L.V BELLi: MIKITL
— Il nous attend...
— Vous êtes donc peintres en bâtiment?...
— Tout juste...
— Eh bien, alors, vous serez les bienvenus, c:ir il y a lon;j;teiii|i ; i\\ir s<in architecte a promis de vous envoyer.
— Nous nous dépôchons...
— Bonjour, mes amis.
— Bonjour, mon brave.
Le garde champêtre n'avait plus aucune môfiance. Les trois vauriens s'empressèrent de quitter néanmoins, dès que cela leur fut permis, la route sur laquelle ils avaient été vus par le modeste fonctionnaire.
— Hein! dit triomphalement Cadet... Ce que c'est que de bien se souvenir du pays et d'avoir de la présence d'esprit... Et toi, ajouta-t-il en se retournant vers Laurentin, toi, qui avais peur déjà!...
— > Si cet homme-là eût exigé nos passeports... Il eût pu nous gêner...
— Nous l'eussions puni de sa curiosité...
— Comment?
— Tu le demandes!... Il était seul et nous étions trois... La route était dése'.te... Je me fusse chai-gé de l'opération, car mon couteau est bien effilé...
— Oh! verser encore du sang!...
— C'eût été nécessaire... dit froidement Cadet en haussant les épaules... Puis il murmura entre les dents :
— Imbécile et poltron!...
Ce fut de cet incident que parlèrent un peu plus tard Saloraon et Cadet...
— As-tu vu?... Il claquait des dents en présence du garde champêtre... Décidément, sa poltronnerie peut nous trahir d'un moment à l'autre...
— Il est dangereux en efïet...
— Il faudra que nous nous ariangions pour... Lais>e-moi réfléchir sur Ifi moyen...
Cadet reprit au bout d'un instant :
— Je serais d'avis de ne pas coucher cette nuit dans une auberge.
— !\Ioi. je ne suis guère partisan, dit Salomon, de dormira la belle éloiloî
— Qui te parle de rester en plein air?
— Toi, il me s(!mble!
— Tu m'as mal compris.
— Kxi)li(iue-toi mieux!
— Nous arriverons avant la nuit à une grotte que je coii;kii- ei c est la que nous pourrons établir notre domicile jusqu'à demain matin. Nous arracherons de l'herbe pour nous étendre.
— Je préférerais un bon lit.
500 l.A lU.l.l.K MlKiri-
Cadet cligna df l'a-il ol di'sii;na l.aiiicntiii, (|iii iiiarrliait «iiiolqiios pas en avant.
— Bon! dil le juif, j'ai lompiis...
— Soiils dans iiiio i^rullo, à plusieurs kilomètres de toiilc hahitatioii, il nous sera facile...
— Suffit!
Les dou\ misi'ral)l('s iiàtiMt'iil le pas pour rejoindre celui (ju'ils nié(lii;iient de dépouiller. Ils avaient jieur (pi'il ne conrùt des soupçons en les voyant s'entretenir si loni,'tenips.
Ils lui (iront part de leur projet de ne pas pas.ser la nuit dans une aubcrj^e.
— 11 faut, dit Cadet, laisser le moins possible de traces. C'est la prudence qui l'exilée! Et puis il y a le garde champêtre que nous avons rencontré... 11 saura bien que nous ne sommes pas allés chez M. de Sainte-Réparade...
— Mais nos piovisions sont épuisées.
— Nous nous arrêterons au premier hameau que nous rencontrerons pour les renouveler.
Laurentin, sans méfiance, consentit à tout ce que l'on voulut. Les trois bandits achetèrent des vivres à un petit village où on leur vendit du pain, du vin et divers comestibles à un prix modique, puis ils se remirent en marche.
A peu près à la même heure où M. Comté rentrait à Marsedle après sa perquisition de Saint-Giniez, ils arrivèrent au refuge dont Cadet avait parlé.
Cette grotte pouvait bien avoir été un repaire de bandits. Située dans un pays morne et désolé, dans un vallon formé par des collines arides, l'entrée en était parfaitement dissimulée par un énorme bloc de pierre.
Les trois complices étaient très fatigués.
