‹ La belle MietteChapitre 62 sur 200 · a Mélisse s'agitait en proie à une vive inquiétude · texte numérisé non relu

a Mélisse s'agitait en proie à une vive inquiétude

— Il esl tard, et Ariel ne rentre pas I dit-elle soudain. Quelque chose lui serait-il arrivé? Malheur, malheur sur moi, en ce cas!

FJle cn!eva la chaudière du foyer.

— Ceci a assez bouilli

La Mélisse lit ensuite le tour de l'appartement dans lequel elle se trouvai l et qui n'oITrait rien de bien remarquable.

C'était, en elTet. une salle basse qui avait pour tout meuble un grand bahu' de bois vermoulu et quelques chaises boiteuses.

La vieille s'arrêta devant le bahul et en tira un sac rempli d'une matière blan-he dont elle prit une poignée qu'elle jcla dans la chaudière. Ensuite elle referma le sac et se mit à remuer avec un bâton l'eau de la chaudière pour que la poudre qu'elle avait mise se mélangeât bien.

Quand elle se fut acquittée de ce soin, elle eut un murmure de satisfaction.

— Bon, dit-elle, voilà qui me rapportera pas mal de ronds de métal jaune.

A ce moment, un bruit se fil entendre dans le corridor.

— Ariel !... C'est lui, mon cœur me dit que c'est lui !

La porte s'ouvrit et un jeune homme d'une vingtaine d'années fit son entrée dans l'apparteraont.

Ce garçon, qui avait l'air d'un franc mauvais sujet, portait une blouse assez longue et une casquette dont la visière était rabattue sur les yeux.

Son pa> était vacillant; il semblait en état d'ivresse.

A sa vue, la sorcière poussa un cri de joie. Elle s'élança vers lui en répétant le nom cabalistique qu'elle avait déjà prononcé plusieurs fois :

— Ariel :

L'ivrqgne était de mauvaise humeur. 11 grommela quelques menaces.

— Que me veux-lu, vieille folle?

— Laisse-moi te contempler, laisse-moi t'admirer...

LA r>i;i.i.i: mii-tte 430

— Pesle soil de la toquée!

— Tu as bien fait de rentrer à l'iienrc que je t'avais demandé.

— • Ali! ah! elle est bonne, celle-là! Tu t'imagines que c'est pour tes beaux yeux, tu crois que c'est pour te faire plaisir que je suis venu? C'est pour le demander de l'argent, voilà toit !

— Mon cher amant...

— Allons, dépô'îhe-toi, la vieille! Il me faut un on detix ronds de métal jaune, comme tu appelles les louis. Je te promets de le laisser tranquille ensuite...

— Mon cher amant...

— Dépêche-loi à'aboider... Je suis pressé, très pressé!

— Et, si je ne voulais pas, lu resterais...

— Si tu ne voulais pas... tiens, voilà ce que je ferais.

Le garçon s'était enlevé la blouse, avait retroussé les manches de la chemise.

— Je te rosserais!

La Métisse avait joint les mains avec une sorte d'admiration.

— Il est bon, brave et beau, dii-elle, Ariel, l'ange du feu! Le mauvais drôle eut un ricanement :

— Allons, vite, de l'argent!

— Je t'en donnerai demain.

'-- Je ne veux pas attendre jusque-là.

— Tant pis!...

— J'ai joué, j'ai perdu, je veux, me rattraper aujourd'hui.

— Mon cher Ariel, tu es trop pressé...

— Je ne suis pas ici pour écouter les conseils.

— • Mes paroles, cependant, ont beaucoup de valeur.

— Je leur préfère les écus.

— 0 ange du feu, ange exterminateur, je reconnais bien tes discours! L? jeune homme semblait visiblement impatienté.

— Où est le bâton? dit-il.

Il regarda aulour de lui et vit dans un coin une sorte de gourdin. Il s'en empara et s'approcha de la vieille. Loin d'être épouvantée, celle-ci tendit le dos.

— Frappe, frappe, mon amour, j'aime ton conrroux. ,

Le garçon donna deux ou trois coups, puis, comme la vieille continuait à le remercier et à le bénir, il jeta loin de lui le bâton et partit d'un éclal de rire.

— Quelle idiote!

La sorcière s'était relevée.

— Il m'a fait grâce, dit-c le, il a été généreux.

440 \.\ iiiai.t: mii:ttk

Le mauvais sujet la saisil par le poignet.

- Knlin, mo donncras-tu les romls?

— Non, non, Aricl ! Il y :i assez de Irî'sors connue cela dans renli'i!

— Mais puisque je te dis que c'est afin de payer mon rcot nu cal>:irel !

— Je ne suis pas dupe de tes ruses.

