‹ La belle MietteChapitre 54 sur 200 · LI · texte numérisé non relu

LI

DEUX COMl^I.ICKS

("U'iiK-'nline tint sa pioinesse : elle parla à sa mère de l'enfant tie l*aiila.

— Je t'ai dit ce «pie j"en ai fait, répondit la sauc-fcmmc : je l'ai vendu à I.auienlin et à Cadet.

— 11 faut le leur réclamer.

— Impossible!

— Pourquoi ça?

— Pour des motifs très graves.

— Explique-loi.

— D'abord, parce que je viens d'apprendre que Cadet et son ami sont en prison, et puis, s'ils étaient en liberté, ils refuseraient de le rendre.

— ïu as commis une infamie!

— Que veuK-tn?...

— Mais ne sais-tu pas où le petit est en nourrice?

— Non.

— Tu mens!

— Ah ru, tu commences à me fatiguer, Clémentine!

— C'est aussi dans ton intérêt que je parle... Paula est malade aujourd'hui. Quand elle sera rétablie, elle n'aura rien de plus pressé que d'aller à la police, et tu auras beau dire qu'elle te doit de l'argent... on te forcera... Que diable! .. on n'a pas le droit de garder les enfants en gage.

— Celte fille n'osera porter plainte...

— Qui l'empêchera?

— Tu veux le savoir? Eh bien! un secret que j'ai en ma possession et qui peut amener son arrestation.

— Que) secret?

— Ma foi, tu ne le sauras pas. Sois persuadée seulement que je la tiens entre mes mains et que je la tiens comme il faut.

Clémentine baissa la tête d'un air dépité.

— Ah çà, fil Miette, me diras-tu la cause du grand intérêt que tu portes à

L\ I5i:li.i; mii:t ik 389

la Paula? Serait-ce par hasard le jeune homme (|iii est veau parler pour elle <pii a produit une telle impression sur toi?

— Comment sais-tu?

— Est-ce que j'ignore ce qui se passe ici lorsque je n'y suis pas? Tiens, hier, pendant mon absence, tu as reçu trois visites : celle de ce garçon qui t'a tellement plu que lu t'es mise à la fenêtre pour le suivre du regard, celle d'un autre indi\idu lout déguenillé.

Tu payes donc quelqu'un, dans le quartier, pour m'espionncr?

— Qui sait?... Que voulait l'homme déguenillé? Il te demandait.

— Ah!

— C'est, du reste, un de tes amis... C'est Salomoii. Le visage de la Miette se rembrunit.

— Que lui as-tu dit?

— J'ai pensé que sa présence serait loin de t'être agréable et je lui ai répondu que tu étais absente et que lu ne serais pas de retour de quelques jours

— Fort bien.

— Il a paru, du reste, peu persuadé, et je ne serais pas étonnée qu'il re\înt aujourd'hui.

— Souviens-toi que je n'y suis jamais pour lui !

A peine la sage-femme eut-elle dit ces mots que la porte s'ouvrit. La Miette et sa tille elïrayées poussèrent un grand cri. C'était le voleur de Pauia. Il avait uu énorme gourdin à la main et riait d'un rire ironique.

— lié ! hé ! vous n'êtes pas aimables, mes mignonnes! La Miette, tu n'es pas reconnaissante de l'argent que j'ai dépensé avec toi quand j'en avais. Tu n'y es jamais pour moi! Peste, quelle amitié! Heureusement j'ai monté doucement l'escalier et, vous entendant parler, j'ai eu la précaution d'écouter à la porte.

Salomon dépo-a son gourdin dans un coin de l'appartement et prit une chaise sur laquelle il se mit à califourchon.

— Je vous honore de ma présence jusqu'à demain matin, et je veux que votre hospitalité soit on ne peut plus écossaise. Ma foi ! vous ne m'auriez pas ici si je n'avais pas joué et perdu tiois cents francs...

— Trois cents francs? répéta Clémentine.

— Cela vous étonne, ma belle. Est-ce que je n'ai pas un physique à posséder cette somme?

— Oiiavais-lu donc dérobé cela? dit la Miette d'un air moqueur.

— Je ne me souviens déjà plus, répondit Salomon avec son cynisme habituel.

3'.>0 l.A IJl l.l.K Mll.TTE

Clômoiilinc regarda riiommo avor iiu>pri<; :

— Atlorulcz, je vais vous iviulrc la inriimiro. Ce sont les (économies de l'.nila do la nie Caisscrie (|iii' vous avez volées.

— C'est possilde. Kn loiil oas, cela ne vous reu'anle pas.

