‹ La belle MietteChapitre 63 sur 200 · I.IV · texte numérisé non relu

I.IV

459 l.A 1:1:1.1.1: Mil 11

— Bonsoir!

Cléracnfinc n^ntra ilan> lapp irlenient.

— Folle que jV^ais de croire qu'il t'Iail là. Il n'y a (iiie ccl infirme de Paladais qui m'aime d'un amour réel.

Cette femme se trompait en parlant ainsi. 1! y avait un lioinim^. q-ii avait pour elle une affection pion^e et sainte, une alToction honnête et loyale, mai .s qui n'en iHaitpa.s moins ardente el passionnée. Ci't homme n'était autre que son mari el elle n'y pensait pasl

11 était onze heures lors(|ne Clémentine songea à imiter sa mère et à se coucher. Elle voulut fermer la croisée et s'aperçut que la pluie commençait à tomber. Le vent -oufflait avec force.

C'était un véritable orage qui s'annonçait... Le ciel, si longtemps menaçant, réalisait ses menaces...

En un instant, il acjuit la plus grande violenr ■ ''" «^-hir, suivi d'un grondement de tonnerre, illumina l'appartement.

Clémentine craign lii la foudre.

— J'ai peur, dit-elle, j'ai peur!

Un moment s'écoula pendant lequel la tempête redoubla de fiireur. L'émotion de Clémentine ne faisait, elle aussi, que s'accroître. Un tremblement nerveux l'agitait, elle claquait des dents.

— Qu'ils sont heureix de dormir, les autres! murmura-t-elle. lis n'entendent pas tout ce bruit I

Elle aurait pu maintenant éteindre la lumière sans cesser d'y voir. Les éclairs se succédaient avec une telle rapidité que leur clarté semblait continue. "^

— Si je réveillais mon mari! dit Clémentine. Non, il est capable d'être effrayé comme moi, car la maladie lui a rendu l'esprit faible. Ma mère plutôt dissiperait mon épouvante et me ferait compagnie... Mais non, elle me tiendrait ces borribîes propos qui lui so.it habituels, mieux vaut être seule!

Gomme la jeune femme venait de dire ces mots, le tonnerre gronda avec une telle force que les carreaux de vitre semblèrent prêts à se casser.

Clémentine n'hésita plus. Elle s'élança vers la chambre où se trouvait sa mère.

La Miette se levait.

— Qu'est-ce que tu as, que l'arrive-t-il? dit-elle en voyant les traits bouleversés de sa fille.

— Cet orage, cette tempête... Le tonnerre m'effraie... tu le sais... La sage-femme eut un sourire.

— Ah! c'est juste ! Tu es peurease, moi rien ne m'épouvante!

— Tu es bien heureuse.

— Ce bruil m'ennuie seulement parce qu'il m'empêche de dormiri Ta t'es habillée bien vite.

— Je n'étais pas encore couchée.

— Ton mari veille-t-il, lui aussi?

— Je n'en sais rien.

— 11 doit dormir. Dis donc, s'il nous faisait cette surprise agréable de ne plus s'éveiller; mais cela n'arrivera pas !

— Tais-toi ! fît Clémentine.

Comme si le ciel eût été indigné des paroles de la Mictle, un nouveau grondement retentit, plus prolongé encore.

— Le moment est mal choisi pour parler comme tu le fais, continua la jeune femme.

— Au contraire, il ne saurait être plus propice. La nature n'est pas mieux disposée que nous. Ainsi que le dirait la Métisse, le génie du mal règne eti maître.

La sage-femme eut un rire strident.

— Ta gaieté est cynique.

— Tiens, toi aussi tu prends un langage pompeux.?... Et la sorcière, elle s'imagine que je lui paierai ce que je reste lui devoir de son flacon de poison!

Ce mot poison fit sur Clémentine son effet accoutumé. Elle tressaillit.

— A propos, continua la Miette, j'ai oublié de te faire voir la liqueur dite de testament. Elle est rouge comme du sang.

— Qui sait? peut-être y en a-t-il... du sang?...

— Ma foi!... bien souvent j'ai entendu dire que la vieille femme égorgeait de petits enfants pour composer ses breuvages.

— Oh!...

— Qu'as-t!i? Tu es d'une sensibilité étonnante.

— Tu en as si peu, toi!