- Obslim'-e!

- Rmbrasse-nioi !

— Ficlie-nioi la pai\. . Je m'en vais, mais tu me la paieras...

— Non, non, lu me récompenseras de n'avoir pas succombé à h lenlatiitn.

— Adieu!

— Reviens bientôt...

Jai envie de ne plus revenir...

La vieil'c parut sérieusement elTraycc,

— En vérité?

Elle ne larda pas a se raviser et un sourire illumina sa physionomie.

— Non, c'est encore une plaisanlcrie de ta part. Elle est spirituelle comme loi:

Le vaurien haussa les épaules.

— Parole d'honneur! je n'ai jamais vu de folle plus folle que celle-là! Le jeune homme, après avoir dit ces paroles, s'en alla en trébuchant. La Métisse eut un sourire.

— Bon, j'ai eu le courage de lui refuser. De cette manière, il reviendra ce soir.

La vieille femme se rapprocha de la chaudière et, s'apcrcevant que ce q lelle contenait s'était refroidi, elle s'approcha du bahut, en tira plusieu'-s llacons dans lesquels elle commença à vider le liquide.

Elle était tout entière à cette occupation quand soudain on frappa à !a porte.

— Qu: est là? dit-elle en tressaillant.

— C'est moi!

— Qui, toi?

— La Miette !

La sorcière parut rassurée.

— Tourne le loquet et entre.

C'était bien la sage-femme.

— Que désires-tu? demanda la Métisse.

— Je te l'expliquerai tout à l'heure.

— Quelque herbe te serait utile?

— Peut-être... Quoiqu'une poudre ferait aussi mon aiïaiie.

LA BiiLLE Mit: rri:;

Ou se trompe! dit sèchement la sorcière. (P. 4io.) UV. 56. Tnr:oDo,,E iiu.m.v. la Bttu miette. - éd. j. uoiikei g".

— Est-ce pour guérir un malade?

Miette eut une sorte de ricanement.

— Oui, c'est pour soulager qielqu'un. Mais que fais-tu là?

— Tu vois, un sirop que je mets en bouteilles

— Un sirop! dis-tu?

— Il ne faudrait pas trop s'y fier!

— Qu'est-ce donc?

— Ma foi, j'appelle cela de la liqueur de testament et...

— En as-tu le débit?

— Certainement, à Marseille et ailleurs... Je préfère même en vendre à des gens qui ne soient pas du pays...

— Est-ce un poison actif?

— Qui t'a dit que c'est un poison?

— Entre nous, ne nous comprenons-nous pas à demi-mots?

— C'est vrai. Ion esprit est presque aussi subtil que celui d'Ariel.

— Âriel!... De qui veux-tu donc parler?

— Ne sais-tu pas?

— Ahl bon, j'y suis... Je me rappelle que tu as baptisé ce mauvais drôle...

— N'insulte pas...

— Oui, ceTisté, ce polisson!...

— Traiter ainsi l'ange du feul

— Tu es folle !

— C'est toi qui as les lumières de l'esprit obscurcies...

— Voyons, raisonnons un peu... N'as-tu pas ramassé Tisté un jour où on allait l'arrêler comme vagabond?

— C'est vrai, mais cela n'a aucun sens...

— Je trouve au contraire que cela signifie beaucoup !

— Osseo ou le génie des étoiles ne mendiait-il pas sur les bords d'un lac lorsque Soegnum, l'esprit du printemps, le reconnut et lui offrit la Mis-Kedred, cette petite fleur blanche dont les pétales sont bordés de rouge.

— Tais-toi, tu me fais de la peine.

— Slieem, après s'être brouillé avec Peboan, le génie de l'hiver, savait-il où reposer sa télé, quand le rouge-gorge et l'oiseau bleu {blue-bird) lui firent entendre leur ramage sur le faîte d'une colline?

La Miette commençait à s'impatienter.

— Je ne connais pas les histoires que tu racontes, mais je sais que j'ai toujours considéré Tisté comme un fort triste sujet! Avant de se faire entretenir par loi, dont il est l'amanl, il ne vivait que de vol; maintenant il est bien heureux d'être nourri, logé, habillé sans rien faire.

— Il travaille, et ses travaux sont immenses !

4i4 I \ ItKLI.K MIKTTE

-- Ono fail-il iloiu-?

— Il vo 11.' s,u- lo soloil.

Li saizt'-lorume se liul le< ocMCiî.

— Voilà donc poiiniuoi il pleiil si souvonl!

— Ne l'accuse pas !

— Je suis toujours allrislùe de voir (luelijiruu servir de diip,', surlnul lors pie les profits nenlrenl pas dans nn jioclie.