— Je ne vois pas, dit Salomon, où nous pourrons arracher de Therbe pour en faire des lits.
— J'avais oublié que ces collines, fit Cadet, ne brillent pas précisément par la végétation, mais, qui sait, nous trouverons peut-être de la paille dai;s notre logis provisoire!
— En vérité !
-- Cela ne m'étonnerait pas! Puis, du reste, n'avons-nous pas nos manteaux?
— Des manteaux, c'est peu!
— En effet, dit Laurentin.
Cadet, une fois dans la grotte, laissa ses compagnons sous la première voûte et s'enfonça dans le repaire en battant son briquet. Il revint l'air désappointé.
— Rien, dit-il, il n'y a rien!
LA BIELLE MIKTTE
Salomon el Laiirenlin s'éteiidiiriit sur le >al)lc qui parsemait l'entrée de. la caverne.
— Ma foi, lit en riant le dernier, ce n'est pas trop dur!
En faisant leurs achats, les bandits avaient eu soin de se procurer des chandelles de rùsine dont la lumière les éclaira bientôt.
Les provisions furent élalécs et le repas commença assez gaiement.
Salomon seul était pensif. Cadcl faisait boire Laurentin qui ne demandait pas mieux que de s'étourdir.
— A la santé de la police! dit l'assassin du maçon.
— Oui, à celle de M. Comté!
— Ne vous moquez pas trop de lui! murmura Salomon. Je le verrais apparaître tout à coup, à la tète d'une brigade de gendarmes, que je n'en serais pas étonné !
— *Veux-tu te taire, oiseau de triste présage, descendant de Judas Iscarible!
— Je bois à la belle-sœur, Laurentin. Dis donc, comme elle devait se trouver mal à l'aise derrière le rideau rouge!
Le meurtrier devint pâle.
— Voilà une mauvaise plaisanterie, fit-il. Cadet lui versa de nouveau à boire.
— Allons, allons, ne fais pas attention! Laurentin ne tarda pas à se plaindre du sommeil.
— Eh bien, dors, idiot!
— Demain, nous nous remettrons en route de bon malin, n'est-ce pas?
— Certainement.
— Alors, bonne nuit !
Salomon et son complice se regardèrent.
Laurentin prit son manteau et alla s'étendre à quelques pas des deux bandits.
Un instant après un ronllement sonore leur apprit qu'il était dans le monde des rêves.
— Eh bien, dit Cadet, est-il à notre discrétion maintenant? Pouvonsnous faire tout ce que nous voulons sans crainte que l'on ne nous dérange?
— C'est vrai.
— Où a-t-il placé les louis?
— Dans sa ceinture.
— Parfait!
— Une fois que nous lui aurons pris son argent, comment quitter ces lieux?
- Piien n'est plus facile. Tu verra-...
502 LA HKLl.i; MIKIIE
— Où achèverons-nous de passer la nuit?
— Il y a, à trois ijiiarls d'heure d'ici, un villa,i;e où sr trouve un caliaret borgne dont je connais le propriétaire. C'est nu hoinnie >ùr.
— Faisons vite le coup alors !
Liurentin prononça en ce moment quelques paroles :
— Ma femme... mes enfants... grice!
Cadet sortit son couteau.
— Tu ne vas pas le tuer, au moins? demanda Salonion.
— - Je tâcherai.
— - Il est aisé de lui prendre la bourse sans qu'il s'éveille.
— Pas si facile que tu ciois, surtout s'il continue à bouger comme n)ai'itcnant.
Laurentin rêvait toujours.
— Ce n'est pas moi qui ai tué ma belle-soeur, c'est Cadet!
A ce moment le voleur s'était penché vers lui et touchait la ceinture. En entendant son nom. il eut un mouvement brusque.
Le dormeur s'éveilla.
Il ne fallut pas beaucoup de temps à Laurentin pour deviner quel était le projet de son complice.
Il saisit le bras de Cadet qui, furieux, allait le frapper de son arme.
— Xhl misérable!
Le meurtrier fit un effort pour se dégager, mais en vain. Laurentin, se sentant perdu, s'il faiblissait, avait toute l'énergie du désespoir.
