!

Diane leva l'arme à la hauteur de la tête du scélérat.

— Si vous ne vous retirez pas, je fais feu.

Ce fut froidement qu'elle prononça ces paroles. Son courage semblait lui être revenu. M'" de Méricourt était bien alors la digne héritière d'une noble race. L'œil en feu, la narine dilatée, le teint empourpré, elle était radieusement belle. Ses cheveux bouclés étaient rejetés en arrière. Immobile et le regard fixe, elle défiait son ennemi.

Celui-ci sembla d'abord rasciné, mais sa présence d'esprit lui revint bientôt. Il ont l'air de céder à la menace et feignit d'obéir.

C'était un leurre, car tandis que M"" de Méricourt abaissait le pistolet, il s'élança sur elle et cbercha à la d(^sarmer.

Tout à coup, le bandit poussa un cri; une détonation retentit; il venait d'être atteint en pleine poitrine.

Le malheureux fit un pas en arrière en chancelant. Un nlle s'éclia[)pa de sa gorge, puis, plus rien... 11 tomba, il était mort!

Au même instant, un homme éperdu s'élança dans le berceau.

C'était Georges de Marillan.

— Diane! ma chère Diane !

Il recula devant le corps du capitaine de bandits.

— Qu'est-il arrivé? J'avais peur po.ir vous.

— Vous le voyez, fit M"° de Méricourt avec une exaltation fébrile. J'ai tué cet homme qui m'insultait.

La jeune fille venait à peine de prononcer ces paroles que des gendarmes entourèrent le berceau.

— N'ayez pas peur, dit le fils du procureur du roi, ces gens-là cherchaient ce misérable, qu'un complice a dit s'être dirigé du côté de Saint-Loup. C'est le bruit de la détonation qui les a attirés.

Georges. s'avança sur les soldats de la loi.

— Le bandit que vous poursuiviez est mort, et c'est moi qui l'ai tué au momentoù il voulait m'échapper. Voici son cadavre, et voici l'arme dont je me suis servi et qui appartenait elle-même au scélérat.

Diane voulut protester. Un geste suppliant du jeune homme la retint.

— Comment vous nommez-vous? demanda le brigadier.

— Georges de Marillan I

A ce nom respecté, le militaire porta la main au chapeau.

— Il faudra nous suivre, dit-il néanmoins.

— Volontiers. Seulement, vous me permettrez de conduire auparavant M'" de Méricourt au château de son père!

Le brigadier s'inclina et suivit les jeunes gens, tandis qu'on enlevait le C(?-ps de celui qui avait été un grand criminel.

Plusieurs mois se sont écoulés depuis la mort de J(;annot et la se ''ne tragique que nous venon? de raconter.

232 LA lil.l.I.i; MIKTTK

Aucune poursuite no fut exercée contre Georges de Marillaii, cl l'on ignora toujours (juc c'ùlail M'" de Méricourl qui avait tut' le scélôrat.

L'iMuolion que Diane avait épronvc-e en luttant avec le chevalier de la Torche avait iMù violente. I.a jeune lille fut plusieurs semaines à se remettre. Pendant ce lemp<-l;i, elle ne cessa de rrllrrliir ;i la délicatesse et au dévouement (juavait montrés «elui dont elle avait dédaigné le pur et généreux amour.

— C'est moi maintenant qui ne suis plus digne de lui, répélait-elle souvent. Je suis persuadée qu'il ne voudrait plus de moi.

Elle se trompait.

Après son rétablissement, Georges revint au château. Son regard était aussi amoureux et son cœur aussi épris qu'autrefois.

Diane attendait un aveu pour lui dire qu'elle partageait la flamme qui le brûlait, mais l'aveu ne venait plu<. Les véritables alTeclions sont timides et raéliantes : le lils du procureur du roi, dont l'âme renaissait à l'espoir, avait encore peur d'une désillusion.

La fdle du baron le comprit, et elle résolut de faire le premier pas pour se punir de ses cruautés passées.

— M'aimez-vous? dit-elle un soir à Georges. Celui-ci tomba à ses genoux.

— Eh bien! demandez ma main à mon père, je serai heureuse de devenir votre femme I

Six semaines après, le mariage de M"" de Méricourt et de M. de Marillan fut célébré à Marseille, en même temps que celui de Claire et d'Auguste.

Ce dernier, entièrement rétabli, ne pouvait croire à son bonheur. Après la cérémonie, sa jeune épouse le conduisit auprès du grand-père.

— Remerciez-le bien, Auguste, il n'a jamais douté de vous, lui!