— Tu fais Itien d'ajouter celai

— Encore si Tislé (Mail satisfait de trouver iliez toi la nourriture et le lo;;ement. mais c'est (pi'il se plaint encore. Il lui f.iul de l'argent pour courir les cabarets, et te tromper...

— Que dis-tu là?

— Ali! j'ai touché la corde sensible, tu es jalouse...

— Jalouse de lui?... Jamais!...

— Tu as tort et raison; il n'en vaut pas la peine!

— Il voit d'autres métisses?

— Non, pas des métisses, dt-s blanches?

— C'est pour les convertir à sa religion.

— Comme tu voudras.

— Mais, enfin, quel est le but de la visite?

— Dans un moment, Salomon viendra.

— Quel nom est sorti de la bouche!

— Celui d'un homme avec qui j'aialTaire...

— • Ah!... J'ai entendu parler de cet homme par Ariel.

— C'est possible. Tout ce qu'il y a de canaille à Marseille le connaît.

— Voilà pourquoi sans doute il est de tes amis.

— Voilà pourquoi je veux le faire faire sa connaissance.

Le compliment, évidemment, ne fui pas du goùl de la sorcière. Un léger mouvement des lèvres l'indiqua.

Sans doute, il n'entrait pas dans les plans de la sage-femme de rester mal avec la vieille femme, car elle reprit :

— Il est bien entendu que je ne te parle ainsi que pour plaisanter. La Métisse se leva et tourna le dos à la mère de Clémentine. Celle-ci continua :

— Tout ce que je t'ai dit sur Tisté, sur Ariel, n'empêche pas qu'il nesoii un joli garçon.

La sorcière fut sensible à ce compliment adressé à son bien-aimé.

— N'est-ce pas qu'il n'en est pas de plus beau?

— Le fait est que les garçons aussi bien découpés, aussi vigoureux, sont rares.

— Ta parles d'or.

— Quand S.ilomon vioiidia. tu uo[i< doiiiicras un endroit pour que nous p;iissions causer.

— C'est entendu, je vous laisserai seuls ici.

— Ce n'est pas tout, j'ai autre cliose à te demander.

— Parle!

— A mon arrivée, tu vidais dans des fioles...

— Je te l'ai dit... de la liqueur de testament.

— Pourrais-tu m'en coder?...

— Je fais payer cela cinq ronds de mùlal jaui>e.

— Ah I

— • Pour toi, je réduis cette somme de la moitié... Donne-moi cinquante francs.

— Tu sais que je ne suis pas riche.

— Le suis-je, moi?

— On le prétend.

— On se trompe! dit sèchement la sorcière.

— Tu as tort de donner tant d'argent à Tisté... à Ariel.

— Ce que je fais ne regarde personne.

Miette comprit qu'elle avait fâché de nouveau la Mélisse et elle voulut la calmer encore une fois.

— Après tout, tu fais ce que tu veux.

— Tu ne m'apprends rien.

— Sois généreuse avec moi. Fais-moi cadeau d'un flacon, et je t'enverrai des pratiques.

— J'en ai plus qu'il ne m'en faut! Dans les années d'épidémie, on empoisonne beaucoup de gens à Marseille.

— L'occasion est si propice...

— Oui, l'occasion est favorable pour les femmes qui veulent se débarrasser de leur mari, pour les maris qui veulent se débarrasser de leur femme. Viennent ensuite les belles-mères qui désirent faire mourir leur beau-fils, les beau\-fils à qui pèse leur belle-mère, les héritiers impatients, les frères ou les sœurs qui trouvent la famille trop nombreuse, les rivaux, les ennemis... Ah! ah! la noire cohorte des empoisonneurs est plus nombreuse que tu ne le penses dans la ville, dans la banlieue, dans les environs! Mais, je te l'ai dit, je préfère le dehors. 11 y a moins de risque pour moi et c'est plus lucratif!

— En vérité!

— Il est aisé de cacher un crime quand le choléra ou la peste jette sur une cité son manteau de deuil. La science est impuissante à distinguer si c'est la

440 i. \ lu.i.i. i; .Mil. iri-:

maladie ou bien le poison qui rend la face noire cl giimaraiito, ùLieint la gorge, fail vomir des flols de malières verdiUros el de sang!

Tes breuvages doivent faire liorrildemcnl soiillrii?

— Quel est le poison qui no fail pas sonlTrir?... La luorl n'arrive jamais sans secousses quand un sujet se poilc l)it'n. Mi lii]iieiir brille les entrailles; c'est un feu qui d»''Vore, consume ei ané.mlil !

— J'ignorais...