— Oui, et il a bien fallu que le hasard en mît une quantité quelconque dans la famille.

— Le hasard?

■ — Tu es surprise?

— Pourquoi pas Dioi?

— Tu as envie de faire un sermon aujourd'hui. Tu perds ton temps, car je n'ai jamais cru et ne croirai jamais ni en Dieu,, ni au diable!

Un coup de tonnerre suivit encore ce blasphème. Loin de s'apaiser, les voix de la tempête mugissaient toujours.

La Miette ouvrit une armoire en sortit le llacon de la Métisse et le déboucha.

4C0 1-A nii.i.i: Mil TU-

— NVsl-ce pas que cotio oiloiir e-;l ciJi;.igoanlc? dit-olle à sa fille.

— Laisse- moi !

— De quoi as-lu peur? N'ai-je pas promis de ne te donner celle li(iueiir que qiiand lu me prierais de te la remettre?

— Il est vrai, mais...

— Avoue que la nioil de Barbe l'arrangorail bien... Te reniarierais-lu?

— Quelle question?

— Tu ne voudrais pe;it-tHie pas recommencer... L'expérience n'a pas 6lé heureuse, il est vrai...

— Ne m'<nnui.^ pa<... Autrement je vais le quitter et me renfermer dans le cabinet où je couche.

La Miette cul un sourire diabolique.

— Si une compagnie quelconque l'esl nécessaire et si la mienne l'esl dèsi,-reable, je puis appeler M. Jean. 11 auiail de plus douces paroles que moi, lui!

— La plaisanterie est de mauvais goûl.

— C'est si peu une plaisanterie que si lu vcu\...

— Je sens la colère me gagner!...

— Tu aimerais mieuv alors la société de M. Félix. Clémentine eut un geste d'impatience el ne répondit pas.

— En pareil cas, qui ne dit rien consent, fit la Miette. Sa fille alluma une autre lampe.

— Oùvas-lu?

— Puisque lu ne veux pas me laisser Iranquill::!

— Eh bien?

— Je l'abandonne la place.

A son lour, la Miellé haussa les épaules.

— Fais comme lu voudras !

Quand la sage-femme fui seule, elle s'abandonna à ses pensées.

— Tôt ou tard j'arriverai à mes fins; je veux que ce soil elle-même qui empoisonne le bonhomme. Elle est jolie, je lui trouverai un mari ou un amant qui nous tirera de la position fâcheuse où nous sommes. Nous quitterons ce quartier, el l'on oubliera que Clémentine a eu pour mari un balayeur! Je pourrais bien faire la besogne moi seule, je pourrais bien verser moi-même à Barbe le bouillon de onze heures, comme on dit, mais celle idée ne me plaît pas. J'ai décidé que je n'aurais pas la responsabilité entière de cette action. II faul que ma fille soil ma complice, il faut qu'il y ail entre nous le lien puissanl qui unil, souvenl malgré eux, ceux qui ont commis un crime ensemble ; aulrcmenl elle serait capable de me reprocher plis lard d'avoir agi dans son intérêt, el qui sait? au milieu d'un accès de vertu, peut-être me dénoncerait-elle! En lui

LA belll: miktti-: 4ci

faisant donner elle-même la mort à son mari, je me mets à l'abri et je suis sûre de sa discrétion. Je me venge ensuite de tous ses grands airs de vertu. Oui, elle a l'air de me dédaigner parfois parce que, étant plus jeune que moi, elle a mené une existence moins échevelée. Patience, patience! La Miette alla s'étendre sur sa couche.

— Clémentine s'habilue à l'idée de se débarrasser de son mari. Peu à peu l'envie lui viendra de faire usage de la liqueur de la Métisse. Ce qui est dommage, c'est qu'elle ne profite pas de roccasioD que lui offre la maladie du bonhomme et qui est vraiment magnifique.

La sage-femme souffla la lumière.

Au même instant, un éclair immense illumina la chambre.

— Diable, diable, dit-elle, il paraît que ça ne cesse pas. La Miette ricana.

— C'est Clémentine qui doit avoir peur. Elle est capable maintenant, après être venue me trouver, d'aller trouver son mari!

Miette ne se trompait pas. Clémentine continuait à éprouver une frayeur terrible et songeait, en effet, à se rendre dans l'appaitement où reposait le malade.

