I.A UELl.K Mil- Il
— Serait-ce parce (juc vous avez rinliMitioii de prc'iidie la rlianibrc nio;iliK'e dont ces dami's peuvent disposer...
Le vieux saisit avec empressement le pri''le\ti> qui lui riait dlT.Tt.
— IVt'oisi^meiit.
— En c«^ ca<, si vous ne voulez pas passer ])ar la rue ji^ur iiionlcr cho/. M"* r»arbc, je vais vous nuvrir la porte vilrt'>e (pii dunrie sur l<' corridor.
— Volontiers... vous iHes bien bon...
Le garçon teinturier chercha dans \o, comptoir.
— La c\è n'est pas là... C'est singulier! lit-il au bout d'un instant. Le vieux eut un sourire narquois.
— Ne serail-clle pas par hasard sur la porte?... demaiida-t-il au L'arrop. Celui-ci eut une exclamation.
— En effet, elle y est... Il est extraordinaire que la clù soit encore sur la porte, quand, il y a un instant à peine, je Tai retirée...
— Peut-iMre l'y avez-vous laissée, tout en croyant...
— Non, c'est plutôt M. Jean ..
— M. Jean?...
— Oui, le patron... II sera descendu à la cour ou monté au grenier... Vous pouvez passer...
— Merci, mon bon monsieur...
— Allons, fit le vieux quand il fut dans l'escalier, je connais déjà quel est l'amoureux à qui la lettre était adressée. Vais-je savoir maintenant si j'ai deviné la dame qui l'a écrite?
Arrivé au premier éta.fje, le vieillard se croisa avec une jeune f(?mme qui descendait.
Coite femme, dont la toilette voyante n'était ni celle d'une bourgeoise, ni celle d'une artisane marseillaise, pleurait. Bien que l'escalier fût assez sombre, le bonhomme la reconnut et vit son chagrin.
— Paula! Paula ici! murmura-t-il. Que vient-elle y faire et pourquoi verse-t-elle des larmes?...
Le vieillard parvint bientôt sur le palier du second étage. Il entendit deux voix qui se disputaient.
— Décidément, disait l'une, tu n'as pas de cœur. Cette pauvre Paula, une si bonne fille!
— Elle ne reverra son enfant que lorsqu'elle aura payé- — ■ Tu es impitoyable !
— Si tu n'avais pas de caprices, je ne le serais pas autant.
— Tu sais bien que cela ne te regarde plus, maman, et que je suis maintenant ma maîtresse...
— Tais-toi et va trouver M. Jean oui t'attend. Tâche de lai faire payer le loyer.
L\ HLLLE MIl^TTi: 263
- Oli ! pour cel;i, il le paiera!
— J'enlends du bruit.
C'était le vieillard qui avait frappé, se jugeant suffisamment édifié.
Clémentine vint ouvrir. Sa beauté ne laissa pas que d'impressionner le bonhomme, dont les regards se portèrent ensuite de la fille à la mère.
Miette, celte femme que M, Comté avait crue capable de tout, regardait, elh^ aussi curieusement le vieux à la perruque Régence.
Ce fut elle qui prit la parole.
— Que désirez- vous, monsieur?...
La voix du vieux fut plus cassée que jamais.
— On m'a assuré que vous aviez une chambre à louer, oui... oui... oui...
— C'est vrai : une chambre meublée I
— Je désirerais la visiter.
— Tout de suite... Clémentine, n'oublie pas qu'on t'attend... Je vais accompagner monsieur.
— Clémentine ! pensa le vieillard. Décidément, je ne m'étais pas trompé... C'est bien la femme Barbe qui s'appelle Clémentine et a un amant!
— La chambre est sur le même carré, dit la Miette. Le vieux la regarda fixement.
— Je croyais qu'elle était au troisième... La Miette remarqua à peine cette réflexion.
— Non, dit-elle. Personne ne loge au troisième qui est un grenier... Elle entra dans la chambre avec le visiteur, lequel inspecta insoucieusement
celte pièce assez proprement meublée. La Miette demandait pour la location vingt francs par mois.
— Où les fenêtres donnent-elles? demanda le bonhomme.
— Vous n'avez qu'à regarder : sur le chemin do Saint-Pierre.
— C'est parfait. Votre chambre me convient et je l'arrête. Je vais donner dix francs d'arrhes; vous toucherez les dix autres francs lorsque je prendrai possession.
— Soit!
Le vieillard sortit une pièce d'or d'une longue birirse et la remit a la Miette.
— Quand vous installcrez-vous? lui demanda celle-ci.
— Le plus tôt possible...
A peine le vieux eut-il prononcé ces paroles qu'une rumeur se fit entendi ■•. venant du dehors. Miette et lui s'ap{)rochèrent de la fenêtre.