— Viens donc à mon aide, dit Cadet ii Salomon. Prends celte pierre et écrase-lui la tête.
Mais Salomon ne bougea pas.
— .Ma foi, arrangez-vous comme vous voudrez... Qu"est-:e que cela me fait que l'un ou l'autre soit vainqueur!
— Maudit chien! Tu...
Cadet n'acheva pas. Son adversaire était parvenu à se relever à demi.
Il fit un bond en arrière. Laurentin se dressa tout à fait et sortit un stylet qui était dans sa ceinture, à côté de la bourse renfermant les quinze cents francs.
Les deux, hommes, debout, se trouvèrent en face l'un de l'autre, le regard plein de haine, tenant chacun leur arme à la main.
Laurentin, oubliant sa lâcheté , ne songeait qu'à se défendre et à se venger. Cadet avait résolu d'en finir avec celui qu'il avait entraîné au crime.
Quant à Salomon, il semblait complètement indifférent.
Assis près des restes du repas, il regardait d'un air narquois les deux ennemis.
LA liELLl-: MIKTTK :i03
— Cela ne me déplaît pas! lit-il en se frottant les mains.
Après sï'lre observes un inst:int, Laureiilin et Cadet s'alhuini-n'iil n\rc. fiire ir.
Le premier coup l'ut porté par Laurenlin, qui atteignit l'assassin du luaron à l'épaule. Celui-ci riposta immédiatement par un autre coup qui fut reru dans le bras.
Les adversaires se saisirent ensuite, s'entrelacèrent, se lardèrent de coups de couteau.
Cadet frappa dans la figurede Laurenlin, qui eut une sorte de rugissement et atteignit la poitrine de Cadet,
Cinq minutes s'écoulèrent pendant lesquelles cette lutte terrible dura.
On n'entendait qu'imprécations, blasphèmes, cris de triomphe, cris de rage sous la voûte de la caverne.
Salomon applaudissait et riait aux éclats.
— Quel bonheur de voir une pareille bataille!
Il faisait tout à fait nuit. Il n'y avait pour éclairer cette scène que la lueur jaunâtre des chandelles de résine que Salomon élevait parfois pour mieux regarder les visages grimaçants des bandits.
Les hurlements ne lardèrent pas à cesser. Laurenlin tomba le premier; il avait reçu un coup de couteau dans la gorge.
Cadet n'eut pas la force de se réjouir, lui aussi était grièvement blessé.
Il eut comme un soupir et s'aiïaissa. Le stylet de son ennemi était entré jusqu'au manche dans le côté.
Salomon riait toujours.
— Les imbéciles ! Us se sont mis mutuellement hors de combat. Le< deux misérables étaient cependant encore vivants. Laurenlin râlait.
Cadet passa la main sur son front baigné de sueur et de sang.
— J'ai soif! dit-il.
Salomon s'approcha de lui en ricanant :
— Que faut-il à monsieur? Du vin?
— Je préférerais de l'eau!
— Ah!
— Dépêche-toi de m'en donner... Allons!
— Je ferai observer .ï nionsieur que je ne suis {as son serviteur!
— Vil coquin!
— Monsieur est loin ù oUe poli.
Cidet essaya de se soulever.
— Je vais te punir...
Il retomba avec un cri Hp dnnleur.
504 LA UILLE ftl I li T 1 t)
— Eiïorts superflus, il faut siiltir mt^s insolciicos ! dit le juif,
— Malheur à moi !
S:ilomon s'élail assis sur une grosse picrn". Il lui l'iiit facile de voir que Laureiitin iHail perdu,
— Eh! ch ! nous pourrons hienliM partat,'er les quinze cents francs! dil-il.
Cadet se souleva sur le coude.
Il adoiu'it sa voix :
— Salomon, mon cher Salomon, tu scrai.s bien aimable de me donner un peu de l'eau qui se trouve dans ma gourde, pour éteindre la soif ardente ipii me dévore. Je hrùle... C'est la fièvre déjà... Je souiïre...