Elle hésitait néanmoins.

— Ne ferais-je pas mieux de me coucher et de me mettre la tête dans les draps pour ne pas voir et ne pas entendre?

- Elle se décida à s'étendre sur son lit, comme sa mère l'avait fait.

Les éclairs et les coups de tonnerre devinrent moins fréquents, elle tomba dans une sorte de somnolence.

Quand elle s'éveilla, la tempête avait cessé, mais elle se sentit très abattue Elle n'eut pas la force de quitter ses vêtements et elle se rendormit en restant habillée.

Clémentine avait souvent des rêves, comme nous le savons. Elle en eut un encore : il lui sembla qu'elle se trouvait dans une grotte, sur le bord de la mer, à la suite d'un orage semblable à celui qui venait d'avoir lieu.

Les vagues menaçantes battaient les rochers et le ciel était encore couvert de noirs nuages.

 côté d'elle, Félix était assis.

Elle se sentait rassurée et heureuse auprès de celui qu'elle aimait et qui lui disait de douces paroles.

— Soyons l'un à l'autre, fit-elle dans un moment de passion. Mais une force invincible la sépara de lui et une voix dit :

— C'est impossible I

A la joie succéda alors la douleur.

462 LA BLLLE MIETTE

FiMix avait disparu. Kll»^ ne le vovaii jtlus, mais ollo soiitail qu'un daii^'or icnible !«' mcnaçail.

Kilo se lonlail les mains avec désespoir. Des },'(''mi>semenls sortaient de sa poilrine qu'un cauohomar alTreu\ oppressait.

La Miello apparut toujours dans son riH'(\

— Toi, maina!! !

— Oui. moi. qui viens te dire pourquoi tu no pourrai jamais 6lro ni la niailresse, ni l'épouse de celui que lu adores.

— Ah !

— C'est parce que le bonhomme lîarhe a fait un pacte avec Salan pour que di'sormais tu portes malheur à tous ceux qui auront de l'amoiir pour toi?

— Ce pacte finira-l-il?...

— Lorsque le balayeur mourra!

Tu mens!

— Je dis la vérité!

Et (|u:nd mouira-l-il?

— - Dicn après loi, si tu n'y mets remède. - Tu veux dire si je ne l'empoisonne!

— Oui.

— Le (lacon est-il là?

— Le désires-tu!

— Non, non !

— Puisque je te dis que tu n'as pas à craindre rôchafaud! Clémentine éprouvait la même horreur qu'éveillée, pour donner la mort

à son mari.

Elle resta un instant inerte.

Mais soudain la pensée du danger que courait P\dix lui revint,

— Je désire le voir :

— Sois exaucée, dit la Miellé.

La grotte avait di?paru.

Clémentine se trouvait sur une grève couverte de sable mouvant dans lequel son amoureux était déjà engagé jusqu'à la ceinture.

Le jeune homme semblait ne pas s'apercevoir qu'il s'enfonçait peu à peu. La fdle de la sage-femme vit au premier coup d'œil le danger.

— Félix! appela-l-elle.

Celui qu'elle aimait la vit, eut un sourire et lui dit :

— Comme je me trouve bien ici !

— Mais tu ne t'aperçois donc pas que tu vas disparaître dans cette mer de sable... Mais ne vois-lu pas que dans un moment tu seras englouti, malheureux 1

LA DEL m: .MIKTTE 403

11 eut un sourire triste.

— Je meurs pour toi!

— Q'ie dis-tu là?... Ce n'est pas...

— Cela est, dit la Miette. Ne t'ai-je pas raconté que ton mari porterait malhcnr tant qu'il vivrait à ceux que ta beauté séduirait!

— Mon Dieu!

— Tu es encore à temps pour sauver Félix. Veux-tu le poi.^on?

La sage-femme sortit, en disant ces paroles, le flacon rouge de sa poche.

Clémentine repoussa la fatale liqueur avec terreur.

Elle eût voulu voler au secours du jeune homme : elle ne le pouvait. Une crampe paralysait se.> membres. Elle était obligée de rester à quelques pas de l'endroit oîi il continuait à disparaître lentement.

Fîientôt la poitrine fut entièrement couverte. Il ne restait plus que la tête et le cou.

Félix souriait toujours.

Il souriait encore quand le sable atteignit le menton.