Le quartier était mis en mouvement par plusieurs hommes portant un brcincard sur lequel était sans doute déposé un malheureux que des couvertures emjicchaient de voir.
264 i.A UK 1.1,1: M 11; ni:
— Qu'est-ce que cela poul-cMie? dit la Miette,
— H est facile de le deviner. Voyez comme les vrlemenls des individus (jiii portent cette civière sont !)!;in.'s di; plaire et di' cliaiix.
— Des maçons !
— (Vesl un maçon, en tMTi'l. qui dnii (Hre londié d'un éclial'jiidajrc... Kes maçons n'ont p;is de clianit' di'puis (piehpic Icnips... Mais, (jii'avez-vous, madame '.'...
1^ Miette n'avait pu répiimer un mouvemi'nl nerveux.
— Rien, monsieur ; continuez.
— - Je disais donc ([u'il arrive toute sorte de malheurs à ces braves gens... Hier, l'un d'eux a Hè lâchement assassine...
- Ah! Kt sait-on pourcpioi?
— Oui, parée (lu'il était allé raconter à la police un crime commis au chemin de Saint-Pierre.
— Ce n'est pas au chemin de Saint-Pierre qu'un crime a été commis.
Le vieux baissa ses lunettes sur son nez pour mieux regarder par-dessus.
— Gomment savcz-vous?...
Le trouble deMiotle était étrange.
— Je... je le suppose... Si quelque chose... s'était passé... sur le chemin... ma lille et moi, nous l'aurions su...
— Vous avez raison et c'est moi qui dois me tromper... D'ailleurs, c'est lalTaire de la police... On dit qu'elle a découvert quels sont les complices...
La mère de Clémentine était livide.
— Mais qu'avez-vous donc, misé, vous paraissez indisposée!
— Rien... Une indisposition passagère...
— Il faut vous soigner, ma chère propriétaire ; je pufs maintenant vous donner ce titre...
Le vieillard et la Miette étaient sur le palier.
— .\ propos, dit le nouveau locataire, j'ai oublié de vous demander uu reçu. Ce n'est pas que je me mélie de vous, mais j'ai l'habitude d'être toujours en règle...
— Qu'à cela ne tienne... ma fille va vous le faire... ^ Votre fdle?...
— Oui, je sais lire, mais j'écris fort mal.
Le vieillard rentra avec la Miette dans l'appartement de celle-ci. Elle le quitta un instant pour prévenir la femme Barbe.
— Voyons si l'écriture du reçu, fil le bonhomme, sera bien l'écriture de la lettre !
A vrai dire, il n'avait guère besoin de cette preuve nouvelle. Du reste, le
LA lîELLE MIETTE
La irallresse
se rciui
a.iau bal... ;l'. ^'10
• ...fp.aliois A peine ful-il sc.il qu il hasard favonsa e,.co.-e -^---^ j: ;.,;, ae la porte et regarda par le cntend.tdabiuitdanslc.cal.u.lis u
trou de la s.rrure. ^^^^^ ^.^^^. ^^,,,,nt,i,e d'annùes qu. .e
C'étaient la femme Barbe ei un 3,para,ent. Le vieUlard entendu d.tn.ce.nt.
Alors c'est convenu, monsieur Jean.
^v.3i. -in.ouonEH.MU. - ua bku-B ..m..
- tu. J. HOLtt- Bt C"
uv. 34
I V lîii.i.i': Mil r rr.
— C/osl convenu, charnuuilc Clémenliiu-.
l.a jeune feninie murmura quelques mots à voix basse
— Merci, dil M. J('aii, merci pour ces doures jiarolcs. l'ermcllez-vous'/ La nile de la Miellé haissa les yeii\.
— Vous le pouvez...
M. Jean ne se le lil pas dire deu.v fois. 11 êtreignil Glêmcnline dans ses bras robustes et déposa sur sa joue un baiser. Peut-ôtre ce baiser ne fut-il doi:né que sur la joue parce que la jeune femme avait légèrement détounu' la irh'.
l.c teinturier parut en proie à une vive ômolion.
— Au revoir ! dit-il avec elTort.
— - Au revoir 1
Le vieu.x eut un ricanement en allant s'asseoir à la place où MicUe l'avait laissé.
— Pauvre P)arbel
La Miette ne tarda pas à rentrer.
— Ma fille est en train de faire le reçu... Comment vous a[)pelt;z-vous?... Le vieux n'avait probablement pas songé à cette question, car il fut un peu
embarrassé.
— Comment je m appelle?
— Oui.
— M. Jacquinet... Un joli nom, n'est-ce pas? Mais on l'eslropie trop souvent... Il y en a qui m'appellent Facquinet... Oji... oui.