— On ne menace plus maintenant, fit le juif, ou n'insulte plus {larfo que l'on est faible, parce que l'on a besoin de moi!... Mais c'est moi qui, à mon tour, ris et me moque. Idiot, tu crois que je suis priît à te porter secours, tu te trompes! Tu ne calcules pas qu'il est do mon intérêt que lu meures, ainsi que ce malheureux Laurcntln!
Cadet se sentit frémir.
— Je gardcr.ii pour moi seul les quinze cents francs !
— Que vas-tu faire?
— Je vais l'achever et lui aussi.
— Infâme... Si lu approches!...
— Sois tranquille, je ne me mettrai pas à la portée... Je suis prudent...
— Tu es lâche!...
— Tes injures me font peu... Je préfère ton or... D'ailleurs, je ne lais que profiter des leçons que lu m'as données... Je me servirai mémo de la pierre avec laquelle lu me disais d'écraser la tète à ton ennemi.
— Salomon!
— Oui. c'est avec celte pierre que tu feras le fatal voyage.
— Grâre!
— De la pitié ! Tu m'as dit toi-même souvent qu'il ne fallait jamais en avoir !
— Grâce! répéta Cadet.
Salomon se mil à fredonner.
Il réunit tous ses efforts pour soulever la pierre qu'un moment aupar.ivatit l'adversaire de Laurentin lui avait indiquée.
— As-lu fini de recommander ton âme lï Dieu?... C'est ainsi, je crois, que vous appelez, vous autres chrétiens... se préparer à mourir.
— Tu ne plaisantes donc pas?... Je n"ai pas commencé à...
— Tant pis!...
Cadet se roula sur le sable sans pouvoir se relever.
De toute sa Imuteur, il lui laisia tomber la pierre sur la lele. (l*. oOj.)
Il voulut saisir les jambes de Salomon et le renverser.
Mais celui-ci avait fait un pas en arrière pour mieux prenilre son 6lan.
Il sY'Iança vers le bandit et, de toute sa hauteur, lui laissa tomber la pierre sur la tt'tc.
Un cri étoufft'', ce fut tout ce qu'entendit Sabtnion.
Le meurtrier du mar.on, l'assassin de la be'.lc-steur de Laurontin. ava;t rer.dn sa vilaine ûmc ;i Dieu ou ;i S;ilan.
LIV. Cl. — TlltuDOnt IIKMW. — L\ IIKLLK Mi:;TIE. — KO. J. nOLTK Bf C». ' IV. 64
ii(n) l.\ i; I I I I Mil II' i:
SulumiMj o'il un soupir ilc salisraction.
— A l'autre nminlcna;;! 1
Il (Mili'va la piiMMV. ci. i\uo'u\\\c ci' scrlrral U\\ cutlnrii au crimi^, il ii'dsa pas iv);ai-der dans quel êtal m- trouvait la UHc df Cadet.
Il alla vers Laureiitiii (|ui scmlilail iiiseiisilile ol ne râlait plii^.
— Pauvre diulde. il n'en a jas iMuir l()n,::t.Mnps ! C'est éL'al, il faul pri'ndre mes ju'^caiition--... Il vaut mieux l'achever 1
Il leva la j)ierie,
A ce moment, par liasard, la malli-iureusc victime ouvrit les yeux.
Son rejL'ard eut une expression étran,;'.' en se (ixani sur son liourroau. I! y eut du désespoir, d^- la menace sur son visage.
Son bras (il un mouvement comnn' ])0 ir parer le coui» et lui écrasé ain-i (jue la léie.
Salomon s'essuya le Iront comme l'avait fait Cadet un moment auparavant.
— Les quinze cent- francs sont gagnés. Il ne reste plus qu'à Icp!\-ndre.
Il se pencha vers Laurcnlin et lui enleva i)resleme;it la ceinlurc.
— Bon! Les qi:inzo cents francs doivent réellement y être... Je les sens! Il véi ilia le contenu de la ceinture à la lueur de la chandelle de ré>ine.
— Tiens, il y a cent francs de plus que Cadet ne l'avait dit. Au partage il voulai! me les voler! Dire que c'est moi (lui le voIe.au contraire... Kniin, jr n'ai pas perdu ma journée!
Salomon enferma dans un havresac les provisions, réunit les bagages.