Le jeune homme s'inclina, et de l'œil du paralytique il coula une grosse larme.

Que devenait, pendant ce temps- là, Miette?

Quelques jours après la mort du chef des Incendiaires, M''* de Méricourt lui apprit une mauvaise nouvelle. M. d'Aimard était mort en Italie, et, par une coïncidence singulière, le jour même où Fortunée avait rendu le dernier soupir. Ces deux âmes, que le malheur avait à longtemps séparées, avaient dû se rencontrer sur la même route, celle de la béatitude éternelle, et s'unir à jamais.

Diane était très émue en faisant part à Miette de ce nouveau malheur.

— Pauvre enfant, fit-elle. Dieu te prend tes parents au moment où il te les rend ; mais je ne t'abandonnerai pas.

La noble créature garda Miette au château jusqu'après son mariage. A cette époque, elle sentit soudain son affection pour la fillette diminuer. Le vol d'une

F.A RKI.I.K MIKTTF

Baille en redinj^ulu liuirc... ,1'. '2'.jo.)

panne, dont raiiteiir resta iiiconim, en fut la cause, car de nombreux indices acciisaicMl la (ille de Fortunée.

M"" de Méricourt, devenue M""" de Marillan, tint cependant la promesse qu'elle s'était faite. Avant son départ pour un vdva^'C avec son Georges bienaimé, elle confia Miette à une digne femme qui Imlnlail le ch'Mniii de Saint-Pierre à .Marseille et qui se chargea volontiers d'elle mcvriinani une i-rtiiliulion.

Liv. :jn. — rri'oi.ouK iiiiNriv. — i.a iiki.i.k miktii:. — m. j. itot i-k kt iM. i.iv. 30

i..\ i!i:i i.r. Mii-rn;

— Aimos-lM tiiiijniii-s l'itvre.' dcmaii i;i Ihaia' a la lilli'llo.

— Oui.

— Eh Itionl I(»r>(iiie vcius vous inaricrcz, je voîis ilonnoiai iino dol. Pierre élail présenta renlrcticn.

— - Miette, lu as pK's de seize ans, je sens que j'aurai de l'alTeclion pour lui. toute la vie. Veux-tu (Mre ma femme l)i(Mit(M?

Ixi jeune (ille parut elTrayéc. Elle réllêcjiil un inslaiil :

— I*as enrore, répondit-eHe.

Laiïaire des Inreiuliaires fui jugée a\cr un grand retentissement. Plusieurs t (unlamualions à niorl furent prononcées. Parmi les criminels qui subirent la dernière peine, nous devons citer Ilermann et .Mi^tenllûle. L'un montra un grand courage sur l'écliafaud, l'autre se comluisil comme un hldie poltron.

Clamart et Honvin, ce dcrniiT arrêté après le départ de Jeannot de l'aulcrgo de la Cloche d Argent, furent condamnés aux travaux forcés à perpétuité.

Clamart était aussi accusé d'avoir tué le ganle-cliassc Jacques. Faute de preuves sufllsantes, la réponse du jury fut négative sur ce chef. Ce qui avait servi à sauver Etienne, l'innocent, lit échappera la mort Clamart, le vcritahie meurtrier.

Pierre, Ihonnéte et bravo garçon, ne resta pas chez le cordier des bords du Jarret. M. Lombard, dont il avait, on le sait, arraché le beau-père aux llammes, le prit dans son nouveau migasin comme garçon de peine, puis comme commis. L'intelligence de ce jeune homme, qui n'avait presque pas reçu d'instruction, était remarquable. Longtemps il garda son affection pour sa fiancée ; mais celle-ci, en devenant tout à fait jeune fdle, était de phis en plus indifférente à cet amour.

La protégée de M""' de Marillan était, à dix-huit ans, une splendide créature. En cessant d'être le lutin folâtre que nous avons vu, courant pieds nus dans la poussière, elle fut une des plus jolies fdles de Marseille.

On ne pouvait se lasser d'.admiier, dans le quartier de Saint-Pierre, son doux et gracieux visage qui cachait 1 urne d'un démon, ses yeux noirs et profonds, sa bouche vermeille, sa chevelure d'ébène, sa taille llexibîe comme un jeune roseau.

Mn nom ne tarda pas à lui être donné, qui resta généralement adoplé pour la dési-rner. Ce nom était celui de la Belle Miette!

Nous allons retrouver Miette plus de vingt années après ces événements et le lecteur apprendra, en même temps, les égarements de sa folle jeunesse.

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