La Miette revint un instant après avec le reçu. Le vieux y jeta un coup d'œil rapide, puis se retira.
— Plus de doute à présent! L'écriture est bien celle de la iellrc. Décidément, je n'ai pas perdu ma matinée... J'ai fait une découverte et je me suis ménagé un pied-à-terre au milieu du camp ennemi... Oui... oui... oui...
L niSTOlHE Di: LA MIETTK
Oui, elle avait bien mérité ce nom de la belle Miette qui lui avait été donné jadis et qu'elle portait encore maintenant qu'elle approchait de la quarantaine.
A quinze ans, on eût dit Mignon; cinq ans plus tard, sa beauté n'était plus la môme. C'était une femme aux appas robustes, aux yeux ardents, à la bouche sensuelle. Elle avait été déjà à un homme, elle avait déjà été mère. Ses bras semblaient faits pour étreindre un amant.
Pierre, son ami d'enfance et son premier amoureux, était un honnête et
y.A HKi.i.i: MiivTri: -207
diiine garçon qui n'aspirait qu'à se marier avec elle, mais elle avait déilai,;'né celte affection pure et honnête, ou plutôt elle l'avait tran^formri-;..
Un jour où il la pressait de devenir sa femme, elle l'avait regardé dans lo> v^nx et lui avait dit :
— Jamais!
11 avait eu un cri de désespoir :
— Je dois alors renoncer à vous...
— Non, avait-elle répondu.
11 recula stupéfait tandis qu'elle ne pouvait dissimuler un sourir.i moqueur.
^ Vous me raillez, Miette!
liille lui prit la main.
— Pourquoi ne me tutoies-tu plus comme autrefois?
— Cette question...
— Pourquoi ne m'embrasses-tu plus?
— C'est que... je n'ose...
— Eh bien, j'ose, moi!
Miette déposa un baiser sur le front de son amoureux et se réfugia dans une chambre voisine. Pierre n'osa l'y suivre. Voyant que celle qu'il aimait ne sortait pas, il se retira plein d'un trouble singulier.
Il ne revint que le dimanche suivant, selon son hal)itude. Il trouva Miette nerveuse, préoccupée, d'humeur maussade.
— Je croyais que vous ne viendriez pas me voir, fit-elle à Pierre.
— Est-ce que ma présence vous déplairait?...
— • Je ne dis pas cela, mais... On tient des propos sur notre compte... on se demande pourquoi vous êtes reçu ici?
— 11 est bien facile de l'expliquer avec le titre de fiancé que vous me permettez...
— J'ai dit h tout le monde que je ne voulais plus me marior.
— Miette!
— Vous semblez surpris... Ne vous ai-je pas prévenu?...
— Hélas!... J'ai espéré cependant... J'espère encore... Quoi donc?...
— Que vous changerez de résolution
— Vous vous trompez...
— Oh! que je suis malheureux! Vous ne m'aimez donc pas!...
— Vous vous exagérez tout... Vous êtes insupportable!... Pierre essuya une larme, puis sembla prendre une résolution.
— Adieu, Miette!
- Adieu, Pierre!...
Î68 i..\ liKi.i.i: MirriK
Le jeune homme de?oontlil leiiltMiuMil plusieurs marches de l'escaher s'attend uit à ce qu'elle le r;i]>prl;\l. Il n'en fut riiMi ; Miette, loin d'avoir compassion de son ami d'eiifam-e. lit entendre un iVlat de rire moi]iieur et s'eiift-rma chez fille.
Il sortit de la maison, le rceiii' rempli d'amertume, mais, huit jours api'ès, il était encore là. plein de troiihie et d'hùsilation. Contre son altenie, la capricieuse Miette le reçut d'une manière fort aimahle.
— Vous avez hien fait de ne pas vous formaliser... Je repjrette ce que je vous ai dit de pt'-nihle... On a tort de ne pas si^ gi^ntT avec ceux poui qui l'on a de l'alTection...
— De l'alTection!... Vous avez encore de l'affection pour moi?
- Oui. Pierre, de l'amour!...
- r»épélcz-moi cela, dit-il avec ravisscmenl.
- Tant que tu voudras, tant qu'il le plaira!...
— Toujours alors, ma bien aimée!
* — Tu vas rester avec moi aujourd'hui... Personne ne nous dôrangera... Les gens chez qui je vis sont à la campagne... Ils voulaient m'emmener, j'ai Tch^f'. pensant bien que tu ne me garderais pas rancune et que tu reviendrais... Ils sont partis fâchés, mais peu m'importe! Oh! qu'il me tarde d'avoir toute ma liberté!...
— Je t'ai oITert la liberté avec ma main, Miette!
— Une liberté de ce genre! J'en préférerais une autre...
