‹ La belle MietteChapitre 55 sur 200 · AMOUR NAISSANT · texte numérisé non relu

AMOUR NAISSANT

Nous avons laissé Félix et Paula au moment où l'aveu réciproque de leur amour venait de sortir de leurs lèvres.

Leur affection ne fit qu'auiimenter.

Ils éprouvaient l'un et l'autre des sensations qui leur avaient été inconnues jusqu'à ce jour.

Félix n'avait jamais aimé et, même, n'avait pas jusque-là cru à l'amour.

La pitié, l'intérêt que lui avait d'abord inspirés la pauvre fille avaient fait naitre en lui ce sentiment. Il n'avait pas essayé de résister parce que c'était à son insu qu'il s'était développé, qu'il avait grandi !

Paula, elle, avait eu le cœur atteint dès qu'elle avait vu Félix.

— Voilà enfin un homme bon et charitable, voilà un homme qui éprouve de la compassion pour moi, au lieu de me mépriser ou de ne me regarder que comme un vil instrument de plaisir!

Elle avait cependant essayé de résister, mais arrète-t-on le toi-reiil impétueux qui descend de la montagne? Il serait cependant plus facile de détourner son cours que de maîtriser les impulsions du cœur!

La seule chose qu'elle avait pu se promettre, c'était de cacher cette passion qu'elle était loin de croire partagée.

— S'il s'apercevait de cette nouvelle faiblesse, pensait-elle, il croirait que le malheur ne m'a pas assez punie et que je veux faire de lui une nouvelle conquête !

On a vu comment cette résolution était tombée devant l'aveu du contremaître.

LA BELLE MIETTE iO"

Qiielle fut sa joie, quel fut son bonheur, lorsqu'elle sut que celui cprello adorait ne l'adorait pas moins!

Les deux amoureux passèrent quelques jours pendant lesquels ils onhlièrcnt les tourments de la vie.

— Il ne me manque qu'une chose! disait parfois Paula.

Elle sentait alors ses entrailles de mère s'émouvoir et songeait à lentMil qu'elle ne pouvait plus embrasser.

— Mais, dis-moi. pourquoi ne nous adresserions-nous pas à la police? Elle eut un frisson et ne répondit pas.

Félix répéta sa question.

Paula le saisit par le bras.

— Dusses-tu me mépriser encore plus, je vais te l'apprendre. : — Parle! fit le jeune homme avec agitation.

— C'est un épisode de mon existence... tourmentée, c'est une mauvaise action de la vie... que j'ai menée avant de te connaître, qui est cause.

— En un mot, il y a quelque chose entre Miette et moi.

— Un secret !

— Au milieu de mon égarement, j'ai commis une fois un vol...

— Malheureuse !

— Oh! je me suis bien repentie.

— Toi... une voleuse ! N'est-ce pas assez d'avoir été...

— Achève... d'avoir été une de ces filles qui vendent leur corps, leur honneur. Tes reproches ne seront jamais assez grands...

Félix était pâle comme un mort.

— Je veux achever mes aveux, continua Paula^ j'ai dérobé des bijoux à un Paisse de passage à Marseille et qui était mon amant. Il y a déjà longtemps de cela. La Miette l'a appris du receleur à qui j'avais vendu les pierreries. Elle me menace aujourd'hui de raconter tout à la justice si je m'adres^^e à elle...

— Lâche!

— Est-ce de moi ou de la Miette que tu parles? Si c'est de moi, tu &< ni- -on, car je devrais tout braver pour revoir mon enfant !...

Le contremaître avait l'air farouche.

— Et dire, murmiira-t-il après un instant de silence, que c'est cctli' créature à qui j'ai donné mon amour. Mon père, en sera-t-il de moi comme d ■ toi, est-ce une affection pour un être indigne qui me perdra?

— Quitte-moi, Félix !

— Mais tu ne comprends pas que je suis rivé à toi par une ch.iine autrement solide que celle qui lie doux forçats l'un à l'aulre! Mais lu ne sais

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donc pas (|ue, alors quo la voix do la raison, do l'Iionii'Mu-, mr dii ,!,• luir, il est une forco invinoil)lo (ini ni'oMli^c à rosier?

— Aliirs, c'osl moi ([iii mon irai.

— Oui.

— Je to le dofonds.

Les yeux de la joiino femme se romplironi do larmes.

— Que faut-il que je lasse, mon Dieu?

Félix sentit quo l'attendrissement le gagnait. 11 se dolourna puur cacher son ùmotion.

— Dis-moi on (piol endroit lu veux que j'aille, mon Ition-aimé, et j'irai, car je me sens si indigne de toi, et le sentiment de ma honte est si violent, que je trouverai des forces pour fuir.

