I.\ BELLI-: MltTTK 2J
II alla vers l'armoire et mit la clé dans la serrure. Illicite regardait avidement.
— Je serai la première, pensait-elle, qui aurai vu de près le trésor du bonhomme.
L'armoire fut ouverte.
Rien de particulier ne s'ofTril aux regards de la sage-femme. 11 y avait du linge, des elVets soigneusement plies dans l'armoire, qui paraissait assez profonde.
Barbe prit sur l'étagère supf'ricure une bourse de soie noire et revint vers la :\liotte.
— Mille francs, avez-vous dit, pour rendre le calme et la gaieté à Clémentine?... .Alille francs pour que vos créanciers cessent de vous importuner l'une et l'autre?...
La sage-femme songea à augmenter la somme, mais elle n'osa pas faire preuve d'une trop grande avidité.
— Oui, c'est bien mille francs qui me seraient nécessaires 1
Le bonhomme vida la bourse sur la table. Il y avait au moins le double de la somme que Miette demandait.
La mère de Clémentine eut un tressaillement à la vue de l'or et ses yeux brillèrent de cupidité. Barbe compta cinquante louis et les aligna en deux piles sur la table.
— Voici, dit-il simplement.
Miette avait de la peine à contenir sa joie. Il s'en fallut de bien peu qu'elle ne se jetât au cou de Barbe.
— Mais savez-vous que c'est grand, que c'est beau ce que vous faites là I
— Je suis heureux de vous rendre service... ainsi qu'à M"° Clémentine..
— 11 faut que vous soyez riche comme un nabab...
— Moi riche, moi un nabab! Pour qui me prenez-vous?... Je suis un pauvre homme qui a travaillé toute sa vie et qui a été assez heureux pour faiie quelques économies à force de privations
Miette prit un air goguenard...
— Vous avez de l'ordre... Je n'en suis pas surprise... C'est parfois le commencement de la fortune que de savoir se réduire...
— Dites à votre fille que je me réjouis de pouvoir vous être utile en cette rirrnn«tance...
— Soyez tranquille, je lui dirai tuut... oh 1 oui, elle saura tout!... Et elle vous sera bien recorniaissante I...
Le balayeur baissa la léte, et la sa^.'e-femnie vil pa-<ser une rougeur fugitive sur «on visage hâ!é.
-- Comme il l'aime! pensa-t-elle
i.A i; 1:1.1 1- Mii: Il H
Kl t'ilo se mil on devoir de prciulic K's mille lV;in-<; (|ui se troiiviticiit suila tal.Io.
— Comptez s'il y a la somme, lil Rarlio à la Miolto.
- Je pense l)ion que vous ne vous tHcs pas trompé !
— (Vest t\::al !... Je serais fâché qu'il vous manquât quelque chosi\.. Vous me forez plaisir...
— Puisque i-'esl comme ça!
Miflle vérilia. 11 y avait lon^i^lcmps (lu'ollo n'avait louclié autant d'or. FJ!o ne se sentait pas duise.
— Le compte y est. Voulez-vous un reçu?...
— Pour qui me prenez-vous; croyez-vous que je me méfie?,..
— Vous pouvez Otre tranquille!... Nous vous lendrons celte somme bientôt... Je suis sûre que maintenant cela va mieux aller... Venez donc nous voir quelquefois, vous nous ferez plaisir...
— En vu ri té !
Et la mi^me rougeur qui avait déjà paru sur le visage de Barbe se monira de nouveau, plus intense peut-être.
— Nous vous attendions demain.
— Croyez-vous que rr.a présence ne déplaira pas à M'" Clémentine?.. Je regretterais...
— Par exemple!... Je voudrais bien... c'est-à-dire que c'est tout le contraiic... Vous serez toujours le bienvenu dans ma maison... C'est entendu, n'est-ce pas?... A demain ..
— C'est entendu, soitl...
Barbe accompagna Miette sur le palier. Dans son empressement à l'égard de la mère de Clémentine, il commença môme à descendre l'escalier comme s'il eût voulu l'accompagner jusqu'à la porte de la rue. Miette l'en empêcha.
— Si vous vous dérangez trop, je ne reviendrai pas vous voir...
— Bonjour, misé Miette...
L'escalier de la maison de Barbe était obscur. L'amoureux de Clémentine habitait sous le toit.
Arrivée au second, Miette fut pincée vigoureusement au bras. Elle poussa un cri. C'était la cousine Marianne.
— Tiens, voilà pour l'apprendre à duper mon cousin et à lui emprunte;de l'argent!
— Voulez-vous me laisser tranquille?...