— Que signifie?...
— Tu t'obstines donc à ne pas comprendre !
La jeune fille s'était levée. Il y avait dans son regard une flamme qui fit baisser les yeux de l'amoureux.
— Embrasse-moi, Pierre, dit-elle soudain.
Leurs bouches se rencontrèrent dans un ardent baiser.
— Miette! Miette!
— Je suis à toi !
— Oui, pour la vie !... Sur la terre et... toujours... Tu seras ma femme, n'est-ce pas?...
Miette fit entendre son rire sardonique...
— Ta femme, je te l'ai dit et je te le répète... je ne le veux pas!
— Miette!
L'étrange créature eut un élan de passion.
— Que t'importe, fit-elle en se laissant aller dans les bras de Pierre, si je suis ta maîtresse!
Pierre ne rentra pas ce soir-là chez son patron, M. Lombard, le mercier de la Grand'Hue. Le lendemain, Miette lui dit :
LA lilùLLE MII-TTE 260
— Je veux vivre avec loi et quitler le chemin de Saiiil-Pierre. Loue un apparloment du côlé de ton magasin, j'irai l'habiter.
Les désirs de la jeune Temme étaient dt'^sormais des lois pour son amant. Ce qu'elle voulait fut exécuté et les économies de Pierre, ces économies sur lesquelles il comptait pour se mettre modestement en ménage et parer ù toute éventualité, suffiront à peine à l'achat d'un mobilier luxueux. Piien ne semblait assezélé-iantà la Miette, qui paraissait avoir oublié que son enfance s'était passée à courir pieds nus dans les chemins.
Tout en dépensant cet argent, Miellé avait parfois des réflexions qui remplissaient de tristesse le cœur honnête de Pierre.
— Tu vois, lui disait-elle, nous pouvons mettre quelque chose de pins à ceci, nous n'avons pas de couronne et de vêtement de mariée à acheter.
Elle riait en parlant ainsi.
— Prends garde, lui répondait-il. Dieu nous punira! Miette fut bientôt sur le point d'être mère.
Une autre femme, dans la situation où elle se trouvait, eût regardé la naissance prochaine d'un enfant comme un présent du ciel, le doux fruit d'un amour qu'i 1 lui eût été si facile de rendre légitime.
Miette n'accepta pas même son sort avec résignation. Cet enfant contrariait trop ses projets pour qu'elle ne le maudît pas d'avance. Elle adressa d'amers reproches à Pierre, qui cependant élait moins coupable qu'elle, et poussa l'ironie jusqu'à lui dire :
— Voilà ce que c'est cependant que de t'avoir écouté.
— Moi!...
— Oui, toi... L odieux de la séduction rciombc toujours sur l'homme, cl c'est bien juste. La femme n'est-elle pas une créature faible, surtout lorsqu'elle aime?... Tu vas passer pour un monstre aux yeux de ceux qui s'intéressent à moi... Ce sera ma vengeance.
— Tu as donc besoin d'être vengée...
— Oui, car je souffre alors que je ne voulais pas soulïrir...
L'enfanl de Miette et de Pierre naquit enfin. C'était une fille qui parut superbe au père, qui fut un affreux laideron pour la mère.
— Comment l'appellerons-nous? demanda Pierre. - Peu m'importe!
— - Puisque cela ne te fait rien, nous lui donneions le nom de Clémentine. -- Pourquoi Clémentine?...
— Parce que c'était le nom de ma pauvre mère... Une digne et sainte femme!
— C'est bon, voilà que tu t'attendris déjà! Clémentine... soit! Ce nom n'en est pas moins le plus absurde et le plus laid que j'aie jamais entendu...
CT'1 LA iîi:i,i.r. Mil r ni:
— S'il te dt'^i)l;ut tnvi...
— Non. non... Il scia toujours asso/. lto;ui pour ce vilain (•iM])au(l...
La petite (ille fut mise en nourrice à Saint-Henri, an ^rand désespoir de Pierre. Les mauvai'^es mères ne nourrissent pas leurs enfants.
Un an s'iVoula juMidant lequel Miette n'alla jamais voir ClénuMitine. l*ieirc. nu contraire, se rendait tous les dimanches à Sainl-llcnri et en revenail plein de joie et d'orirueil.
— Si tu savais comme elle est jolie... et penlillcl Miette haussait les épaules et répondait :
— r.cla m'étonne!...
rarl". is la jeune femme tenait des discours singuliers.
— Sais-tu pourquoi je ne me suis pas mariée avec toi, pourquoi je me suis refnsi''e à ce qu'un prcHre nous unît pour la vie? C'est parce que j'ai tenu à avoir le droit de reprendre ma liberté quand je le voudrais... Je sais bien qu'il est des femmes mariées qui ne se gênent pas... mais c'est égal... Elles ne sont jamais aussi indépendantes.