Paula s'était dressée sur son séant.

— Je me lève...

— Te lever, toi, encore malade, toi, à peine écliappôiî à un danger mortel !

— Oui.

— Mais ce serait plus que de l'imprudence, ce serait de la folie. Tu veux donc mourir...

Paula regarda fixement son amant.

— Pourquoi pas?

Félix la saisit par le poignet.

— Je neveux pas. moi. je ne veux pas!

Le contremaître serrait si fort le poignet que la jeune femme ne put retenir un cri de douleur.

Son ami, désespéré, se frappa le front.

— Je suis un brutal! Infortunée créature, n'est-elle pas plus à plaindre qu'à blâmer? Pardonne-moi, Paula!

Les pleurs de la malheureuse fille s'étaient changés en sanglots.

— C'est à toi de me pardonner.

— Moi, je ne puis te dire qu'une chose/que je t'ai déjà dite, je ne puis que le répéter un mot, un aveu : Je t'aime!

— Je n'en serai pas moins toujours indigne de cette alîection.

— Non, car l'amour vrai, sincère comme celui que j'éprouve, purilic quand il est partagé.

— Félix!

— Paula!

Le contremaître se rendit plusieurs fois chez la Miette sans rencontrer personne.

LA BKLLE MIKTTE

Patadais avait les yeux fixés sur elle. (P. 111.)

Un jour, cependant, il trouva encore Cléniciitinc.

— Je viens vous rappeler voire prome55;t\

— C'est vrai... je vous ai dit qiie...

— Q :and la pauvre fille à laquelle je nriiitéresse re\erra-l-elle son enfant

— Le plii.<; lût que je p;iuirai, ma mère ne veut pa- entendre raison.

— Cependant...

uv. 52. — Tii::ODonE iikmiy. — i.a uni m i.rrr. - K.r.. i. i..,i i rr c'«. i.iv. j2

410 LA liLLLi: MlhiTli:

— El|i> prétend avoir dos droits... des armes pliU(M, oontro Icsiincllos il serait impossildc à votre prot(\at"'e de liitliT...

I.e jeune homme ntM-cconnaissait pins ('UMneiiline. Atitint elle avait ùlè aimahic et polie, autant elU; élail froide et sèche. Klle avait dit co mot : profrffre, avec, un air d'amertume (jiii n'avait pas é< liaj)i>('' ;i Kili\.

— Oui, dit-il. ci'lle infortunée niiTe est ma protégc'^e comme elle serait celle de tous les j;ens de ca'iu . ..

Clc^mentine parut se repentir.

— Vo;isavez raison !

Elle tendit sa main au jeune homme, lequel la prit avec un emprcsseni'-nt qui semhlaloin de déplaire à la jeune femme.

Elle approcha sa chaise de lui et le regarda avec une expression qui ne laissa pas que de le trouhler un peu.

— MonsiiMir, delà patience! Je vous ai promis mon aide, vous l'avez, je le jure. Nos efforts réunis réussiront. En attendant, venez me voir quelquofois... s luvenlî

— Avec plaisir.

— Je me sens beaucoup d'amitié pour vous. *

— Moi également.

— Vous vivez seul?

— Oui, depuis la mort de ma mère.

— L'existence doit vous paraître bien raonoton:^.

— Mais non...

— Vous savez vous occuper... bien ou mal! Clémentine souriait en disant ces paroles.

— Oh! vous pouvez me croire... plutôt bien que mal.

— Tant mieux !

Le contremaître se leva.

— Vous vous retirez déjà?

— Malgré tout le plaisir que j*ai d'être avec vous... Mes occupation>...

— Vous en avez donc beaucoup?

— Oui...

— Votre atelier, où est-il situé?

— Près de la Tourette, derrière l'église de Saint-Laurent.

— .\ quelle heure sortez-vous le soir?

• — A sept heures

— Et le matin?

— A midi.

— Je m'intéresse beaucoup à vous, monsieur Félix.

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— Merci.

— Il me semble que vous èlos mon frère.

Ce mol sembla faite une certaine impression sur le jeune homme. Clémentine fut frappée de cette émotion.

— Est-ce que cela vous déplairait que je fu'^se votre sœur?

— Au contraire, misé.

Félix fut sincère en répondant ainsi.

Lorsque le protecteur de Paula se fut retiré, Clémentine resta pensive :

— Qu'est-ce que j'éprouve pour ce jeune homme? Quel est le scnliment qui me domine qiiand je suis auprès de lui? Il me plait évidemment... Oui, il me plaît... Serait-ce de l'amour?... Pas encore, mais...