— Cela me re::ar(le si bien (pie. si vous ne juirlcz \rd< imnit'ili.iiciiKMit, je puis raronter loul à la police.

Salouion eu' un r'wo niorpienr.

Ali I ail! lu l'iniaL;iiies nreiïrayer! Je le proviens (]iic lu n'y réussiras pas.

— NvMis alloin voir...

î^alonion ne cessait pas de rire.

— Miette, empêche ta lille de dire des bêtises. l>a CléiinMiliiie ne sait lias que ça ne me ferait rien d'aller en prison, mais que toi cela pourrait l'ennuyer de m'y suivre. Elle ii^nore que je suis capable, si elle fait connaître les petites choses qu'elle sait sur mon compte, de raconter les grandes choses que je sais sur le lien.

La sage-femme devint livide.

Elle essaya néanmoins de recouvrer vite son sang-froid.

— Ne vois-tu pas que Clémentine plaisante?

— Tant mieux pour toi ! fit-il d'un ton si menaçant qu'il fut impossible à la fille de la Miette de ne pas comprendre que cet homme possédait un terrible secret concernant sa mère.

Clémentine resta un instant comme paralysée. Elle ne dit pas un mot et sortit de l'appartement.

La Miette et son complice restèrent seuls.

— Eh bien! elle est na'ive, la Clémentine, si elle croit que l'on peut impunément dénoncer les gens qui te connaissent...

— Que veux-tu?... dit la 3Iielte avec un ton de bonhomie. Elle est encore jeune.

— A propos, as-tu des nouvelles de Laurentin et de Cadet?

— Non. je sais qu'ils sont en prison.

— Voilà tout?

— Voilà tout!

— Dis donc, je ne serais pas étonné, la Miette, qu'on t'arrêtât?

— Ah çà... et pourquoi?..,

— N'était-ce pas toi qui soignais la belle-sœur de Laurentin quand elle a disparu?

— N'es-tu pas aussi au courant quf moi de ce qui s'est passé?

— Nenni... Moi, je n'ai pas commis d'autre faute que de fréquenter la maison à titre d'ami avant que...

— C'est toi qui es venu me clierclier... Je ne connaissais pas ces gens-là; tanilis i[ii' toi.. . Et si Laureiitin ou Cadet faisaient des aveux?...

— Cadet n'en est pas capable, mais Laurenlin...

— - Cela ne m'étonnerait pas que cet homme racontât tout.

— Malheur à lui s'il jabote trop...

— Une fois que nous serions tous coffrés, comment le puiiii' de se. indiscrêlions?

— Où les a-t-on pinces?

— Dans la maison de jeu!

— On devait avoir des .soupçons sur eux.

— Possible!... C'est le chef de la sûreté qui nous a interrogés.

— Ce Comté est un démon.

— Oui, un vrai...

— Il a beau devenir vieux, il ne se fait pas ermite.

— Je crois qu'il n'y a pas eu depuis Vidocq meilleur chien de chasse pour prendre le gibier.

A ce moment, si Salomon et la Miette eussent ouvert la porte et regardé sur le palier, ils eussent vu un individu grimacer un sourire de satisfaction.

Cet individu n'élait autre que M. Jacquinet, lequel avait été pris d'une subite curiosité de savoir ce que Salomon venait faire dans la maison et pouvait dire à la sage-femme.

M. Jacquinet avait appuyé son oreille contre le trou de la serrure et entendu tout ce qui s'était dit.

— Une bonne idée ! lit-il au bout d'un moment. Si ces deux bavards allaient me fournir des preuves!...

On comprend que son attention augmenta peu à peu.

— lié! hé! fit-il quand il entendit faire l'éloge de la perspicacité et de l'habileté de M. Comté, on apprécie à sa juste valeur le vieux renard. 11 n'en donc pas bon uniquement à mettre à la retraite, comme le disent ses eni;emis.

Lorsqu'on eut nommé Vidocq, il murmura :

— M. Comté a un avantage sur Vidocq, c'esl qu'il est un honnête homme et que Vidocq était un ancien forçai. Pour être bon policier, il vaut mieux n'avoir jamais failli, car on est plus libre; et cela n'empêche pas le llair, l'habileté. Mais ne perdons pas un mot de la conversation de cet homme et de cette femme.

M. jacquinet prêta de nouveau l'oreille.

— Sais-tu, disait Salomon, que ces gredins de Laurenlin et de Cadet n'ont pas été bien généreux à notre égard !

La Miette eut un haussement rapide d'épaules que le misérable no vit pis.

392 l.A I! Il 1.1 MlKTiK

Klle répondit n6anmoin< :

— Tu as raison!