-- Tu as une singulière manière de parler. Tu trouves?.,.
— Tu oublies les liens qui existent entre nous...
— Quels liens?
— Notre amour d'aborl...
— Et puis?...
— Notre enfant !
— Je te l'abandonnerai, si tu veux...
— Sommes-nous donc sur le point de nous sépare:'? Miette jugea qu'il était inutile de répondre.
k l'époque où avait lieu cette conversation, le cai-naval approchait.
— Nous irons au bal masqué, disait Miette à Pierre. Pierre, pour lui complaire, approuvait.
— Oai, nous irons.
— Je veux m'habiller en homme... On m'a toujours dit que le costume d'homme devait bien m'aller!... Et toi, quel costume prendras-tu?...
— Celui qui te plaira.
Lorsque le carnaval eut commencé, Pierre s'attendait à ce que 3Iiette loi rappelât sa promesse. Son élonnement fut grand de voir que Miette ne lui en parla plus. Il crut qu'elle avait oublié ses projets d'amusement et il s'en félicita, car il était d'humeur casanière. Il préférait son intérieur, le coin du feu, au bruit et à l'éclat de? fêtes.
Le pauvre garçon se trompait en croyant que Miette ne songeait plus à
LA BELLi: MIETTE 271
courir les bals. Elle avait réfléchi que Pierre la gcînerait dans ses élans et cnorchait un moyen de secouer un joug importun.
Le moyen qu'elle adopta lut le plus simple.
Un jour, son amant, rentrant de son ma;:asin, ne la trouva pas à la maison. EHe avait laissé la clé à une voisine en lui disant :
— Si mon mari parait inquiet, vous lui direz que je suis allée ches une parente malade et que je ne reviendrai que lorsqu'elle sera guérie.
Pierre savait qu elle était orpheline, il ne pouvait guère ajouter foi à celle excuse banale. 11 essaya cependant de se faire illusion et de s'imaginer qu'elle appelait sa parente la bonne femme chez qui elle avait jadis demeuré.
Inutile de dire que celle-ci n'avait pas vu Miette.
Tandis que le pauvre amoureux pleurait sur son abandon, la traîtresse se rendait au bal, vêtue d'un léger costume. Sa résolution de ne plus revoir Pierre et son enfant était bien prise.
Sans domicile, presque sans argent, quoiqu'elle se fût emparée de tout ce qu'elle avait pu trouver chez Pierre, elle n'espérait plus qu'en un amant. Aussi cherchait-elle à faire valoir le plus possible sa beauté ; il lui fallait une conquête !
11 ne lui fut pas difficile de réussir. Trop d'individus vont dans les bals masqués avec l'intention d'y faire la connaissance de filles faciles pour qu'elle ne rencontrât pas d'amateur. Un jeune homme la trouva à son gré et l'emmena souper avec d'autres viveurs et viveuses.
Ce repas fut une orgie. Miette étonna tout le monde par le cynisme de ses propos et son impudence. Le vice était bien son élément; elle s'y livra avec une ardeur de bacchante. Au matin, elle était ivre.
Le jeune homme la mit dans un fiacre et la fit porter chez lui. Miette fut pendant quelque temps sa maîtresse, puis elle prit un autre amant, puis elle changea encore, jusqu'au jour où elle en eut plusieurs à la fois.
Que devenait Pierre pendant ce temps-là?...
Rien n'avait adouci ses regrets. Cette fermeté, qui avait été le propre de son caractère tant que Miette ne l'avait pas dominé, il l'avait perdue... Il savait maintenant que cette créature était indigne de lui, mais la passion ne raisonne pas. N'aime-t-on que ceux qui le méritent?
Le pauvre garçon s'était tout entier consacré à son enfant qui venait d'être sevrée. Il la prit avec lui et, durant trois mois, il ne vécut que pour ce petit être.
Son patron, qui était pour lui un véritable ami, lui conseilla un jour de se marier. Il eut un sourire plein d'amertume. M. Lombard insista,
— Vous pourriez, lui dit-il, rencontrer une jeune personne qui vous rendrait heureux. Elle serait une mère pour votre enfant et remplacerait avantageusement la mallieureise qui vous a quitté!
272 \.\ mi.l i; MM" ITK
Piorre secoua la li'ti\
— Le:^ joit's (lu fiiviM- ilitmt>slii|iie u\ù sont ilt'sormais interdites. Mon cœur ost brisé.
— Ne dites pas cela, l'itM're. Vonez ai soir, nous donnons uno pclile ftHe. 11 y aura parmi les invitt''os uno charmante personne ;\ la(|uellc nous pensons pour vous, mais (]ue nous ne vous forceions j)as à [n-endre si elle ne vous convient pas.