— Restcrai-je jusqu'à demain ici à côté de ces deux cadavres?... No:i, je sens nue je ne dormirais pas, et la veillée serait trop pjnible !... Parlons et passons, s'il le faut, la nuit à la belle étoile!
Le juif but plusieurs' gorgées de vin, chargea tout ce qu'il put sur ses épaules et sorlit de la grotte.
La lune brillait au ciel avec une infinité d'étoiles.
— Quand j'aurai franchi la frontière, fit le bandit, je serai sauvé!
XLVIH
c L È M I : N T I N I-: r; n prison
Il est facile de comprendre quel bruil lit à Marseille l'arrestation des deux em.poisonneuses et le récil de la mort de Barbe.
M. Comté, Polytc et toutes les personnes qui avaient contribué à mettro
LA BKIJJi MIKiri': 507
riiire !<■> mains île la jiislice la Miotle et sa (ille devinrent les héros da jour.
Cepemlant le chef (le la police (le sùrelé iiY-tait pas coiitc.it. Il eût voulu voir aussi en prison le> assassins de Sainl-(iiniez cl Saloinon, le «■ompiice de Il sa.L'e-iemme.
II rouilla tons les endroits dr Marseille où ils auraienl pu se réfugier, lit sai-v.'iller les navires en prii-tanre et envoya les signalements à toutes \r< lulorités d" la contrée.
— Aussi, disait-il. ]ioun]uoi tout de suite apr(''s ma disparition s'est-ou (unprcssé, après une inslraclioii sommaire, de relâcher Laurenlin et Cadet contre qui je m"(3tais fait fort de trouver des preuves?
11 (^'tait furieux en parlant ainsi, mais il n'osait pas trop ('dever la voix, parce que la bévue avait été commise par plus puissant que lui.
— Ah! si M. de Marillan avait été encore procureur du roi! se contenlait-il de murmurer, il n'aurait pas fait cela. A propos, ajoutait-il , j'ai des nouvelles de M. Georges et de la belle Diane de Méricourt! Ils se portent bien. I.c mariage n'a pas changé M'"^ Diane; elle est toujours aussi bonne et même aussi jolie qu'à l'époque de la mort du chevalier de la Torche.
M. Comté fit une descente chez la Métisse, quoique aucun aveu des ruipoisonneuses ne compromit la sorcière.
11 en fut quitte pour sa peine. La vieille, maigrie la surveillance dont il avait ordonné qu'elle fût l'objet, avait disparu sans plus se préoccuper d'Ariel- Ti<té.
Pendant ce temps-là, Miette el Clémentine étaient au secret. Leur allairc ^"instruisait rapidement.
Tous les jours, elles subissaient des interrogatoires, tandis que l'autopsie du bonhomme Barbe et l'analyse des matières que le docteur Céret avait trouvées dans la chambre prouvaient que le balayeur avaitabsorbé un toxique auquel on devait attribuer le trépas.
La Miette s'était enfermée dans un système de dénégations absolues.
Quant à Clémentine, après avoir fait des aveux partiels, (die s'était rétractée en disant qu'elle n'avait pas la tète à elle quand on l'avait arrêtée et fjue la gravité de l'accusation lui avait fait pi-rdre momentanément la rai^irn.
Le jour du jugcuK'nt fut lixé jjIus de deux mois après le ciunmencement de l'instraction.
Deux ou trois jours avant le transfert des accusées à Aix, où elles devaient comparaître devant la cour d'assises, Félix reçut la lettre suivante ipn lui fut remise par un des parents du gecjlier de la prison où la .Miellé et sa lille étaient détenues :
50S i.\ i;i:i.i.i; MiiiiiK
« Monsit'iii'.
" ('.tiiiniic vous (IcMv. nie iiit''|tiis(îr, (piil dédain viuis dmcz avoir poiir iiKii 1 Nous in'avo/ friif lioiiiirlr cl je ne siii'^ iiu'uiic \Mc cl inisrralilc crratiirc i]Mc Ton aofiist' il'mi crime oilicii\!