— C'est à celui qui s'en scrl d'user de précautions, d'ùcartcr les môdccins, les curieux, pendant que le raaladi> se meuri, car, une fois qu'il est mort, toute trace disparail... Sa face devient tranipiille comme si son trùpas était cause |)ar une maladie ordinairev

— lîon! Donne-moi...

Les cinquante francs I .le le les devrai.

Dans les forêts de mon pays, on n'est pas aussi simple que lu le crois, Miellé. D'ailleurs, il y a déjà longlcmps qu'un navire m'a apportée en France!

— Je te donne ma parole I

— Que vaut-elle, ta parole?

— Elle vaut bien cinquante francs 1

— Non.

— Que dis-tu là?

— Non.

— Sais-tu que tu n'es pas aimable?

— Je parle comujc je pense, voilà loutl Les grandes plirases das gens,qui* viennent me voir ne valent rien.

La Miette eut un gesle d'impalience. Elle semblait avoir le plus vif désir déposséder un flacon de poison.

Elle s'apj)rocha de l'endroit où étaient déposées les fioles,

— Allons, sois généreuse!

Elle se baissa et en prit une.

— Laisse cela.

— Je vais te donner toute la monnaie que j'ai sur moi.

La sage-femme sortit quelques pièces d'argent. *

— Ce n'est pas suflisant !

Mais déjà la mère de Clémentine avait glissé le breuvage dans sa \>qche. La Mélisse allait néanmoins insister, quand on frappa à la porte de la rue.

— Pas un mot, lit la Miette, devant l'homme qui va entrer.

— Je suis plus prudente que le serpent qui se cache sous l'herbe, plus prudente que le bison qui fuit des qu'il voit l'homme, sachant qu'il na pas de plus mortel ennemi.

LA IJLLLE MIETTE 447

— Ce<l bon!

— Mais, dans tout cela, tune me donnes pas le reste de la somme.

— Tu le retiendras à la prochaine affaire que nous arrangerons ensemble. Le marteau de la porte retentit une seconde fois.

— Oh ! c'est bien Salomon, dit la sacre-femme, je recnnnais sa manière d<* frapper,

La Mélisse s'empressa d'ouvrir, et Salomun fit son entrée dans la ?;.il!e l asse.

— Je vous laisse, dit la sorcière, qui avait caché précipitamment la chaudière et les flacons.

La Miette eut un geste de remerciement.

— Notre entretien ne sera pas fort long.

La marchande de poisons disparut par une porte dérobée.

— Causons à voix basse, dit Salomon, je me mélie de cette l'emmè.

— Méfiance est mère de sûreté. Si nous avions parlé moins fort, nous ne serions pas dans la position où nous nous trouvons relativement à M. Comté.

— Tu as raison. Voyons. Tu dis que le chef de la police est vivant, mais qu'il n'est pas très solide?

— Oui. ,

— Pour le moment, il ne peut pas nous trahir.

— C'est vrai.

— 11 faut prévenir tout retour à la vie.

— C'eH à quoi j'ai songl, et j'ai commencé...

— Âh:...

— • J'ai pris des renseignements.

— UU'i en est le résultat ?

— ■ Je vais te le faire connaître pour que nous puissions combiner ensemble... t

— Dis donc, nous croyions si bien l'avoir tué !

— Comment diable a-t-il pu s'échapper?

— II est évident qu'il est sorti seul, car, ainsi que tu l'as dit, celui qui l'aurait retiré du caveau aurait tout raconté à la police.

— Peut-être avions-nous mal assujetti la trappe ?

— Ce n'est pas un homme ce Comté, c'est un démon.

— Un démon qu'il faudra faire retourner aux enfers!

— CiTtainomentl

— - Voiii donc ce que je sais snr lui. Je t'ai déjà dit qu'on l'a retrouvé mourant, sur la Plaine. On l'a transporté aussitôt à son domicile, car il a été reconnu par ceux qui l'ont relevé. Un médecin a constaté la gravité de son état. Le procureur du roi et un juge d'instruction ont essayé de lui faire dire les

4i3 l.A IJlil.Li: MlKTTi:

noms de ses meurlri(':s. H n'a pas seulement reconnu ces magislrrUs. 11 est doiileux, m'assure-l-on, qu'il recouvre les sens.

— Tu m'as déjà dit cela. N'avais-lu pas ajouté que la nature de ses blcssiiivs inleidii;iil la parole à M. Comté, quand même il reviendrail à la vie?

— On l'avait prétendu . mais cela n'est pas.

— Voyons maintenant le plan i\nc tu as adopté... • — Il est très simple.

— En quoi consiste-t-il?

— A veilliM- d'une manière spéciale sur le chef de la sûreté.

— I"t puis?

— Le jour où il fera mine de se rétalilir... ^

— Eh bien ?