Pierre ne pouvait refuser de se rendre à linsilalion de son patron. Il vit la jeune lille qu'on lui proposait comme un baume à ses souiïranccs et il ne laissa pas que d'tHre ciiarmé de sa grâce cliastc et de sa beauté. M'" llcrminie, sans famille, donnait, pour vivre, des leçons dt^ piano... Pauvre, mais vaillante, c'était une brave et digne jeune fille.
M'" Herminie avait des, yeux bleus, le teint très blanc, l'air aimable. Elle causait fort bien et semblait née pour faire le bonheur de riioiinêle garçon qui lui plairait et qui voudrait lier son existence à la sienne.
Pierre commença à croire qu'une uH'cclion tranquille pourrait calmer les agitations de son cœur et, le lendemain, quand M. Lombard lui demanda commentil avait trouvé >P" Herminie, il répondit de telle manière que le mercier ne douta pas que le jeune homme ne fût sur le point de subir le charme de sa protégée.
Pierre, lui aussi, n'avait pas déplu à la maîtresse de piano. Les femmes ont toujours quelque compassion pour ceux qui ont aimé, souffert, et le rôle de la matrone d'Ephèse séduit souvent les âmes tendres.
On se revit et on ne tarda pas à échanger des aveux. Herminie s'engagea à servir de mère à la petite Clémentine, et Pierre, définitivement convaincu que cet ange pourrait lui faire oublier Miette, promit une affection éternelle.
Le mariage n'était plus qu'une affaire de quelques jours. Il eut lieu sans éclat et les nouveaux époux allèrent goûter les douceurs de la lune de miel dans une maison de la rue Torte.
Miette ignora assez longtemps le mariage de son amant. Elle s'occupait si peu de lui! Un jour cependant une de ses compagnes habituelles lui apprit ce qui s'était passé.
— Tu prétendais, lui dit-elle, qu'il était toujours amoureux de toi, tu vois bien le contraire...
— En vérité!
— On m'a assuré qu'il adorait sa femme et qu'il en était adoré... Il t'a oubliée comme on nous oublie toujours, nous autres.
— Je ne le crois pas...
— Moi, j'ensuis sûre...
Le teint de Miette s'était empourpré, son regard lançait des éclairs.
LA BKLLE MIETTE
Jeanne, ouvrez la porte, et sous aucun prétexto, ne venez nous dûranger. (P. 277.)
Son amie fut frappée de celle émolion.
— Est-ce que tu l'aimerais encore?
— Moi, est-ce que c'est possible?... Pi^isque je ne l'ai jamais aimé! Estce que je suis capable d'avoir de l'amour pour quelqu'un, moi?...
— C'est vrai, ce serait étrange !
— Étrange, en effet.
Liv. 3.). — tii.;oI)oi:f. iilmiy. — i.a belle JUKrrr.. — éd. j. ho'JKF et o'e. liv. 3î
274 I.A ItlM.l.i: MlKTIi;
Miolli' nt> dormit pas la nuil(]iii siiivil. Le ilépil, la coh'MO, la jalousio pciiltMre. (pidi ipiVllo en eût dit. rauitaicnt. Elle crispait If^ l»i)iiii,' et monarait sa rivale comme si elle eût êl^ présente. Elle songeait an iiiovcn de Iroiililer le bonheur des nouveaux époux.
Mais comment s'y prcntlre?...
Oiiand .^îiette se leva, le lendemain malin, elle avait sur les lèvres nn sonrire infernal : elle avait trouvé
Elle prit des viMements noirs et se rendit l'iio/. I'i(îrre à riienre où ellr savait qu'il ne pouMiit y tUre.
Ilerminie était seule, en eiïet. Elle n'avait jamais vu Miette, mais elle n'en eut pas moins une sorte de pressentiment. Ce fui avec quelque hcsitalion qn'idle demanda à cette femme en deuil ce qu'elle désirait.
Miette avait les traits fatigués par j)liisieurs orgies successives. Ses vêtements noirs faisaient ressortir sa pàlcar.
Pour toute réponse, elle feignit de s'évanouir.
Ilerminie, de plus en plus émue, lui prodigua ses soins.
— Qu'y a-l-il pour votre service?... Que désirez-vous, madame?... dilelle à Miette quand celle-ci eut recouvré ses sens.
— Vous ne savez donc pas qui je suis... ?
— Qui vous êtes?...
— Je suis une mère qui veut son enfant... Où est Clémentine?../
— Clémentine !... Vous seriez?...
— On m'a lâchement abandonnée après m'avoir trompée... Et puis on m'a enlevé ma fdle... Vous n'ignorez pas quel est l'auteur de tous mes maux... vous!... Vous devinez comment on me nomme... Je suis la Miellé!...