— I<cur pari a ccptMulanl rlr ass(^/. licll(\..

— Jo crois bien.

I-a forlune dn ïihe de Laiiifiitiii cl ocllo de sa liolle-sdMir. Rkmi ([iie ra. Il fsl r{'|H'iidant une cliose que je ne ooini>ienils pas. La(|iielle'.'

— Pourquoi ont-ils tenu à p.irder l'enfant, (jiiand ils auraiiMil pu s'en dél»aiTa<ser au<si?

— Tu es donc Itii'ii inintelligent!

— J'avout' que je ne comprends pas pour quel mDlil'...

— Si l'enfant était mort, à qui serait revenu sa fortune?...

— A I^urentin.

— Oui, et à celui de ses frères qui n'est pas mort et aussi aux parents de la nit'ic. qui possédait quelque chose lorsqu'elle s'est mariée...

— lu as raison... Je n'avais pas pensé...

— Comprends-tu?... L'enfant vivant, Laurentin a pu tromper ces braves gens, se faire nommer tuteur et avoir tous les biens à sa dispositioti.

— On lui demandera des comptes...

— Quand ça?... Comment?... Le subrogé-tuteur n'a accepté ces fonctions que pour la forme... 11 n'habite môme pas Marseille... Laurentin n'aura à fournir des renseignements qu'à la majorité du mioche, c'est-à-dire dans vingt ans...

— C'est jiarfait...

— Malheureusement la justice est venue démolir toute cette combinaison en arrêtant nos amis...

— Aïe! Aïe!...

— Toutestperdu...Onne tardera pas à savoir absolument à quoi s'en tenir...

— Ils sont compromis, en effet...

— Avoue que le plan n'était pas mauvais...

— Qui aura donc pu avertir ainsi Comté?... Y a-t-il eu une dénonciation?...

— .Avant tout, celle du maçon...

— Le maçon!... Quel maçon?...

— C'est juste, tu étais en prison lorsque... Tout Marseille est instruit de l'afTaire...

— Tu devrais me mettre au courant... dans ton intérêt peut-être... Tu sais que je suis homme de bon conseil...

— Quelquefois, il est vrai...

— Toujours... Et si cest toi qui as tué la belle-sœur de Laurentin..

LA BELLK MIHTT

liO-.i

Tue-le! tue-le! cria la Miette. (P. 400.)

— Chut!.. Ce n'est pas moi...

— C'est Cadet alors?...

— Tu as du llair...

— N'est-ce pas?... Voyons, raconte...

— II y avait longtemps, dit la Miette, que Liiirentin et Cadet avaieMt déridé la moit de celle femme pour s'emparer de ses biens. Inutile de dire que

LIV. ,;0. — TlIKOUdllF. lIK.MtV. — LA RKII.K MIKÏTK. — ÉD. J. HOLFF KT c'». MV. 50

;i'J4 i-A bi:li.k mihttk

TiiltM* première veiiail de (videt, (|iii \\r (|iiitlail plus smi rompiiLinoii depuis ipielipies jours et i]iii sVlait insiallé. pour ne pan le perdre de vue, dans une maison située au l>out du viilairi' de Saiul-rilniez...

— Je sais cela. Il me semble voir le lof;emenl dedadel, au troisième, éta^JH'i (ie celte grande ItAlisse pres'pie inhahitée (jui appai'tenail au marquis de Barl)»»nlane cl où celui-ci vnidait èlablir des alcliers |)our lrav;iiller la soie, avant <|ue de-< spéculations malheureuses l'cussenl ruine...

M. Jacipiinel. (jui ne perdait pas un mot de ce ijiii se disait, sortil sont calepin et prit des notes.

— Manpiis de Barbenlane... bâtisse presipie inliibitèe à rc\trrmilé du villaiie. Pourvu, murmura-t-il. que personne ne vienne troubler celle in'.ércssanle conversai ion!

Miette répondit à Salomon :

— Tu n'avais pas besoin de me (b)nner d'explication sur le logement. Je sais bien que tu le connais... G'esl là «pie tu m'as conduite à Cnb'!...

— C'est juste !

— .le continue... Laurentin et Cadet avaient donc l'intention de se débarrasser de celle qui les empêchait d'avoir une fortune entre les mains... Ils ne m'en ont rien dit d'abord, lors([u'on m'a prise, sur ta recommandation, comme accoucheuse et garde-malade...

— Cadet t'avait avertie cependant que tu aurais à lermer les yeux, sur loul re que tu verrais ou pourrais voir... Moyennant quoi, on te payerait comme il faut...