Salomon eut un geste de départ.

La sage-femme sembla indignée. Elle haussa les épaules.

— Fi donc!

Son complice sembla étonné.

— Connais-tu un autre moyen?

— Parbleu!

— Je siprais curieux de l'apprendre, car je ne le devine pas...

— C'est cependant le plus simple.

— Je croyais que le meilleur parti à prendre était de lever le pied.

— Pour toi qui es un lâche.

— ■ Eh! eh ! tu m'insultes.

-- Oui, car je suis indignée. Je hais la poltronnerie. ^

— Explique-toi alors. Je t'ai fait connaître mes idées, fais-rooi connaître les tiennes.

— Quand ou est courageux, on ne s'en va pas, on reste! 0

— Pour s'exposer à Téchafaud?

— L'échafaud n'est dangereux que pour les maladroits.

— J'en ai connu qui n'étaient pas des imbéciles, et qui cependant... C'est la mauvaise chance qui envoie souvent à ['Abbaye de Monte à regret et pas autre chose,

— Tu verras que nous n'irons pas. *

— Je l'espère bien.

— • Au lieu de partir, c'est nous qui devrions faire partir M. Comté»

— Faire partir le chef de la police de sûreté? — ■ Eh bien, qu'y a-t-il d'extraordinaire?

— Partir... Pour où?

^ Pour l'autre monde.

— Un nouveau crime!

LA Bi-LLK MIKTTE

Tu vas surveiller Comté, s'il va riii>u\

Non, ce sera toujours le môme!

paï'

— Tu n'es pa> le premier qui me l'as dit.

— Tu es impitoyable I

— Je pense à notre sécurilé.

- Ma foi! tu achèveras, si tu veux, M. Comlé, moi, je ne m'en charge

LIV. 57. — TnêorjOHR OENRY. — LA BELLE MIETTE. — ÉD. J. IIUL'FK ET c'«. LIV. 57

450 i.A in:i.Li Mii:riii

— Allons donc! Je n'altcmlais pas moins de ta p.iri... Cela fait honneur à ta porspicacilù.

— Où vas-tu?

— Noliv t'iilrotien n'esl-il pas tenuiin' "

— Ah:

— Tu iVras rc (juc hon te semhlera , moi, je quitterai Marseille! Le visige di^ la s3;ze-femme Hciil pourpre d'indignation.

— M.ii-; rèflt'chis donc !

— Ma résolution est prise. J'ai peur de la iriiilloliiit^ !

— Kst-cc que je la désire plus que toi ?

— Je ne veux pas commettre un autre assi<-itiat. Sur le riioinenl, cela ne me fait pas beaucoup d'eiïet; mais, cuire le danger que l'on court, on a des rêves pendant la nuit!

— l! ne te nianqiait plus que celai

— Crois-tu que, depuis trois jours, je voyais notre victime pâle, dclijiurée, gisant inerte dans le caveau !

— C'est bien drôle. Tu rôves que le chef de sùrelé est dans la cave, juste depuis qu'il n'y est plus!

— C'est plus fort qu»-> moi. J'ai aw^'^'i (]o< vivions menaçantes, j'entends des râles d'agonie!

— Je ne suis pas ainsi, moi!

— Voilà pour(|Uoi tu devrais agir seule.

— Moi, une femme, je ferais tes aiïaires!

— Non, les tiennes. ^

— Salomon, rappelle-toi ce que je vais te dire. C'est toi qui te rendras auprès de M. Comté; c'est toi qui l'assassineras.

— Jamais !

— Tu crois que cela te sera difficile; tu te trompes! Pénétrer dans* la chambre d'un homme malade n'est qu'un jeu pour une personne adroite; attendre le moment où on ne veille pas sur lui afin de lui planter un poignard dans le cœur, c'est chose simple pour qui est malin. On s'enfuit aussitôt et le tour est joué!

— Comme tu arranges cela! . ^

— Veux-t!i au contraire que je te fasse connaître les dangers d'un départ soudain?

— Je suis curieux...

— D'abord on laisse des soupçons derrière soi. Cela donne toujours à penser de voir un homme, qui a mauvaise réputation, disparaître soudain.

— Q fimporte si je suis loin !

— La fantaisie peut venir à un mouchard de te faire suivre. Sur ces

LA BKLLE MIETTE 431

entrefaites, la viclime parle... 11 est fai ile d'obtenir l'extradilion d'un assassin.

— Tu m'eiïraics.

— La police étrangère vous arrête et vous livre à la police française.

— Tais-toi!

— Votre affaire est faite. Vous n'avez même pas la pensée de nier que déjà vous êtes condamné et couvert de la chemise de force...

— Celte idée me donne des frissons.