Herminîe, avait relevé la tête lorsque la Miette avait accusé Pierre.
— Vous mentez, fit-elle, en prétendant que mon mari s'est conduit d'une façon aussi indigne... Ce n'est pas lui qui vous a abandonnée... C'est vous qui l'avez trahi... c'est vous qui vous êtes enfuie...
Miette eut un accent plein d'amère ironie.
— C'est la fille séduite qui est seule coupable...
— Pierre ne vous a pas enlevé votre enfant, continua Ilerminie. C'est vous qui lui avez laissé Clémentine quand vous êtes partie...
— C'est faux !
— Ce n'est pas vous que je puis croire, madame. Miette regardait autour d'elle d'un air farouche.
— Où est-elle, ma chère mignonne, où est-elle, que je l'embrasse?... Un léger cri d'enfant sembla lui répondre.
Miette ne fit qu'un bond et ouvrit la porte de l'appartement dans lequel se trouvait le berceau de Clémentine.
LA l'.KI.Ll- Mii:rTR
Repoussant Herminic, elle enleva pivcipitamment la petite fille de sa couche et la couvrit de baisers.
CJémcntine, qui venait à peine de s'éveiller, se mita pleurer en se trouvant dans les bras d'une femme qui lui était inconnue. Elle essaya de se dégager, mais l'atroi-e comédienne la serra fortement en multipliant ses caresses.
— Ma chérie, ma bien-aimée, disait-elle, il m'est donc permis de t'embrasser... Malheur sur moi quand je pense que c'est une autre qui t'a eue jusqu'ici... Gomment as-tu été soignée? Mal sans doute... Gela va changer, va...
Ilerminie était stupéfaite.
Soudain, Miette déposa sa tille dans le berceau, alla vers sa rivale et la regarda fixement.
Un seul mot s'échappa de sa bouche :
— Voleuse !
La femme de Pierre perdit la tête. Elle tomba à genoux.
— Grâce! Grâce!...
Miette reprit sa fille.
— Vous direz à Pierre que j'ai retrouvé mon bien, que j'ai emporté Clémentine et qu'il ne la reverra plus!... Vous lui direz aussi que je le hais maintenant, que je le...
La méchante femme n'acheva pas. Elle eut un rire de triomphe, car Herminie avait perdu connaissance. Sa victoire était complète.
Lorsque Herminie revint h elle, ce fut dans les bras de son mari... Miette s'était éloignée.
— Que l'esl-il arrivé, mon ange? demandait Pierre, aussi surpris qu'effrayé de voir sa femme en cet état.
Herminie ne répondit pas.
— Voyons, explique-moi... Te sens-tu encore mal?... Mon Diea, mon Dieu, tu étais si bien portante et si gaie ce matin quand je t'ai quittée...
La jeune femme croyait avoir été la proie d'un atroce cauchemar. Elle passa la main sur son front.
— Ce doit être un rêve, murmura-t-elle.
Mais la scène qui avait eu lieu ne tarda pas à être tout entière présente à son esprit. Elle se leva et s'élança vers le berceau de Clémentine, qu'elle désigna à son mari...
— C'était bien vrai, dit-elle.
Pierre se montra sérieusement alarmé.
— Où est l'enfant?... Avec qui est-elle? Herminie répondit avec amertume :
— Elle est avec celle à qui tu l'as prise, avec celle qui la pleurait sans cesse, avec sa mère en un mot î
r,(' LK nKI.t.E MIKTTE
l'iciTO s'attoiulail ju'ua ( fl.i. Sun (((imiiiiifiil fui des plus vifs cl il roslu un instant sans i>artilt>.
— Tu os surpris .'... tiil llniiiiinf...
- io l'avone... ('nnuiirnl. cllf a tMi l'audactMle vonir ici!...
Oui... ollc m'a dil ipu'ilo a\a;l l'it' la (•(iruluitt' à snn t'L'ard.. . l'^lIc m'a appelée volmise !...
Pierre était ilcvtMui p,\lt\ Un vif courroux s'évcillail en lui roniro Micllc.
— .\li ! ollol'a intiiii 1... C'osl digne d'elle... Klle m'a calomiiir... l'aile eu €Sl bien caj)ali!e !... Kl tu a< orii les propos qu'elle l'a tenus?
— devant ses injures, j'ai courbé la léle...
- Pauvre Herminie !
-- J'ai, en eiïct. bien soullcit !... Kl, liens, je soulTre bien encore... 11 lui prit la main et la pressa avec force...
— Comment, toi, si pure, toi si douce et si bonne, tu as été bumiliée par re démon, lu as supporté ses outrages ! Voyons, que l'a-t-elle raconté ?.