— Le rendras-tu au moins, cet argent?... Je suis bien sûre du contraire... Miette ne put s'empêcher de sourire.
Elle continua à descendre en disant :
— Ça ne vous regarde pas 1...
LA Bin.LK MIETTi: î'.lj
Marianne eût pcut-êlrc fait un esclandre sur la porte si Miette ne se lut pas empressée de disparaître.
— En voilà une, murmura-t-elle, qui sera vite mise à la porte de chez son cousin si ma lille l'épouse, ce qui est probable... C'est égal! elle est perspicace la brave femme, et si Barbe revoit jamais ses mille francs, j'irai le dire à Rome!...
Miette réfléchit ensuite au langage que Barbe avait tenu quand elle lui avait parlé de ses richesses.
— Barbe a beau dire qu'il ne possède que quelques économies, je ne le crois pas... C'est par prudence qu'il dissimule sa véritable situation... Avec quelle facilité il m'a prêté les raille francs que je lui ai demandés ! On tient plus que lui à l'or qu'on a péniblement gagné et on ne s'en dessaisit pas aussi vite même avec la mère de celle qu'on aime ! Oh ! il faut que Clémentine ne laisse pas échapper cette occasion de faire sa fortune... et la mienne... Elle le prendra pour mari, sinon elle aura affaire à moi!...
Quand Miette arriva chez elle, sa fille n'y était pas.
— Elle est allée à la manufacture des tabacs!... La sotte préfère rester une simple ouvrière plutôt que d'épouser un homme de cinquante ans... Oh! je la ferai changer d'avis, oh! je la déciderai!...
Miette attendit avec impatience le soir la rentrée de Clémentine, mais elle ne se montra pas à Theure accoutumée.
■ — Que lui est-il arrivé? se demanda la sage-femme avec inquiétude. Pourquoi s'attarde-t-elle?...
La nuit vint sans que la jeune fille se montrât.
La mère sortit pour essayer de savoir ce que Clémentine était devenue. Son in-tinct l'avertissait qu'il fallait agir avec prudence, car elle craignait déjà un coup de tête de sa fille. Il était nécessaire, dans ce cas, que l'aventure ne s"ébruitàt pas et surtout que Barbe ignorât tout!... Miette rentra sans avoir rien appris, mais cette absence lui paraissait significative.
Elle ne ferma pas les yeux de la nuit. Son irritation était extrême.
— La scélérate! La misérable!... Avec qui est-elle partie?...
Miette maudissait à la fois Clémentine et l'aïuanl inconnu qui la lui avait enlevée.
Le matin, elle sortit pour se rendre aux abords de la manufacture des tabacs, mais elle se garda bien d'interroger les amies de sa fille. Elle attendit au contraire les questions de celles-ci.
— Clémentine est-elle malade? lui demandèreut-elles.
Miette apprit ainsi que sa fille n'avait pas travaillé dans l'après-midi de la veille.
— Quand rentrera- t-el le?...
— Quand elle rentrera?... J'ignore...
296 LA Itl I.I.K MU T IH
— Kilo est donc sèrioiisciiicnl imii>;jKisOc?
— Non, non, cVst-à-dir»' (uii.
— Nous irons la voir...
-- C'est cela, à moiiK i]iio...
.Mielte était dans nn uiaml (Mulairas.
\ peine ftit-olle i\c rclour (iicz elle qu'une voisine lui remit nn(^ leltro qu'on venait d'apporter.
Elle s'empressa clf la lire. Celte lettre élait de (^.lénientine et conçue en ces termes :
" Chère maman,
«• Tu m'assurais autrefois qu'il fallait toujours écouter son cœur; j'ai suivi « ton conseil. J'ai écoulé mon cœur et il m'a dit que je no voudrais jamais pour « mari l'homme que tu veux me faire accepter.
« Tu prétends qu'il a de la fortune... Que m'importe! Avec ma beauté, ne << puis-je pas être riche, si je vcu\, sans me donner à ce vieux?...
« Je lui préfère mille fois le fds de Milano, le menuisier. Il {)art pour fair»; « >on tour de France et il me propose de m'emmencr, me promettant de «< m'épouser à son retour. J'accepte et je t'écris pour que tu sois sans inquié- « tude sur le sort de ta
« Clémentine. »
— Coquine de Clémentine ! gredin de Milano ! murmura la Miette en froissant la lettre quand elle eut fini. Ils me la paieront! Jamais je ne don.icrai mon consentement, jamais je ne voudrai...
La sage-femme réfléchit.