" Dans (iiiclijiic^ jours, je vais parailrc drvaiil mes jime^. (Jii • iVroiil-ih de mtii? Je riLMiorcl rciil-i'lrc m'ciivcri'onl-iU jxirlcr ma tèlc sur rccharaiid, poiil-èlre me coiidamiicroiil-il- à une caiilixilc pcriicliielle. car je n'csiicre pas
qu'ils paissciil ii.e roi'oïKiailrc iniKicc.lc, malurc les c-péi-aii.es ([iic donne
mon avocat I
« Hiioi qu'il en suit, (pioi qu'ils fasvenl de moi, ils nu^, Irouveront. je vous le jure, résignée à mou sort.
« Je n'ose solliciter votre pilié, j'ose encore moins solliciter une vigile de vous; cependant, si vous ne dédaig-niez pas de venir me voir, vo is pouriie/, m'être fort utile et m'aidcr à réparer une mauvai-e action.
«< Celle qui voudrait pouvoir se dire
i( \ (lire dévouée amie, « Oi.KMi:\Ti>;i:. »
Cette lettre était réJi!,'ée d'une façon assez sin.rulière. Clémeulinc n'y parlait ni de son inn.ocencc ni de saculpahililé. Peut-être cela lui répu,i:nail-il de mentir ou de dire toute la vérité à celui qu'elle avait aimé cl (|ue sans do:ile elle aimait encore; peut-être craignail-e'le (lue cet éciil ne tombai entre les mains de la justice et que celle-ci ne s'en fil une arme contre elle.
Télix fut vivement impressionné par ces liiznes. comme il l'avait été du leste par la nouvelle de l'arrestation de la Miette et de sa fille.
La pensé' de voir la jeune femme lui était déjà venue. Il avait mémo l'ail des démarches ii ce sujet, mai>; on lui avait répondu que l'on ne pourr.;:l prendre sa demande en considération qu'après le secret.
Dès qu'il sut que son désir était parla,;.'é par Clémentine, il revint à la charge.
Le secret était bien levé, cette fois, mais il se présentait un obstacle.
Félix n'étant pas parent des accusées et celles-ci n'ayant pas fait d'aveux, un ordre du chef de la police de sûreté ne suffisait pas.
Il fallait que M. le procu:eur du roi visât la permission.
Le jeune homme ne reçut l'autorisation de voir Clémentine que la veille de son départ pour Aix.
Dans l'intervalle, on lui remit uneaulre lellre beaucoup plus pressante que la première,
« Monsieur Félix.
« J'espérais vous voir hier, j'espérais que vous auriez répondu à mon appel. Quel a été le motif qui vous a empécii'' de prendre le chemin de mon cachot?
LA ni: lu; militk
« Je pars demain.
« Venez, venez, venez! C'est de Paula (jue je veux vous enlreienir.
« CLÉMi:N'ri\i;. <>
Félix s'enipi'essa de si' [•eudre, dès (jii'il Ir put. ;'i la iirisoii des Présentincs.
Il était fort troublé quand on lo conduisit devant la nialhenreiise leniiiiipour laquelle il avait toujours eu une secrète sympatiiic.
L'émotion de celle-ci n'était pas moins grande.
Ce fut dans le parloir qu'eut lieu l'entretien.
Clémentine était séparée de Félix par deux grilics de fer.
Il y avait une demi-obscurité dans la salle. Us ne pouvaient .uuère apercevoir les traits l'un de l'autre.
Us restèrent un moment sans parler.
La créature perverse qui avait trompé d'abord et fait mourir ensuite son époux ne pouvait retenir ses larmes.
Elle garda un instant le silence, puis Félix entendit le bruit de ses sanglots.
— Misé!
Les pleurs de Clémentine ne s'arrêtèrent pas.
— Misé!
Il fallut un instant avant que raccusée prit la parole.
— Pensiez-vous, la dernière fois que vous m'avez vue, que vous me retrouveriez dans cet état?
— Rassurez-vous, on vous rendra la liberté, on vous acquittr-ra! Clémenli'^,e hocba la tête.
— On ne punit que les coupables, et vous êtes innocente... La fille de la Miette ne répondit pas.
Félix répéta :
— Vous êtes innocente, n'est-ce pas?