Fiien ne pouvait égaler le désespoir de Clémentine qui s'ap:rçut que la Miette s'éloignait.

— Ma mère, ma mère!

— Eh bien?

-- Est-il réellement vrai que mon mari^oit la cause de tout cela?

— Je le jure!

Elle regarda Félix. Le sable allait atteindre les yeux. La sage-femme continuait à s'éloigner.

— Donne-moi le poison I

— 11 est trop tard, disait maintenant la Miette. Le sable couvrait le fiont.

— Ma mère, ma mère, grâce, grâce! Aie pitié de moi, donne -moi le poison. Ma mère, ma mère !

Clémentine s'éveilla.

— Que me veux-tu? dit la sage-femme, que les cris poussés dans son sommeil par la femme de Barbe avaient fait accourir.

— Le poison, le poison!

— Ne crie pas si lort!

— Hâte-loi, hâte-toi. Je veux sauver Félix!

— Es-tu folle?

La jeune femme avait saule à ba^ liu lit. Elle était en proie a lui'- jr.inde surexcitation nerveuse.

4Ô* L\ IU;i.LK MlKllK

Il iHait à peu pri»N oiiKi liouros du matin. Le jour, un jour grisAlro, pém^trail dans l'appartemiMil.

— Le llacon, je veux le llacon! ii''pélait-elle.

— Si tu y tiens, dit la Miette, je vais le prendre!

— Oui.

La sage-femmo s'tMoigna un instant. Pendant re temps, un niitMix s'opterait dans l'état de Ck^mentine.

Sa mère reparut avec la liqueur fatale.

— Tiens!

La fille de la Miette passa sa main sur son front.

— Qu'est-ce donc?

— Le poison 1

— Ah !

La nu"'moire lui revenait.

— Je me souviens, dit-elle, je me souviens. Quel rôve affreux!

— Que veux-tu faire de ce flacon?

— Rien, rien...

'^ — Tu as donc encore peur?

— Peur! De quoi?

— D'être découverte...

— Il me semblait que l'existence du bonhomme faisait le malheur de celui que j'aime, mais puisqu'il n'en est pas ainsi...

— Qui sait?...

— Que dis-tu?

— Crois-tu que, s'il a véritablement de l'amour pour toi, M. Félix ne doit pas souffrir d'être le rival d'un balayeur, c'est-à-dire d'un homme exerçant le métier le plus vil?

— Tais-loi!

— Crois-tu que ce jeune homme, toujours bien mis, soit satisfait de voir une créature comme toi, pleine de délicatesse et de sentiment, en la possession d'un rustre?

— Maman!

— Ah! tu m'irrites à la fin...

— Pourquoi donc?

— Tien?, voilà le flacon. Fais-en ce que tu voudras; jettc-Ie par lafencti-e si cela le plaît.

— Tu m'avais promis de ne me le montrer de nouveau que lorsque je te supplierais de me le donner.

— Ne l'as-tu pas fait? Et pouvais-je savoir que tu rêvais en me demandant la liqueur de testament? Je ne suis pas sorcière, comme la Mélisse.

Ecoutez, il aiipelle! (P. 472.)

— Tu es aussi méchante et aussi perlide qu'elle.

— Finissuns-e:i ! La porte de la chambre de ton mari est ouverte. Viens ! Tu ne l'éveilleras pas. Il y a justement un bol de tisane sur la table qui est près de son chevet. Quand il s'éveillera, il boira...

La Miette avait saisi Clémentine par la main et s'clTorçail de renlraiiicr.

— Je ne veux pas.

LIV. 59. — TUtODOKE UE.NUY. — I.A UCLLi; MIETTE. — ÉD. J. HOCFF ET C'«. Ll\ . o9

LA BCLLL Mllillt:

— Tu as encore ptnir!... n.'cuU'-inLMit. il laiil i\nc lu aie^ hiou peu île saii^ dans les veines. Tout t'époiivaiile. ..

— Oui, un crime !

— - L'ii crime ! allons donc !

— Que signifie?

— Ksl-ce un crime, lillelle, que de se débarrasser du fardeau qui oppresse ? Est-ce un crime de préférer à une existence de sacrilices , de lionle, de regrets, les plaisirs de la vie. de la jeunesse, de l'amour? Je pui> te parler ainsi, moi qui les ai tous connus, moi qui ai goûté à toutes les ivresses! Vivre comme tu vis, vivre jeune avec un vieil époux, ce n'est pas vivre !