— Peut-être la méiiance leur était-elle venue plus tard...

— Ils avaient compris quelle gaillarde tu étais!...

— Donc, peu après les couches, j'avais deviné que ces gens qui avaient ensemble de longs conciliabules étaient de fieffés coquins et qu'ils maniga iç-ii(;nt quelque chose...

— Parbleu!...

(( — l.e jour où ils voudront t'éloigner, me disais-je, sera celui où ils auront décidé de mettre leur projet à exécution. »

Ce jour arriva. Je ne soupçonnais pas un meurtre, maisplutôl une tenta livede vol, car les bijoux et l'argenterie se trouvaient enfermés dans la chambre de la belle-sœur de Laurentin...

Celui-ci me dit un soir :

<( — Misé Miette, vous pouvez rentrer à Marseille et aller coucher chez vous. Ma parente va mieux; cette nuit, d'ailleurs, ma femme la veillera. »

Je remerciai Laurentin de sa grande bonté et manifestai l'intention de rester. 11 insista pour que je m'en allas^e.

LA. BELLE Alisa'l^ 3',)o

Je lie ri'pli'iuai pas, mais je me dis à part moi que je n'aurais irarde (lolu'ir.

« — C'est sans doute pendant le sommeil de la pauvre créature qu'ils veulent la dévaliser, rae disais-je. Je suis sûre qu'ils mêleront un narcotique à >a hoisson. »

Pour leur complaire et endormir leur méfiance, je fis semblant de me retirer, puis je revins et je me cachai dans un cabinet de toilette qui était aliénant à la chambre de la malade.

Celle-ci dormait. Une heure, deux heures s'écoulèrent...

« — Ils ne tenteront rien avant minuit » me disais-je.

Je me trompais. Il était à peine onze heures, quand un léger bniil de pa^ se lil entendre. C'était Laurentin,

H alla vers le lit de sa belle-sœur afin de s'assurer qu'elle n'était pas éveillée. Satisfait de son examen, il tira de son sein un petit flacon qu'il vida dans un bnj placé sur la table de nuit. Puis il sortit...

>i — Voilà le narcotique, pensai-je. Us reviendront dans la nuit pour constater ses elTet^ et agir à leur aise... »

Quel fut mon élonnement lorsque je vis tout à coup la malade se dressiMsur son séant, saisir le bol et le vider dans la ruelle du lit !

Il y avait une veilleuse dans l'appartement. Je pus apercevoir le visage de la malheureuse femme. Il portait Tempreinte d'une profonde terreur.

« — Elle a tout vu, me dis-je, elle ne dormait pas. Je suis curieuse de savoir ce qui arrivera. »

Après avoir vidé le bol, la belle-sœur de Laurentin ne bougea plus.

Un temps assez considérable s'écoula avant une nouvelle apparition.

Persuadé que les deux complices finiraient par se montrer, je ne m'impatientais pas trop.

Trois heures du matin venaient de sonner quand, soudain, j'cnlcndis (|uelqu'un qui marchait en retenant sa respiration.

C'était Laurentin. Il alla droit à la table de nuit et prit le bul.

« — Elle a bul » fit-il à demi-voix.

Cadet se munira aussitôt, il attendait sans doute à la porte.

Je regardai la victime. Il me sembla qu'elle fit un mouvement.

Cadet s'assit dans un fauteuil tout près du cabinet où je me trouvais.

« — Nous n'avons plus maintenant, dit-il à Laurentin, qu'à vérifier si !e [loison a j)roduit son elîet. »

Ce mot de poison acheva de jeter la lumière <lans moii c-inii. i.c liquide renfermé dans le flacon n'était pas un narcotique! C'était la muit et 'ion le sommeil de la malheureuse femme qu'ils voulaient!

Il y eut un silence.

3îio i.\ i!i II i; Ml 11" ri',

l.amviiliii riait tout liciiililaiil.

" — Qno va-(-il so pa<st>r? - lil-il iruiiL' voix à \u'\\w ilisliiK-lc

(';iiit>i so leva on liaus^anl les ('[laulcs ot s'a|)pr()clia liii lit.

'> — Kilo (loii, liil-il, si »loiicoinoiil qiio jo no sais jjas coninionl j(^ pus ri'iiloiui;-!'. Kllt> vient sans (ionlode i)rendfe à peine la tisane... Ilelirons-iKuis ."-aiis !'e\oillor... Nons n^'iondrons.,. »

« — (hii. ri'-ponilit Lanrentiii. nii pou iMssnro, nous i-ovioiidions... Allriidon> dans i'ap|)ail<Miioiit à eùlé... Il y a dos li(]n(Mirs pour lions doiinor du coiiia^'o... Le rlinni est oxctdiont...