— D'odieuses choses. C'est toi qui Tas séduite et puis abandonnée, c'est toi qui l'as privée des carc-sses de son enfant !
— Mensonge, Heiminie, mensonge ! Miette m'a quitté pour mener une i\i>tence dégradante. Klle ne .^'élait jusqu'ici jamais occupée de son enfant '
— Mais alors?...
— Je ne sais dans quel but elle est venue jouer cette atroce comédie, je lie sais quels projets son esprit a conçus... mais je les déjouerai, je le jure !... V.n tout cas, tu n'eusses dii jamais oublier ce que tu es et ce qu'elle est... Si quelqu'un a à rougir, ce n'est pas toi, c'est elle!...
Pierre couvrit llerminie de baisers, puis fit un mouvcaient pour s'éloigner.
— Où vas-tu ?...
— Chez cette femme...
— Non, reste avec moi !
— Y penses-tu?... Laisser celte insulte impunie î
— Je lui pardonne puisque lu as fait tout ce que tu devais faire, puisque ru es mon mari bien-aimé !...
— Je ne puis lui laisser Clémentine, je ne puis lui abandonner mon «nfantî...
Herminie n'osait dire tout ce qu'elle ressentait. Elle était agitée par de lunestes pressenlimenls.
— Ne l'éloigné pas !
— C'est nécessaire !
Pierre avait déjà ouvert la porte. Il descendait rapidement l'escalier.
— Mon Dieu, mon Dieu! fît la jeune femme avec accablement. J'aurais dû le retenir!
Miette, pendant ce temp>-là, attendait Pierre. Elle savait bien qu'il viendrait !
Kt, comme en vraie comédienne elle ne ni\i:ligeait jamais les costumes et les accessoires, elle avait fait tous ses préparatifs pour le recevoir.
Elle s'était empressée de quitter les vêtements de deuil qui avaient servi h faire impression sur Herminic et les avait remplacés par un déshabillé à la fois élégant et de bon goût .
Miette était, à ce moment, une véritable /o;T//e; c'est, croyons-nous, le mot de l'époque.
Pour recevoir Pierre, elle appela à son secours toute l'élégance dont elle pouvait disposer, tous ses moyens de séduction.
Son sang-froid était du reste parfait. Son cœur ne battait pas et elle ne songeait au passé que pour se dire qu'un homme qui lui avait complètement appartenu, lui avait échappé, qu'elle avait reçu un affront, |et qu'elle devait se venger.
Dans ces dispositions, elle calcula froidement l'heure à laquelle Pierre serait chez elle.
— Il sort de son magasin à midi. Il lui faudra une demi-heure pour con-oler sa femme, un quart d'heure pour venir. Il sera ici à midi trois quarts.
Elle regarda la pendule.
— Midi quarante. Il ne tardera pas...
A peine venait-elle de prononcer ce-; mots qu'un bruit de pas retentit dans l'escalier. Miette se coucha sur un luxueux divan qui, ainsi que tout l'ameublement, lui avait été donné par un protecteur généreux, puis elle appela sa bonne.
— Jeanne, ouvrez la porte à la personne qui va sonner et. sous aucun prétexte, ne venez nous déranger.
Miette ne se trompait pas. Elle entendit la voix de Pierre qui la demandait et celle de la bonne qui lui disait d'entrer. Elle eut un sourire de triomphe.
— C'est bien lui!...
Devinait-elle déjà l'émotion qui s'emparait de Pierre?... Malgré luj celui-ci revoyait le passé, se rappelait Miette enfant. Miette jeune fille. Miette sa fiancée. Miette sa maîtresse. C'était en vain qu'il essayait de comprimt'iles battements de son cœur!
Toujours étendue, elle se contenta de détourner légèrement la léte pour le regarder.
— Ah! c'est vous? murmura-t-elle.
II prit, comme on dit, son courage à deux mains.
— Oui, Miette, c'est moi qui veux vous demander pourquoi vous êtes
27S 1. \ i!i;ij.i; Mii.rrK
vtMiue co malin, poiirtiiini vous avez injiirii'' nno lioiinrU; ft'iunii! (jiii ne vous a rien fait.
Klle inten*om[)il briisqueineiil sou uiu-ien ainaiii.
— Ah! vous ciiyez qu'olle ne m'a rien l'ail?...
l'.lle n'e:-l pas capalile do faire ilii mal à (iiii'l(|iiaii... Mlle m^i'ile l'estime el le rc?s;>'>cl, celle (piejai [>rise pour compai;iic!; ?ïiclle se Kna soudain et se jeta au cou de Pierre.
— Ni' t'a-l-elle pas prise à moi, IMcrre, ni' m"a-i-ellc pas succédé dans loi alTeition?...