Clémentine paraissait ébranlée. Néanmoins elle dil eucuie ; - Je ne veux pas... Que m'a-t-il fait cel infortuné qui m'aim(3 tant pour q;ie je lui donne la mort?

La Miette répondit :

— Ce qu'il t'a fait? Il a lait ton malheur!

— C'est vrai, mais...

— Cet homme q;:i feint lu bonté, la naïveté presque, est un rusé. Quand je t'ai conseillé de te marier avec lui, ce n'est pas moi qui me suis trompée, c'est lui qui nous a trompées ! Ignorait-il que le bruit courait dans son quartier qu'il possédait un trésor? Igaurail-il qu'on le disait millionnaire? Non, et i! laissait dire. Il atout fait pour que tu tomba^-ses en son pouvoir, tu dois tout faire pour te délivrer de lui !

La sage-femme étreignait toujours le poignet de Clémentine. Celle-ci, peut-être encore sous l'inlluence de l'horrible ciu -hi'iiiar, se sentait comme fascinée.

Elle murmura encore cependant :

— Je ne veux pas!

— Oh! comme je reconnais peu mon sang ! Oh! comme je reconnai.s peu ma tille! Que tu es lâche! Mais puisque je l'assure l'impunité!

— Qu'importe!

— Viens, viens, répéta la Miette en entraînant Clémentine. Celle-ci n'opposa cette fois qu'une faible résistance.

Les deux femmes arrivèrent devant la porte de la chambre de Barbe.

— Tu vois d'ici le bol qui est sur la table! Il suffit d'y verser... Va!

— S'il était éveillé!

— Le beau malheur! N'est-il pas naturel que tu t'informes de la manière dont il a passé la nuit?

— C'est vrai !

— Hàle-toi!

LA r.KLLK >nr.TTi-: 467

Clémentine tressaillit. La Miellé lui glissa le Ikicon dans les mains et 'a poussa.

Sans savoir comment, la jeune femme se trouva au milieu de la chambre.

Barbe dormait toujours. Le bonhomme avait le sommeil dar.

Clémentine se retourna du côté de la porte et vit sa mère qui lui fai-ail signe de se hâter.

La jeune femme ne savait plus ce qu'elle faisait. Elle s'approcha de la table et déboucha le llacon.

Elle eut une dernière hésitation bientôt vaincue par un geste menaçant de sa mère et elle versa le poison.

C'en était fait. La Miette eut un rire silencieux.

La femme Barbe mit ensuite la fiole dans sa poche. Avant de sortir de l'appartement, poussée par une curiosité bizarre, elle alla sur la pointe des pieds jusqu'à une mauvaise commode de bois vermoulu, au-dessus de laquelle se trouvait une glace.

Elle se regarda et eut une sorte de frisson en se voyant d'une pùlcur livide.

Puis elle gagna lentement la porte.

Miette la prit dans ses bras. La méchante femme était ivre de joie.

— Ohl laisse-moi t'embrasser, tu as été magnifique. Ta main n a pas tremblé pendant que tu mettais dans la tasse le liquide qui doit te rendre veuve, qui doit faire notre bonheur!

Clémentine supportait, sans rien dire, les caresses de sa mère,

— Ne fais pas autant de bruit, dit-elle cependant.

— Peu importe maintenant qu'il s'éveille! Au contraire, le plus tôt qu'il aura son compte sera le mieux. Il faut espérer que, cette fois, il sendormira pour toujours.

— Tais-toi, tais-toi, dit Clémentine; je crois entendre sa voix! C'était, en effet, Barbe qui appelait.

— Va, dit la Miette à sa fille qui hésitait.

— Je n'ose...

— Pourquoi donc?

— J'ai peur qu'il ne s'aperçoive de mon trouble...

— Cache-lui ton émotion. Du reste, je ne vois pas pourquoi tu es émue.

— Clémentine! répéta la voix du bonhomme.

La jeune femme se décida à entrer dans la chambre, suivie de la Mietlc, qui craignait qu'elle ne se trahit.

Un rapide coup d'œil montra aux deu>. femmes que le balayeur n'avait pas encore touchi- au poison

Ce fut la Miette qui prit la parole.