« — 'l'n as donc besoin de itoiro, toi? lit Caiiol dodai^noiiseniont.

« — Parhlon: »

Ils rtaiont en oo moment si près du caliinet on j'élais (jne j'eus peur un in-tanl ipi'ils n'y onirassent.

Ma orainte fut lienronsenionl vaino.lls traversèrent rappartemcnl et disparnroni.

A peine fiirenl-ils soi-tis que la malade se dressa sur son séant. La leri'eiir la plus profonde était emjiroinle sur son visage.

Comment échapper à la mort, comment fuir ces meurtriers?

Soudain elle sembla prendre une résolution el sauta à bas du liL Ses jambes ne pouvant lasou'iMiir, elle rampa presque jusqu'à la fenêtre qui était formée.

L'infortunée employa un temps inouï à l'ouvrir sans bruil. Elle y parviiiL cependant.

!.a chambre était située au premier étage. Elle mesura du regard la dislance qui la séparait du sol.

ïl n'y avait pas de temps à perdre pour elle... Il lui fallait agii'. Jvhi ouvrit une armoire, prit une paire de draps de lit qu'elle attacha l'un ù rautre et bxa ensuite aux per.siennes.

Elle tremblait en faisant cela et j'entendais ses dents claquer.

Au moment décisif, les forces hii manquèrent. Elle retomba sur le parquet.

Salomon interrompit la Miette.

— Mais sais-tu que c'est émouvant ce que tu me racontes làl — • Je le sais bien, ma foi 1

— Cela me donne presque la chair de poule.

— A toi?...

— Cela t'étonne?

— Je crois bien.

— Laurentin et Cadet sont de liers scélérats.

— Pour ça, je suis de ton avis.

LA 1!i:li.i: mikttiù

M. Jacqniiiel, qui ne perdait rioii du récit de la sage-femme et (jui conli- Diiait à iHOiidre des notes, était exactement de la même opinion.

Il ne désirait (lu'une chose, l'oxcellent homme, c'était de ne pas étru décanté.

Pai'fois il munnurait :

— La mairnihqiie aiïaire! la splendide alTairel La Miette continua :

— La lielle-sœur de Laurentin resta un moment étendue.

— Et tu ne lui portas aucun secours? demanda Salomon.

— lîien entendu. Gela ne me regardait pas.

— Tu es cruelle.

— C'est bien à toi de parler... Mais, si tu fais des réflexions comnir cela, jo me tairai...

— Non, non, parle...

— Soit...

Lorsque la femme put se relever, elle se cramponna au rideau, puis monta péniblement sur la fenêtre et se laissa glisser en suivant les draps de lit.

Je n'osais quitter mon poste. J'aurais voulu cependant voir ce qui allait arriver...

Tout à coup, j'entendis un cri au dehors et les aboiements d'un chien. Lamentin et Cadet se montrèrent dans la chambre.

Ils virent le lit vide et la fenêtre ouverte; ils devinèrent.

" — Malédiction, dit Cadet, elle s'est échappée !

« — Nous sommes perdasl

« — Pas encore ! »

Cadet avait regardé par la fenélrc et aperçu une forme blanche qui s'éloignait en chancelant. Le chien s'étail ta.

En un clin d'œil, le jeune homme fut sur la fenêtre. 11 était agile, lui, et je niiiipris qu'il avait facilement touché le sol. Laurentin, (juoique moins leste, riniit;).

Je sortis alors de ma cachette et je les vis disparaître dans les ténèbres.

Qu'aurais-lu fait à ma place, toi ?

— J'eusse pris le môme chemin qu'eux.

— Je suis plus prudente que cela. Sans loucher aux draps, sans grimper il- la fenêtre, je sortis de l'appartement, descendis tranquillement l'escalier et

me glissai hors de la maison.

— Que lis-tu alors?

— Je me mis à courir comme les autres et je les rejoignis, au moiuenl (hi ils venaient, eux, de rtîjoindre huir victime.

La nuit louchait à sa lin. Il y avait déjà les premières clartés du jour.

:<'.is I. \ i;i i.i.i: Mil' rTK

liadi'l Irnail dans ses \>v:\^ la lielle-suMir de Laiirciitin. Uni' main placée sur la liuiu'lic. il riMiipi^oliail de pdiisscM" des cris. On n'enUMidail (pic do siMirds -éniissenuMit^.

Ma iMVsenoe les al irnia daJK.rtl. Mais je nrcniiucssii de leur dir." ipTils n'avaient rien à craindre si j'avais ma part de lalTaiie...