— Songes-y bien !

— Tu es mon mauvais ange.

— Je ne savais pas qu'il y eût des anges dans ta religion !

— Je commence à croire que tu as raison.

— C'est cela î

— C'est fâcheux que nous ne nous soyons pas aperçus que Comté nous écoutait avant qu'il eût entendu...

— Ce qui est fait est fait.

— Malheureusement.

— Ainsi, c'est convenu, tu vas surveiller le Comté. S'il va mieux, tu le tueras.

— Je le tuerai!

— Pas d'hésitation, pas de crainte! Notre salut esta ce prix. Salomon, puis-je compter sur toi?

— Par le Dieu d'Abraham, je le jure! ^

— C'est bien, cela !

La conversation était terminée. La Miette fit encore quelques recommandations il l'Israélite, puis elle alla frapper à la porte par laquelle la Métisse avati disparu.

La sorcière ne tarda pas à se montrer.

— Notre entretien est fini, dit la sage-femme, merci bien pour ton hospitalité.

— N'oublie pas que tu me dois de l'argent...

— Sois tranquille!

La mère de Clémentine s'adressa à son complice :

— Sors avant moi, je ne désire pas plus que tout à l'heure que l'on nous voie ensemble.

— Tu as raison!

Miette attendit que le bruit des pas de Salomon ne se fît plus entendre pour quitter la maîtresse de Tisté, laquelle ne manqua pas de lui rappeler une dernière fois sa dette.

452 LA Ml.l.l.i; MlLl TK

Nil r D ou. ver

Quelques jours s'écoulèrent peiidanl lesquels l'étal du honliomiue Harbo ne cessa d'être très grave.

Les voisins, ne le voyant plus sortir, s'informaient auprès de sa femme |or de sa belle-mère.

— Ce n'est rien, répoiulaient-enes, une courbature qu'il est prmlcnt de ^ soigner.

— Vous feriez peut-être bien de consulter un médecin.

— Inutile, disait la Miette, je confiais mieux les maladies que n'importe quel docteur. D'ailleurs, Barbe lui-.néme ne veut pas être soigné par d'autres personnes que sa femme et moi.

— Il a peut-être raison.

La sage-femme ne mentait pas, en disant que le mari de sa fille ne voulait pas de médecin. C'était elle qui avait fait tous ses elTorts pour lui persuader j]ue sa maladie était légère et que des médicaments, autres que ceux que Clémentine et elle lui donnaient, pourraient lui coûter la vie.

Les deux femmes se contentaient de lui faire prendre de temps en temps une tisane anodine qui, suivant l'expression vulgaire dont se servait la Miette, ne lui faisait ni froid, ni chaud. ^

— Il faut espérer que, de celte manière, il mourra de sa maladie et que nous n'aurons pas besoin de recourir aux grands moyens!

Clémentine ne pouvait dissimuler un frisson quand sa mère parlait ainsi. -^ Elle était du reste pleine d'attentions pour son mari, qu'elle veillait souvent* et à qui elle ne parlait qu'avec bonté.

Barbe était touché de celle sollicitude apparente.

— Oh! quand je serai rétabh, disait-il, comme je laréconipenserai de tout cela!

Il songeait à ce trésor qui était caché dans un égout, à ce trésor d*nl lui seul connaissait l'existence, et qui rendait sa fortune égale aux fortunes les plus considérables. ^

— 0 ma Clémentine, murmurait-il, je vois combien je me suis trompé sur ton compte. Tu seras récompensée, je veux te procurer tous les plaisirs de ia vie.

Quelles étaient pendant ce temps-là les pensées de la (ille de la Miette? Félix était sans cesse présent à sa pensée. Quoiqu'elle ne l'eût pas revu

LA BELLL: MiLTTli: 453

depuis le jour où il avait reuconlré sa mère, elle connaissait toutes ses actions, car elle le faisait surveiller.

Félix n'avait pas retrouvé Paula, et Clémentine elle même était étonnée de n'avoir pas eu de nouvelles de la jeune femme. Cette disparition affectait vivement le contremaître. Il vivait seul, se montrait triste, chagrin, presque sauvage. Misé Barbe savait qu'il n'allait que de chez lui à son atelier et de son atelier chez lui.

Clémentine réfléchissait à cette attitude.

— Le cœur de ce garçon est une véritable énigme. Quel genre d'affection a-t-il pour moi? Il semblait, autrefois, malgré son amour pour sa maitresse, vouloir se rapprocher. Maintenant, il me fuit. Je ne puis croire que le sentiment de répulsion qu'il éprouve pour ma mère soit si fort. Quelques propos entendus sur elle, et dont je lui prouverai la fausseté quand je voudrai, en sont uniquement la cause.

