‹ La belle MietteChapitre 38 sur 200 · VOICI LA ROUSSE · texte numérisé non relu

VOICI LA ROUSSE

Celait quelques jours après la visite de M. Jacqiiinet chez la belle Miette,

Nous allons pénétrer dans un lieu singulier, dont beaucoup d'honnêtes gens ignoraient àMarseille l'existence, mais qui était bien connu des fripons de toute sortes, des grecs, des chevahers de l'as de pique et aussi de nombreuses dupes appartenant à toutes les classes de la société.

Celte maison, où des capitaines marins allaient souvent perdre en une nuit le produit de longs voyages, était située sur le quai du port.

Elle avait trois entrées dont la principale se trouvait dans un café qui avait ie privilège de rester ouvert toute la nuit.

On s'approchait du comptoir, on présentait une carte sur laquelle on avait tracé un signe quelconque, et, aussitôt, le propriétaire de l'établissement indiquait une porte.

On l'ouvrait et on suivait un couloir fort mal éclairé, à l'extrémité dnqiiel un individu prenait la carie après avoir examiné le visage du nouvel arrivant.

Un escalier 1res étroit conduisait au premier étage, occupé entièrement par

308 l..\ liKl.1.1-; MU. iii:

une vaslc pii'^ce don! les feiu-lros élairnl soiuneuM'iutiil foiiiu-i-s alin que la clarté ne di''Oi'U\t pas ce tripot clandestin.

D'ordinaire, iino nombreuse assistance était réunie autour des tables de jeu.

Le ôaccaid attirail des i;«mis de tous les ^<^cs et des deux sexes. Le vieillard di'cbarné y coudoyait Iboinme fait et le jeune homme au teint livide; la courtisane èhonlée traînait sa robe de soie à la rccberclie d'un naïf ijui voulût bien lui prêter une 7/iisc.

Au moment où nous pénétrons dans cet enfer, la déveine était à la banque. Celui qui la tenait était un homme d'une quarantaine d'années qui perdait une !?ommc considérable. Le monceau d'or qu'il avait déposé devant lui avait peu à JH'U diminué. Hienlôt il ne devait y avoir plus rien.

Va dépendant il n'avait pas songé une minute à abandonner la place. Ce Il était pas un de ces beaux joueurs indilTérenls en apparence au gain comme à la perte. Sa \oi\ était rauque, son visage se contractait chaque fuis qu'il constatait sa maicchancc.

Tandis que les pontes se réjouissaient, l'angoisse le dévorait. Seul le croupier restait insensible et répétait d'une voix indiiïérente :

— Les jeux sont faits, rien ne va plus.

— Décidément, fit un grand jeune homme blond, au regard faux^ au lemt flétri, Liurenlin n'a pas de chance.

Il parlait ainsi à une lille assise comme lui sur une des banquettes qui garnissaient l'appartement.

— C'est vrai, répondit celle-c*:, le malheureux se ruine!

— De quel ton dis-tu cela, Paula? On dirait que lu le jilains.

— Je l'avoue.

— 11 a élé cependant ton amant, et il l'a plantée là!

— ïu veux dire que c'est moi qui ai renoncé à lui?

— Pourquoi ça?

— Parce que j'ai appris (ju'il avait une femme et des enfants. Les hommes mariés ne me vont pas, à moi.

— Âh!

— Leur devoir est de rester auprès de leurs enfants qu'ils ont à aimer et à protéger. Ceux qui abandonnent tout pour venir chez des créatures comme nous sont des infâmes!

— Je ne te connaissais pas ces scrupules.

— Que veux-tu?... C'est malgré moi... Peut-être ai-je tort!

— Alors, lu dis que tu l'as quitté? Tu venais probablement de trouver un anjant plus riche.

— Je n'avais personne.

— Tu plaisantes?

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— Nullemenl.

Le jeune homme eul un sourire iroiiiqnc

— Dieu la sans doul'e récompensée de ta bonne action quelque temps après; il t'a fait découvrir la pie au nid!

— Ne raille pas. Je suis restée sealc, au contraire. Si bien que je suis tombée dans une gêne eiïroyable !

— Tuas donc été obligée de vendre les bijoux ?

— Pire que cela, j'ai été forcée de ne pas payer les mois de nourrice de mon enfant !

— Tu es donc mère?

Le visage de la courtisane s'illumina.