Ils ne luHivaienl i,'nère repousser num concours el nu' promin ni Imil ce «lue ji' voulus...

(■/est élunnaiil nn-nie commcnl nous nous rnlenilimcs vile.

— - C'est ipieje les avais ])ré venus, dit Salomon.

— Ta recommandation ne les avait i)as empêcliùs d'essayer d'aLMr soûls... Knlinl...

l/i i^lielle rejiril d'un ton paisible Itî récit du somhrc dianie donl cllo avait été à la fois témoin el acteur.

— Pendant ce temps, la lemnie, ii moitié éloulTée, s'rlait évai;ouio. Cadet et son complice étaient fort embarrassés.

S'ils avaient pu trouver quelque citerne pour y jeter leur victime, ils l'eussent liiit. Mais on était en élu et toutes les citerne> élaicnl dessécliées. Us n'osaient se livrer à un acte de violence, pensant, avec juste raison, qu'il fallait, dans le cas où l'on découvrirait le corps, éloigner les pensées d'as.sassinat et faire croire à un suicide.

Le jour venant augmentait leur embarras. Ce fut alors que je leur conseillai d'emporter la belle-sœur de Laurentin et de la cacher dans la maison qu'habitait Cadet.

C'est là qu'ils l'ont tuée ou plutôt c'est là qu'ils l'ont fait murer encore vivante par un maçon. Us ont imaginé ce moyen pour que l'on ne retrouvât pas le cadavre...

— Mauvais moyen 1...

- Oui, car le maçon a entendu des gémissements et a tout coinpris...

— Quelle imprudence!

— Quoiqu'on l'eût bien payé, quoiqu'on eût menacé de le tuer, il est allô chez M. Comté.

— Diable!

— Il a dit ce qu'il savait.

— Je ne suis plus étonné...

— 11 ignorait heureusement la maison et l'endroit où il avait accor.:;) 1 sa besogne.

— Savait-il les noms de Laurentin et de Caflel?

— Non plus.

— 11 les a alors reconnus?

— Ils ne lui en ont pas donné le temps.

LA I5KLLE MIKTTK

— Ah!

— An moinoii! où il sortait de la maison du clief de la police de sùirir...

— EIi bien?

— Cadet l'a assassinL\ -— Galet! Toujours lui !

— Oui, Lauientin est une poule mouillée.

M. Jacquinet. qui avait remis son calepin dans la poche, le sortit cie nouveau et rcrivil :

« Cadet, assassin du maçon. »

Puis il eut un sourire.

— Çi niarolie, ci marche, murmura-t-il. Quel procès je vais avoir là. quel jtrocès !

Miette prit de nouveau la parole :

— Je crois que Laurentin el Gadget seront, malgré tout, relâchés faute fl<^ preuves.

— 11 faut l'espérer î

— Gomplez-y, mes bavards, fit M. Jacquinet.

- Enlin, il faut e>pérer que toute cette affaire n'aura pas fait ouvrir les veux aux parents trop confiants de Laurentin.

— Ils les ouvriraient forcément, dit Salomon, si le neveu de Laurentin mourait...

— Tu as compris, c'est pas trop tôt.

— Laurentin serait obligé de rendre des comptes... Miette regardait Salomon avec dédain.

— Si l'enfant mourait, rien ne serait plus facile que de tout arranger.

— Je ne comprends pas.

— On le remplacerait par un autre enfant.

— Une substitution !

— Oui. Quand on a choisi, pour nourrice, une femme sûre, c'est fai.-ile...

— Mais...

— Décidément tu es naïf. La chose peut se faire, et la meilleure preuve, c'est qu'elle a déjà été faite.

— Que dis-tu?

— La vérité!

M. Jacquinet continuait à ne pas perdre un mot

— Explique-toi, dit Salomon.

— Eh bien, sache que le (ils de la malheureuse créature ;h< i.,it|,>,' ,>,t ri, lui aussi, (.-t qu'il y a un autre //t'/jt! à sa place.

— Diable!

— Et qui a procuré C(3 mioche?

400 i.A lîiii.i: MI II ri:

— ('.'• (l(.il t'iri' toi...

— ('.'('Si l»i«Mi |ii--ilili\

— Ils l'ont doiiiu"' lioaiicoiip (l'ariîoiit poiirri^la?

— 'lu n'es pas assez idiot pour crnin^ 'l"^\i^ ''•^' ''"' I"""' '■''''^*

— .\li ! voilà poiiriiiioi lu uo le pl.iiii'^ pas d'eux. Li sa'je-remme eut un éclal de rire.