Glémenline crut enfin comprendre pourquoi elle n'avait pas revu Félix.

— J'ai trouvé! Il m'aime, et c'est justement pour cela qu'il ne cherche plus à me voir. Autant que j'ai pu le comprendre, il est d'une nature timide et honnête. C'est parce que je suis mariée qu'il essaie de m'oublier!

Il sembla à la jeune femme qu'une lueur soudaine éclairait son esprit.

— C'est cela. Si j'étais veuve, il reviendrait à moi!

La fille de la Miette se prenait alors à désirer ardemment que le pauvre Barbe mourût. Lorsque sa mère, dans ces mom.ents-lii, avait des paroles de mort pour l'infortuné, elle prêtait une oreille plus complaisante que d'habitude. Depuis quelque temps, elle avait rompu avec M. Jean, sans motif apparent, et bien que celui-ci n'eût cessé d'être galant et tout à fait aimable avec elle.

La sage- femme avait été ouvertement contre la fin de celte liaison.

— Accorde-lui peu, mais, de grâce, ne te brouille pas avec lui. Nous avons besoin de son argent, et ses cadeaux ne sont pas désagréables.

Clémentine n'ayant pas écouté ces conseils intéressés, la mère était restée en relation, avec le teinturier à qui la rupture n'avait pas fait perdre son amour. Elle lui promettait de le réconcilier avec sa fille et elle parvenait ainsi à lui soutirer de temps en temps quelques pièces d'or.

Sur ces entrefaites, après une nuit bien passée, un mieux sensible se déclara chez Barbe.

— Tu n'as pas de chance! dit la Mielte à Clémentine.

— C'est vrai, répondit laconiquement celle-ci en courbant la tête. Ce môme jour, la sage-femme reçut la visite de Salomon.

— Eh bien! lui demanda-elle, le Comté, comment va-l-il?

— Il n'est pas encore morlj

— Il ne va pas mieux du moins?

434 LA l'.i.i.ii; Mii'.i'n:

— Je iitî pense pas.

— Comment, lu n\'n os \rd<. sûr.'

— Il m'est as-e/. difiii-ile il'tHre renseigné.

— Mais, malheuieux, il faut faire attenlion!

— Sois tranquille, j'y suis aussi intéressé que loi?

— D'où vient que lu es mieux vtMii?

— Je suis de mifux en mieux aver l.airoulin qui, drpuis si sorTu; de prison, achève de manger ce qui reste de la fortune de son neveu. (Vest lui (jui a voulu... I);i reste, je me trouve à mon aise ainsi. Il est plus aisé de faire des dupe> quand on est bien viMu (|ue l(»rs(]u'on est déguenillé.

— Je le crois sans peine... El Cailel?

— Il n'est pas toujours d'accord avec son Cdiiiplicc...

— Mauvaise alTaire !

— Pour(iiioi?

— Parce que d'une dispute il peut sortir une dénonciation 1

— Ne crains rien, je veille au grain.

— Tu en as besoin de toutes les manières. Surtout, fais attention au chef de la police de sûreté I

— J'y ferai attention!

— L'écbafaud est là s'il revient à la vie.

— Brr... Je frissonne... Ne me parle pas de ça...

— Veux-tu manger quelque chose? Picste à souper avec nous.

— Merci, c'était bon autrefois, avant ma liaison avec Laurenlin. Adieu 1

— Au revoir, et prends garde!

Salomon était déjà parti. "•

La Miette tiocha la tète.

— Je n'augure rien de bon. Demain, je me mettrai en campagne [lourme débarrasser moi-môme de notre ennemi. C'est une chose terrible que l'on né puisse compter sur personne.

Ce soir-là, Tétat de Barbe fut encore plus satisfaisant que le malin. Clémentine pouvait à peine dissimuler sa consternation ; la Miette alîectait d'être souriante et gaie.

— Pourquoi t'inquiètes-tu? La Métisse m'a vendu de quoi achever la guérisan. Quanl lu voudras, nous lui ferons prendre ce remède souverain.

Le soir, le bonhomme Barbe se sentit appétit et demanda à manger. Clémentine et Miellé lui servirent avec empressement un plat de pommes de •erre.

— Si cela pouvait lui donner une indigestion et le tuer! fil la sage-femme avec un sourire odieux.

La fille ne répondit pas.

i.A i!i;i.Li-: Mii: itk 4So

Barbe ne put manger que fort peu, puis il s'endormit tranquillement.

— Eh l)ien! que penses-tu île cela? dit Clémentine à sa mèro.

— • Je pense qu'il nous enterrera toutes les deux et que tu es condamnée pour la vie à le subir...

— C'est ce que nous verrons.