— Je crois bien : mère d'un gros garçon de huit mois, qui est tout mon portrait.

Le jeune homme rit de nouveau.

— Déjà ! Et sais-tu quel est son père?

— Tu m'en demandes trop! Tout ce que je sais, c'est que je l'ai mis au monde, c'est que je l"a;me, mon bébé.

— Naïve enfant!

— Ton air moqueur me déplaît.

— Crois-tu que tes paroles sentimentales me plaisent davantage?

— Tu n'as alors qu'à l'éloigner.

— Je plaisante. Comme ça, lu dis que tu nas pasu,.pu payer ses mois de nourrice? Quel malheur!

— Ce malheur est plus grand que tu ne le crois.

— On refuse de garder le poupard.

— On refuse de me le laisser voir, au contraire... Comprends-tu? 11 m'est défendu d'embrasser mon enfant jusqu'à ce que j'aie remis l'argent nécessaire...

— C'est la nourrice qui fait ça?

— Non, c'est une méchante créature qui m"a servi d'accoucheuse.

— Comment appelles-lu celle femme?...

— KUe vient quelquefois ici, car elle a même le défaut d'être joueuse.

— On la nomme?

— La Miellé!

Le visage du jeune homme exprima de rétoiincmeiit. Paula s'en aperçut.

— Est-ce que lu la connais?

— Non, non; j'en ai seulement culcnilu parler. Son nom ne m'est pas iric(jnnu.

— Tiens, précisément, la voiii!

C'était bien la sage-lV'iiinn' qui faisait son entrée. Elle avait une mante de couleur sombre dont elle se débarrassnii.

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Lue p.ission élait ie>u''e doniiiianle chez la MitUto.

La mo.'l de IMorrc n'avait pu la corii.;er. Elle aiiiiail \c jru, elle aJoiait les àoios l'iiiolions qu'il proiMiio.

La vue de l'or lui faisait bouillir le sang. Klle ('-lail nijinh' sans t-lic avare.

Klle désirait l'ar-rent non pour lui-mî^nic, miis pour les plaisirs (ju'il procure. Elle avait soif de plaisirs, elle avait soif de jouissances.

Il lui arrivait souvent, comme ce soir-là, de se glisser hors de la maisoii, quand son gendre et sa fille étaient couchés et de se rendre à Y enfer, où elle tMait connue de tout le momie.

l:.e foule d'iniîividus la saluaient en elïel anncaleuient : Kh! la Miette :

— lionjour, les ami>!

- Ne jette pas dis niur/s au moins aujourd'hui .-•

— Soyez IrauiiuiUe.

l'our initier quelijue peu nos lecteurs à l'argot de ce lieu, nous leur dirons que les ?)ior/s sont les pièces de monnaie qui figurent sur le tai)is alors que les (//rcs gagnent, et que ceux-ci font disparaître preslemcnl quand ils ont perdu.

Un comprend que le banquier a le plus grand intérêt à ce que ce inanègo n'ait l'as lieu.

La Miette aperçut le jeune homme, qui venait de prétendre qu'il ne la connaissait pas, et elle lui frappa sur l'épaule.

— Bonjour, Ca^lel !

Le jeune homme tressaillit.

La sage-femme lui lendit la main.

Tandis qu'il la prenait, elle se peindia vers lui et lui dit si bas qu'il fallait que. pour entendre, Cadet eût une oreille bien exercée :

— C'est loi qui as tué le maçon?

Il eut un simple mouvement aflirmatif de la tète.

Miette continua brusquement sa route sans que cette réponse eût fait tressaillir un muscle de son visage.

Elle était près de la table de baccara où Laurentin perdait toujours, quand soudain Paala se dressa devant elle.

Fl!e saisit la Miette par le bras.

— • Ah ! je te liens! Me rendras-tu mon enfant?

— Toi; la Paula! Qae viens-tu faire ici?

— Quand verrai-je mon enfant?

— Quand tu auras payé.

— Mais cet argent, ce n'est pas à toi que je le dois, c'est à la nourrice.

— J'ai ropnndu pour toi. D'ailleurs, tu me dois à moi au?-;!...

LA DKLLK MIKTTE 3H

— Une misère!

— Cela suffit pour que je garde le b^bô

— Mais tu n'en as pas le droit.

— Tu as trouvé cela?

— J'irai à la police.

— Moi aussi, j'irai!

— Je parlerai.