Clémentine prit une broderie, s'assit près de la fenêtre ouverte et essn\a de travailler.

— Tandis qu'il parlait, murmura-t-elle, mes regards se fixaient sur lui. Jp lui trouvais le visage agréable, l'air doux. Mes politesses d'ailleurs ne semblaient pas lui être indifférentes. Aurais-je produit sur lui l'impression qu'il a pro::luilo sur moi?...

Clémentine se leva et jeta machinalement ses regards dans la cour.

— Ah ! dit-elle.

C'était Patadais qui causait cette exclamation.

Le garçon teinturier avait les yeux fixés sur elle et la regardait, bouche béante.

— Si M. Félix m'aimait comme celui-là m'aime, je crois que cela ne nie déplairait pas! Mais que dis-jo là?...

Elle referma la fenêtre.

— Ah! si je n'avais pas laissé ma mère me vendre pour une fortune qui n'existait pas, j'aurais pu épouser un homme semblable, un homme pour qui ji^ n'aurais éprouvé ni haine, ni mépris !

Le pas de Barbe se fit entendre dans l'escalier.

— Le voilà, l'être auquel je suis enchaînée, le voilà celui avec (jui je suis condamnée à porter ma chaîne.

La porte s'ouvrit, et le bonhomme Barbe apparut.

Le reste du jour, Clémentine fut d'une humeur très maussade. Elle ruduya son mari, fut si aigre avec sa mère que celle-ci lui dit :

— Sur quelle herbe as-tu donc marché aujourd'hui?

— Je suis fatiguée de Texislence que je mène

— Je n'en suis pas étonnée, mais...

— N est-ce pas toi qui m'y a condamnée?

— Toujours les mêmes reproches, ra commence à devenir monotone.

— Je te les ferai sans cesse...

412 i.A i;i I I i; Mil. lii:

- Tu auras lorl ! Car (Miliii j<' i ai jiropDSo...

— Kiicoro I

— Li iiiviinÎM-c Ifiilativo lia pas le'-iissi, ce n'esl pas une rai>on ])oiir que .1 si'condc iiail j)as lui lUfilliMir rcV-^iiIlat.

Clèinoiiliiit' lie iipoiulil pas.

Kllc ooiiiini'nçiit à s"liabiliiiM- à co-; paroles do mort <pic sa ini'>rc lui

léprl lit SOUVtMlt.

L'idée d'empoisonner son mari lui faisait moins horreur tpraulrefois.

— Tu comprends, continua la tentatrice, (pie ce n'est (pic dans ton inlénU que je te parle do ra. J'ai de ralïeclion pour loi, quoique lu aies l'air d'en • louier.

La feiiime Daibc se relii'a dans sa chambre.

La nuit, elle eut un double rtjve :

Elle vil d'abord son mari se tordant sur son lit, en proie aux plus violentes douleurs. Le pauvre homme se plaignait qu'un feu ardent dévorât si poitrine et, au milieu de ses gC'misscments, sanëlait parfois pour la sujiplier de le sauver.

— Grâce I r«ipétait-il, grâce I

11 semblait à Cliîmenline qu'elle n'aurait qu'à s'approcher de lui pour l'arra- <'hcr à la mort, qu'elle n'aurait qu'à dire un mol de pitié pour qu'il fut sauvé, et elle restait implacable.

Peu à peu, le malheureux, époux s'agila moins. Ses larmes cessèrent de couler. Il devint d'une pâleur marmoréenne. Un cri rauque s'échappa de sa poitrine, puis une dernière convulsion secoua son corps tout entier... Et ce fut tout. Il était mort !

Clémentine, épouvantée, ne songeait pas cependant à s'en aller, à fuir ce lugubre spectacle. Soudain, comme une force invincible l'entraîna vers le cadavre.

Elle essaya de résister, mais en vain. Il lui fallut se pencher vers Barbe, approcher ses lèvres de celles de l'homme qui l'avait tant aimée.

Horreur! Il lui sembla que sa bouche se collait contre la bouche du mort et ne pouvait plus s'en détacher.

Elle poussa un cri étouiïé et s'éveilla couverte d'une sueur froide.

Clémentine se rendormit seulement à la fin de la nuit et eut encore un songe, mais un songe heureux.

Barbe était depuis plus d'un an dans sa tombe. Elle rêva qu'elle s'était remariée avec un homme qu'elle adorait, et cet homme était M. Féli.x.

Il était là auprès d'elle, à ses pieds. L'âme de la jeune femme nageait dans l'allégresse en écoutant les douces paroles qu'il lui disait... Et quelles suaves caresses et quels tendres baisers !

— Clémentir.eî

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