— Ah!

— Je prendrai la fuite, je m'en irai dans une autre ville, à l'étranger même, pour qu'il ne me retrouve plus.

— Tu auras tort.

— Est-ce bien toi qui parles?

- O.ii.

— Je ne te comprends pas.

— Je veux dire que c'est une mauvaise chose que de quitter son mari. Tout le monde e«t contre vous !

— ■ Oh ! peu m'importe l'opinion des autres 1

— Pourquoi l'expatrier inutilement?

— Est-ce que j'ai une patrie, moi? Est-ce que je tiens à mon pays?

— Puis tu sais que je ne suis pas pour les demi-mesures !

— J'en suis sûre, tu vas me parler encore d'empoisonnement.

— Tu le trompes. Je ne t'en soufflerai plus mot... Tu sais que j'ai un flacon... Je ne te le donnerai que quand tu me prieras de te le remettre.

Clémentine resta pensive.

La Miette mit la table pour le repas du soir.

Aucune des deux femmes ne mangea.

M. Comté n'eût pas beaucoup gagné à écouter à la porte. Pas un mot ne s'échappa de leur bouche pendant tout le dîner.

Avant de se lever, Miette prit la parole.

Elle repoussa le plat de pommes de terre dont le malade avait mangé une portion cl qui était placé devant elle.

— Nous n'aimons pas ça autant que ton mari. Lorsqu'il sera rétabli, il faudra lui en faire souvent à ce piuvre cher homme !

Il est impossible d'exprimer avec quelaccent ironi jue la Miette s'exprimait. Cette femme était bien le génie du mal.

Son intonation moqueuse fit le plus grand effet sur sa fille qui tressaillit comme si un serpent l'eût mordue. Elle saisit sa mère par le bras ; puis, d'une voix, où il y avait à la fois de la colère et de la menace :

— Tais-toi: dit-elle.

Miette se contenta de hausser les épaules d'un air de pitié.

— Couchons-nous. Ton mari n'a plus besoin qu'on le veille! A propos,

456 LA 15i;i.l.i; Mil ITK

M. Joan m'a cliarcri'' df lo sonliailor l(' lionjour. Maltzrr t'^n aliandoii, il ne. t'en vcMit pa-î.

Cl^mcnliiio ('•tiil pAl-^ ot avait les drnts scrrtVs.

— Je te défends de nie parler de cet liommt^ 1

— C'est bon. c'est bon. Mais pourquoi te mettre «mi fureur?

— Parce que tu m'importunes depuis un monicnt.

— Ah! je te fatigue!

— Ne le comprcnd>-tu pas?

ic ne suis pa> assez intelligente pour cela.

— Maintenant je t'ai avertie!

— - ^)iiel carariôre rcvéchel

— Je suis (elle que tu m'as faite 1 - Tu me ressembles fort peu.

— Trop, malbenreusemenl!

— Merci du compliment. Il est court, mais natlcur!

La jeune femme s'était laissée tomber sur sa chaise d'un air accablé.

— Te sens-tu malade?

— J'ai chaud.

— Le temps est en cITet fort lourd. 11 fait une chaleur accablante. Quclipie orage se prépare.

Lq Miette ouvrit la fenêtre. Le ciel était noir et menaçant. Di\ heures sonnaient à une horloge à poids qui se trouvait dans la salle à manger.

— Bonne nuit! dit la sage-femme à sa fille. -•

— Tu restes ici?...

— Je reste!

Une fois seule, Clémentine prit la chaise et s'assit devant la fenêtre. Un moment, elle fut comme absorbée par ses pensées, puis des paroles s'échappèrent do ses lèvres.

— Que fait-il en ce moment?

Elle garda un instant le silence, puis elle dit :

— Mon bien-aimé doit reposer. Il est fatigue sans doute parles travau.xde la journée.

La jeune femme crut voir dans la rue une personne arrêtée et qui semblait considérer la croisée éclairée par la lumière.

— Si c'était lui!

Une idée lui vint.

Elle se pencha et appela :

— Monsieur Félix, est-ce vous? Monsieur Félix!

A coté d'elle, F.;iix était assis. ^P. 461.)

— Non, c'est moi, Paladais, qui viens de fermer le magasin. Clémentine eut un geste de déception. Cependant elle se ravisa.

— N'oubliez pas de mettre le verrou comme il faut.

— Iist-ce que je le mets mal, d'habitude?

— Ce n'est pas ce que je veux dire...

— Soyez traïKjiiilIc, en ce cas. Bonsoir, mis6 Barbe.

LIV. oS. — TlIKOl.OUt: IIEMIY. — LA BELLE MIETTE. — ÉD. J. ROUFP ET C'».

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