— Sotte que je suis, triple sotte! Que leur importe que je veuille ou je ne veuille pas! Ils n'en agissent pas moins à leur guise... Tout est perdu! je suis ruinée!... Et le bonhomme Barbe qui doit venir nous voir aujourd'hui!... Comment arranger cela?...
11 était midi quand Carbe-se présenta; il avait revêtu, pour la circonstance, ses habits du dimanche.
11 rayonnait de joie et d'espérance.
Mielte lui ouvrit avec empressement.
— Vous, monsieur Barbe! Quel plaisir vous me causez!... Je suis enchantée... Donnez-vous la peins d'entrer... Malheureusement, vous n'avez pas de chance! ..
— Ah!...
— Clémentine n'y est pas... Elle est partie pour Aubagne, où elle est allée soigner une piicnte de feu mon pauvre mari, qui est tombée malade... Mais, je le répète, entrez toujours...
LA ntLLt MlKTTt:
Une voisine rarrêta sui- la porte... (1*. 300.)
11 ne fut pas difficile à Micllc de lire un vif désappuiiilemeiit s\ii le visage du brave lioinnie.
— G"est pour cela que je n'avais pas apcivu M'" Glémcaline hier son... Iloslcra-t-elle longtemps ab.>fnlc?
— Je n'en sais rien, l'eal-clre sera-l-elle ici demain ou pcul-cliv ne r''ntreia-l-elle que dans quelques jours?... Cela dépend de l'élat de santé de noire parente. Vous vous relirez tléjii?...
UV. 3"^. — TIIÉCOOHK IIKMIY. — LA i;KI.I.E .MItTIK. — EU. J. ItoLKK tr C". L:,. 38
208 i.v i{i:i.i.i; MU 111
0,ii, je ino souviciis qu'un travail pre<>é...
— Je ne veux pas vous iléian^:;er, nionsii'ur liaiiu;, mais il iiic slmiiIiIc. que. puisque vous t>lcs venu, vous pourriez l>ieu me consacrer une partie du temps que vous vouliez passer auprès de ma fille... Renvoyez à une autre fois le travail en question... Vos moyens vous permettent, je suppose, de prendre quelqiic repos.
Barbe s'assit.
Miette jeta un coup d'oeil sur un miroir qui lui renvoya son image. Elle pens3 qu'elle 6tail encore belle, qu'elle |)0urrait essayer d'accomplir po;ir son propre compte Tocuvre de séduction qui déplaisait à sa fille.
— Si j'essayais de garder le bonhomme pour moi 1... Kilo se plaça auprès de Barbe.
— Alors, monsieur Barbe, vos idées ne seraient pas trop éloignées du mariage? ..
Miette lixa ses regards sur son visage avec une telle hardiesse qu'il ne put s'empêcher de baisser les yeux. H réjiondit cepeudaiit :
— Jusi]u"ici j'avais furl peu songé à prendre une femme...
— Vous vous êtes mis tout à coup à désirer une personne pour vivr.' avec vous, vous soigner, vous rendre heureux, partager votre bonne et mauvaise fortune...
— Ce n'est pas entièrement cela!... Je suis tombé amoureux...
— Amoureux, je comprends, amoureux d'une existence calme, paisible. a'iprès d'une compagne agréable...
— Non, c'est autie chose... Je n'aime qu'une femme, une jeune (ille... Et il vous est facile de deviner de qui je veux parler... Je ne songe qu'à elle la nuit... le jour... Son image est sans cesse devant mes yeux... Au milic;i desplus pénibles besognes, des plus dures fatigues, je la vois toujours... C'est un étal nouveau pour moi... une chose que je ne connaissais pas... Je soulïre et cependant je ne veux pas renon er à celte souffrance.. Oai, je donnerais ma vie plutôt q-e d'v renoncer!...
— Votre vie?...
— Oui, misé Miette, ma vie... Ah! si jamais je pouvais avoir à mai celle nue j'adore... Mais c'est un vœi impossible à réaliser!
— Impossible! Pourquoi?
— Croyez-vous que je me fasse illusion?... Quelle est lait-niiue (Jmi vuuilrail d'un homme tel que moi?...
— Vous avez à peine cinquante an<.
i.A ni: 1.1,1:; mikttk -209
-— -Nt' (lilos pas cela... Vous lHcs em-ore vigoureux, robusio! J^ connais [lias trune femme... qui... Une surfont...
— Vous me flattez!... Quand les cigarenses sortent de la manufaclut-e, elles rioiit volontiers en me voyant... Elle-mt^me ?e moque de moi!...
— Non, elle ne se nioquo pas de vous!