— l\ui\re l'aillai pensa M. Jaeiiuinet. Ce n'esl jias élnmi.iiit iiu'uii ne lui perniello pas de voir son i)elil u'arenn.

SaloMion prùinmela :

— Tues décidément une lielTée coiinine!

— (iliul ! ne parle pas si liant, j'enlends du bruit.

C'était ^I. .laeiiuinet qui venait do laiss(>r tninher sa canne à poninie d'or. Il la ramassa prestement, niais déjà la porte de rap[)aiteiiienl où étaient Ie> doux comjilices s'était ouverte.

lis compriieiil tout.

l'n cri rauipie s'ôchappa de leurs poitiincs.

— H nous écoutait ! dit Salomon.

— 11 va nous trahir! lit Miette.

— Malheur, malheur à lui I Salomon lit un pas en avant.

M. Jacquinet recala jusqu'à la muraille.

— Cela te coûtera cher, fouriine, dit le bandit. Le petit vieux n'avait pas peur.

11 venait de sortir de sa canne à pomme d'or une lame dune longueur plus que respectable, qui ne laissa pas que de faire une certaine impression sur la Miette et son compagnon.

11 ricana.

— Approche, si tu oses, cria-t-il à Salomon. Celui-ci fit entendre un rugissement.

— Tne-Ie! Tue-le! cria la Miette.

l'ne idée lui vint. Elle rentra précipitamment dans l'appaitemcnt, ferma à clé la chambre où se trouvait Clémentine, puis reparut avec l'énorme gourdin de son complice.

— Tiens, Salomon! dit-elle.

M. Jacquinet perdit de son assurance quand il vit le bandit avec une telle arme.

Le vieillard ne désespéra cependant point du salut.

Un changement subit se fit en lui.

Sa taille se redressa, il enleva d'un mouvement brusque sa perruque. On

fA i:i:f.t.i: mii:tti:

i:OI>OIIK HK.MiV. — I.\ Bi;i.

LA [iKLLE MICTTE 403

s'aperçut alors que son visage était grimé comme celui d'un comédien. La Miinie et Salomon le reconnurent aussitôt.

— Le chef de la sûreté !

— M. Comté !

— Oui, c'est lui, mes enfants, qui depuis longtemps vous surveillait.

— Tu ne sortiras pas d'ici vivant !

— C'est ce que nous allons voir.

La partie était inégale. Toutes les chances étaient pour les adversaires de M. Comté.

La voix de Clémentine se fit entendre.

— Maman, quelle est la cause de tout ce bruit et d'où vient que tu m'as enfermée ?

— Reste tranquille.

— Ouvre-moi ou j'appelle au secours !

— ' Tais-toi donc!

— Ouvre -moi.

— Silence!

— Au secours ! au secours !

M. Comté essaya de profiter de ce moment de répit pour s'élancer vers l'escalier, mais Salomon le guettait.

D'un coup vigoureux, il fit voler son arme en éclats.

Le chef de la police était perdu.

Le complice de la Miette s'élança sur lui. Une lutte désespérée eut lieu pendant laquelle la femme Barbe ne cessa d'appeler.

Malheureusement, elle ne fut entendue de personne et aucun voisin ne vmt au secours de Comté, que Salomon terrassa avec l'aide de la sage-femme.

— As-tu des cordes? demanda le misérable à la Miette.

— .Xttonds.

Le juif mit les deux mains sur la bouche de son ennemi pour étoulTer ses cris, tandis que son genou pesait sur sa poitrine.

La mère de Clémentine reparut avec les cordes demandées.

— Voici !

— Attache-lui les pieds.

En un instant, M. Comté eut les pieds liés.

— Aux bras maintenant !

Les bras furent attachés aussi.

La Miette appliqua un foulard sur la Intuclit! du malheureux, qui roulait des yeux elTarés.

— Ah! ah! fil Salomon avei-. un rire sauvage, il ne raille plus uiaiiiiL'uanl.

— Nous pouvons nous moquer de lui.

ioi i.A iw.i.i.i: MiF.nr,

— Lo ni al. 1 il roi l!

— I/imlu''cile 1

— Te voilà puni île la < iiii(i>ili'.

— Di^sormais il iii-roulora plus aux portos.

La colère, la rage, ?e lisaient sur la lii^'ure du iinlicier. Son leint s'était empourpré, il écumail sous son bâillon. I^ sape-femme était aus<i joyeuse qu"elli' avait été épouvantée. Klle s'approcha liu prisonnier, et, (fuii to:i où Ir mépris était jdini an triomphe :

— Chien! lui dit-elle.