4CK i..\ niM.i.i; Mil; m:

— Avez-vons bosoin di^ tiuelqno chosi'?

— Non, j'ai oiitt'iulii «lu l«rtiil «'t j'ai pensé que Clénienlinr él lil ili'j;i levée. C'est lunir cola ijiu^ j'ai appelé.

— Cnninienl étts-voii> rc matin?

— De niieiu en inien^.

— Peut-iîire poiiirez-vous vous lever ce soir!

— Je l'espère I 11 me semble que je me sens appétit.

— C'est bon signe.

— Avez-vous entendu l'orage de celle nuit?

— Ma lille et moi sommes restées levées pres<iuc tout le lemp-^. Clémentine, vous le savez, craint la foudre.

— Ah! pourquoi n'esl-elle pas venue me trouver?

— Elle avait sans doute peur de vous déranger!

— Elle sait bien qu'elle me fait toujours plaisir! Miette poussa Clémentine du coude.

— Parle donc!

Clémentine lit un elTort, mais ne bougea pas. Son mari continua :

— Il est étonnant que je ne vous aie pas entendues.

— Nous avons fait le moins de bruit possible.

— Je vous reconnais bien là. Mais, Clémentine, tu ne m'as pas encoreembrassé ce matin.

— C'e-t vrai, lillette, dit la sage-femme à sa complice, tu parais malade!

— Qu'as-tu? fit Barbe déjà alarme.

— Rien, rien.

— Dépêche-toi alors de réparer ton oubli. Clémentine déposa un baiser sur le front de son mari.

— Que je t'aime, que je t'aime! dit encore ce dernier.

La fille de la Miette ne pouvait s'empêcher de baisser les yeux et d'éprouver des remords.

C'était à cet homme si bon, si affectueux, qui avait pour elle un amour si vrai, qu'elle avait un moment auparavant versé la mort.

Le breuvage était encore intact sur la table. Elle n'avait qu'un mouvement à faire pour empêcher l'empoisonnement, pour que l'infortuné ne mourût pas

Sans doute sa mère comprit sa pensée, car elle eut un geste menaçant qui signifiait :

— Malheur à toi^ si lu l'empêches de prendre le poison! Clémentine qui avait fait machinalement un pas vers la table recula. Barbe toussa.

— Je sens encore ma poitrine malade... Je ne suis pas tout à fait rétabli...

LA BELLK MIETTK 400

— Oui, vous avez encore besoin de soins, fit la Miette.

— M'avez- vous fait de la tisane, ce malin?

— Non, j'ai décidé que vous vous purgeriez.

— Avec quoi donc?

— Avec une purge excellente et qui est dans le bol.

— Ab!

Le bonhomme se leva à demi et prit la tasse.

Clémentine se sentit défaillir. Sa mère, elle-même, éprouvait une certaine émotion.

Avant de boire, Barbe examina la liqueur.

— L'odeur n'est pas mauvaise, mais la couleur est étrange. On dirait qu'il y a du sang là-dedans!

— Je ne crois pas, fit la Miette.

— Enfin tant pis !

Le bonhomme approcha le poison de ses lèvres, mais ne but pas.

— Je ne sais pas pourquoi j'éprouve de la répugnance à avaler cela.

— De la répugnance ?

— • Oui, la même que j'avais h manger la soupe qui me fit tant de mal. Vous rappelez-vous?

Miette jeta un regard foudroyant à sa fille qui paraissait sur le point de défaillir.

Barbe avait toujours les yeux fixés sur la tasse.

— C'est un pharmacien qui a préparé cette purge?

— Clémentine l'a achetée.

— Les pharmaciens se trompent quelquefois.

— Rarement...

— Si ce breuvage, au lieu de me faire du bien, me faisait du mal!

— Ne le prenez pas !

— C'est ce que j'ai envie de faire !

Involontairement Clémentine eut un soupir de satisfaction. Barbe considérait toujours la tasse avec attention.

— Eh bien ! oui, je le prendrai! Après tout, ce n'est pas du poison!

La mère et la fille se regardèrent avec anxiété. Elles crurent un moment qu'il avait deviné leur projet.

Mais, d'un trait, il absorba le contenu du bol.

— Quel mauvais goût! dit-il ensuite.

470 1 A r.i i.i.i: .Mir.iii;

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