— Ali !... Vous avez donc compris que c'e>t d'elle... de votre fille que je 1 ;ulc encore, que je parle toujours!
Miette, comprenant qu'il serait impossible de lui faire oublier Cléiiicntine, songeait de nouveau à la lui donner. La sage-femme ne pouvait renoncer à .-es pensées de fortune.
Mais comment retrouver la fugitive et la soumcllre à sa volonté?... Miette dissimula encore la vérité.
— Je suis persuadée que, si elle entendait votre langage, elle en serait touchée... S. son retour...
— Je n'oserai jamais devant elle...
— Vous aurez mes encouragements... Je puis vous les donner... car vo< intentions sont honorables...
— Oh : misé Miette !
-- Malheureusement je crains que son séjour à... Aubagne... ne se proioiiijC un peu...
— Ce serait fâcheux, bien fâcheux et je ne sais pas s'il me serait possible ù' rester ainsi... Oh! j'irai à Aubagne, ne serait-ce qu'avec la seule espérance de Tapercevoir... „. . ^
— Je ne vo'js conseillerais jamais cela, dit-elle alarmée... Et puis ce n'çst pas a Aubagne même...
— Vous me donneriez l'adresse, n'est-ce pas?... Vous seriez assez -luiiable...
— Non, je ne ferais pas cela... Je i:e vous autorise qu'à une chose, c'est tic venir me demander quelquefois des nouvelles de votre bicn-ainiée.
Le bonhomme revint tous les jours pour parler de Clémentine, qu'd lui lardait tant de revoir.. Miette avait de la peine à calmer son impatience et à trouver des prétextes pour expliquer le zè!e de la jeune lille qui ne quittait pas la malade.
— Oh ! qu'il me tarde qu'elle soif rétablie, cette femme!... Miette eut un sourire...
— Si elle mourait, je sui- bien sûr que vous en seriez également satisfait, car ma fille rentrerait...
En réalité, la sage-femme se sentait exaspérée qtiand elle pensait que toute la peine qu'elle se donn lit a;iprès de cet amoureux de Clémentine était i)e it-étrc inuli'e.
30i-» I \ |;l I I I Mil r I K
— Oh! Milano, Milano, sois maiidii!
Quinze jours s'écoulrroiit sans qu fllf LMilcndil parler du pii'UMiilu tour de France que le menuisier e(Te liiail avec sa lill.'.
l'n soir qu'elle rentrait, une voisine Tarivla sur la porle de la ni'
— Clémentine est de rclitiir...
— Ah!
— l'Ile est là haut qui vous attend.
Mielte éprouvait une vive joie. Ell(^ en perdit la UHf prndant uin' second"'.
— Klle a été bientôt fatiguée de son n)cnuisier, alors!
-TT- Que dites-vou<?... fit la voisine en ouvrant do grands yeux.
— Rien... Rien...
Miette s'empressa de monter l'escali.-r.
Clémentine était étendue sur son lit. En entendant rentrer la Miollc, elle se leva en hài lant.
— J'avais besoin de me repus m*...
La sage-femme essaya de faire sans conviction des reprociios (pii semblèrent, du reste, peu émouvoir la jeune (illc.
— Allons, maman, pas de tapage!... Tu avais raison... Tons leUiianuics, jeunes ouvieax. sont des pas grand'chose, et, quand on peut les mettre dedaa^, c'est piin bénil!
— Ton Milano t'a plantée Iti!
— C'est-à-dire que c'est moi... Monsieur était jaloux.
— Je comprends... Ça ne faisait pas ton aiïaire... L'n jeune homme, c'est gênant...
— Je vois que lu voudrais toujours que je prisse ton vieux...
— Parbleu! L'n animal qui est riche :...
— Tu en es sûre?
— Tu le demandes?... Ah! j'en ai la preuve!
— Allons, soit!... Je deviendrai misé Barbe!...
Miette poussa un cri de joie et .sauta au cou de Clémentine.
— Je reconnais mon sang... Laisse-moi t'embrasser !
Le lendemain, le bonhomme Barbe fut averti que la jeune fille était rentrée à Marseille et qu'il serait le bienvenu.
Inutile de dire qu'il ne se fit pas longtemps attendre. Clémentine, qui ne l'avait jamais vu endimanché, le trouva moins laid.
Puis l'idée des richesses dont lui parlait sa mère l'éblouissait. Miette, jusqu'au jour du mariaire, prit à tâche de ne lui montrer son prélendu qu'à travers un monceau d'or.
Miette ne souffla pas mot alors du prêt de mille francs, mais elle raconta la visite qu'elle avait faite sous un prétexte qu'elle n'indiqua pas.