Elle accompagna ce mol d'un coup de pied.

— Que faisons-nous de lui? demanda Salomon.

-- C'est vrai... 11 faut si' hâter de le faire disparaître.

— Si on nous surprenait, ce ne serait pas agréable.

— Tian(iuillise-toi. 11 n'y a, pour le moment, dans la maison, que lui et nous. Barbe ne rentrera pas.

— C'est égal.

— Veu\-tu un couteau pour l'égorger?

La Miette dit cela froidement. Ces paroles firent frémir Salomon.

— Comme tu y vas!

— As-tu peur?

— Non. mais... un meurtre.

— Je conçois... Si cela se découvrait... L'échafaud l'épouvante.

— Ce n'est pas seulement cela... Le sang laisse des traces.

— Tu as raison.

— Comment nous déljarrasser de ce corps?

— C'est facile !

La sage-femme alla à la cuisine, alluma une lampe.

— Charge le moucJiard sur tes épaules et suis-moi, dit-elle à Salomon.

— Où me conduis-tu?

— Tu vas voir!

On n'entendait plus Clémentine.

Les complices commencèrent à descendre.

Arrivés au premier, ils s'arrêtèrent.

— Je vais voir, dit la Miette, si la porte de la rue eet fermée et s'il n'y a personne dans le magasin.

La porte était ouverte. Elle la ferma, puis elle appela Salomon.

— Tu peux venir. Hâte-toi!

Le bandit fut bientôt là. La mère de la femme Barbe souleva alors une trappe qui démasqua un escalier. Elle s'engagea dans cette ouverture.

LA BVA.LE MIKTTi: 405

— Suis sans crainte et prends garde de ne pas tomber, fit-elle à son i'omplice.

La cave dans laquelle ils se trouvèrent était assez grande. Malgré un soupirail élevé, l'obscurité était profonde.

— Dépose l'agent ! ordonna Miette.

Le juif laissa tomber le malheureux Comté comme il eût fait d'un fagot.

— Parlons, dit-il ensuite avec empressement.

— Tu oublies l'essentiel.

— Quoi donc?

La sage-femme déposa la lampe, puis Salomon lui vit sortir un poignard. L'infâme le leva et il y eut comme un éclair qui éblouit Salomon. La Miette venait de frapper sa victime dans le dos.

— Ici, dit-elle tranquillement, la terre boit le sang.

— Que viens-tu de faire?

— J'ai pris mes précautions.

— Tu es sans cœur et sans pitié !

— Pas de sermon ! Nous pouvons être sûrs maintenant que la justice ne saura rien! Retirons-nous.

Salomon ne se fit pas répéter l'invitation. 11 avait peur dans les ténèbres.

Les deux meurtriers quittèrent la cave sans se retourner, sans jeter un dernier regard sur l'infortuné qui gisait au milieu d'une mare de sa-ig. Ils eurent un soupir de satisfaction, lorsqu'ils revirent le grand jour.

— Enfin! dit Salomon, sans se donner la peine de déguiser sa joie. Quand ils furent au second étage, ils délivrèrent Clémentine.

La femme Barbe était exaspérée.

— Misérables, qu'avez-vous fait?

— Rien.

— Pourquoi m'avez-vous enfermée?

— Tu es trop curieuse.

— Vous me payerez celle-là!

— Tais-toi, dit la Miette, ou sinon...

— Que me feras-tu?

— Je t'enfermerai de nouveau.

— Oh ! mais ce ne sera pas si facile que la première fois.

— Nous verrons, dit Salomon.

Clémenlir.e injuria les assassin^, qui restèi'ent assez insensibles. Salomon leva cependant une fois la main comme pour frapper la fille de la Miette, mais celle-ci le retint.

■\où LA nuLLi: Mihrrii

— Nf l;i Idiiilu' j',i>, S.iloiiioii. fdv. je 1,1 coiuiais, ihins sa fiiiTiif, t'll(î csl tM|>al»lo (11' tdUL

— Je veu\ saviiir (pii vous avez liu'! -- Nous n'aviiiis IoucIm'' jHTSonntv..

— Il m'ii siMubli' l'iUiMidre !a voi\ de M. Jari|iiiiii'l.

— M. Jac(juinel est ou l»as. cjn'/, lui. Tu |)tMi\ allfi- h» voir.

— Oj» ! j(> saurai la vérili', car cuHn il s'osl [)assi' (jiicliiue chose d'»'\lraor(liuain>.

— Tu IV ras ce que lu voudras.

— Oui, et malheur à vous si vous m'avez Ironipôe!

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