— Nous parlerons, soit! Nous verrons celle de nous doux qui aura le plus à rai'oiilcr.

Paula baissa la tète.

— Aie pitié de moi. Miette!... Mon Armand, mon polit Armand, je le veux.

— Laisse-moi tranquille.

— Ah! tu es sans cœur!

— Tu me l'a? déjà dit.

— Voleuse !

— Tu sais bien que tes injures me font rire! La pauvre fille avait les yeux pleins de larmes.

— Oh! elle est impitoyable!

Elle alla s'asseoir de nouveau sur la banquette et donna un libre cours à ses pleurs.

— Qne je suis malheureuse!

Cadet s'approcha comme pour la consoler.

— Laissez-moi tranquille, vous ! Vous m'aviez dit que vous ne connaissiez pas la Miette, et vous êtes un de ses amis.

— Paula, ma mignonne!

— Vous me failes tous horreur.

Elle voulut sortir de la salle, mais, au moment où elle s'approchait de la porte, elle se trouva face à face avec le petit, vieux que nous connaissons sous le nom de M. Jacquinet, et qui venait d'entrer.

M. Jacquinet reconnut Paula.

— Tiens, murmura-t-il, elle pleure encore! Décidément, ce n'est pas une femme, c'est une fontaine.

11 prit la courtisane par le bras.

— Reste, Paula !

— Que me voulez-vous?

— Assieds-toi et atlends-mui

— Je n'aime pas les vieux.

— Tu es bien difficile.

— J'ai mes idée< à moi.

i.A lui.i.i M II; Il i>:

— CiMa ne m"élonne pas si tu mc\ir< di^ misiMw — Vous Voyez bien que jo vis'.'

— - Oui, avec des haillons.

— l'ne robe de soie! Vous appelez ciMa îles haillons .*

— l'ne robe de soie fripée que tu as louée à ta loi^'euse et que celle-ci l'enlèvera demain s'il lui en prend la fantaisie.

— Comme vous voudrez; mais cela n'empêchera pas cpie je mourrais de fiim plutôt que de vous suivre.

— MOmc si je le donnais assez dargeiil pour pouvoir te faire rendre ton enfant?

Paula tressaillit.

- Ahl Comment savez-vous.'

— Cela te tente-t-il?...

Klle baissa la tôle.

— Pour embrasser mon bôbé?... Soii! je suis pr«He ù aller avec vous.

— Attends, alors, ici.

M. Jacquinet tourna le dos à la fille.

La banque venait de sauter. Laurenlin, désespéré, se leva et alladi côléde Cadel, qui l'accueillit assoz mal,

— Triple sot, pourquoi as-tu la passion de jouer?

Le petit vieux regarda de leur colé par-desms ses luiselles.

— Tiens, voilà, si je ne me trompe, mes deux hommes. Ils s'inslallcnl à une table et se font apporter des consommations. Ils n'ont pas envie de s'en aller. Après l'ivresse du jeu, Laurentin va chercher l'ivresse de l'eau-de-vie. L'une lui sera aussi fatale que l'autre. Ne perdons pas de vue ces gens-là î

M. Jacquinet rencontre un individu vêtu de noir qui, sur un signe, s'approclii de lui d'un air obséquieux. Le vieillard lui dit rapidement :

— J'en ai assez de ce tripot... Tu vas aller où tu sais et tu diras aux agents d'être ici dans une heure.

L'individu velu de noir s'inclina et sortit peu après.

On cherchait à ce moment un banquier pour remplacer Laurentin.

Le vieillard se présenti.

— Combien?

— Vingt-cinq louis.

— Les voici.

Les joueurs poussèrent un hourra.

— Un ban pour le nouveau banquier I

— Tiens, tiens, fit la Miellé en reconnaissant M. Jacquinet. Mon locatain'l Au même instant, le vieux apercevait la sage-femme.

I,A nKLLK Mll-TTE

Aj nuiij de la l'-'i, '[Ui' jh

ne bouge ici! (l». 317.)

— LaMielte! Dùcidémeiit, tous mes pantins sont ici... Ne perdons pas les licelles 1

l.a voix du croiipiei' retenlit.

— Faites vos jeux, messieurs, faites vos jeux.

• M. Jarquinet s'étailassis et avait sorti de sa poche sa l)Ourse noire gonllée d'or.

.K lai.I.E Mll-TTE. — ÉD. J. riOLKI- ET C'". LIV. 40

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