Les sanglots redoublèrent de l'autre côté de la double grille, mais Tempoisonneuse ne se dit pas faussement accusée.
Félix à son tour pleara.
Quelle était la cause de sa doubuir? Il n'aimait pas cependant Cléuunlini" d'amour puisqu'il n'avait cessé de icgretler Paula, et il n'avait aucuni; raismi apparente d'avoir pour la veuve de liarbc une alTeclion d'un autre genre.
La jeune femme recommença à parler la pi-cmièrr.
— Monsieur Félix, avant de vous retirer, en me nnqirisant plus ijue jamais, en me maudissant, daignez m'écoutcr.
Le jeune bomme se rapproclia de la grille.
— C'est mon histoire que je veux vous raconter. Elle est courte, et je ne vous demande qu'un peu de patience et d'attention. Puis-je pailer?
.MO I A ni i.i.i; MiK rri:
— V(iiis le poiiYt'/.
— Oh! meni, morriî
(".It-iiuMitiiio lit uni> Icu't'-rr paii-t' |it'ii(laiil hKincllr Ir cuiiliciiiailit' piil \(iir .iir«M!o l'ssiiyail son visaL'c.
— Dans les ronvorsalioiis assiv, inn^ncs ipii' nous avoii- eues oii<rniIilr. il fsl liiujours une rliosi' tloiil vous aviv. ('vitr lif parler. (Vcsl di' volic raiinllc de vnlic inrrc
!•<• ma more?
— Oui, (le celle qui vous a domié le jour.
— Kilo devait èlrc bonne à en juger |)ar vous, car, plus ipie persmme, je, erois ipn» les enfants seuil l»eauroup ee ipie les |tarenls les f(inl.
— On a vu des prri'< nnsèraldes (>l di's lil^ IninuiHes.
— <'."esl vrai.
— De même ipic l'on a vu de> fripons avoir ]hiui- parenls des irons liè> honoral.l.s.
— ("/est eni'ore vrai. Mais revenons à ce (pic je vous disais loiil à l'heure. N'est-ce pas (pic vous avez aiuKÎ et respecte^ ceux à (pii vous devez la vie?
— Je ne me rapiielle plus mon \)cvc, mais ma mère (•lait la plus sainle et la plus digne des femmes.
— Elle n'a jamais mis sous vos yeux que de hons exemples, elle ne vous a parlé que de la roule de l'honneur qu'il e<t la-cessaire de suivre, que des vertus qu'il faut pratiquer.
— Eh i.ien?
— Moi, il n'en est pas ainsi. Mon père, comme vous, je l'ai à peine •connu I Cependant ses traits sont encore pn^sents à ma m(''moire.
— Ah:
— Il me semble le voir, il me semble qu'il me prend sur ses g-eiiou\! 11 était bien triste, mais il était bien bon... Ses yeux étaient rougis parles larmes et par les veilles... Car ma mi'rc l'entraînait... Il y avait du luxe autour de nous... Tout à coup le pauvre homme changea... même envers moi... 11 était devenu brusque, emporté, colère... Un feu sombre brillait dans son regard... J'ai su depuis qu'il avait la passion du jeu... Mais qu'arrive-t-il? Ma mère n'est pas reiitrée depuis la veille... On parle d'escroquerie et de suicide... Mon père s'est tué pour échapper au déshonneur, tandis que sa complice est arrêtée...
Félix montra la plus vive agitation.
Clémentine, non moins troublée, continua :
— Ma mère fut mise en prison. Combien y resla-t-elle? Je l'ignore! E\k ne me reprit que longt. mps après. Elle venait de se marier avec un homme
LA BEL m: MlETTi: :;ii
qui, au lieu d'êlrc bon et résigne ((iiiiiiie mon pauvre père, élait brutal cl la iialtait. Néanmoins, je crois qu'elle la préféré à son premier époux... Un éclair i»a-sa dans l'd'il du contremaître.
— Dites donc qu'elle l'aimait mieux que son premier amant I La femme de Barbe fut étonnée.
— Vous avez raison, lit-elle cependant avec douc».';ir, je ne suis pas n;i? enfant légitime.
Félix se sentit honteux de son mouvement.
Il voulut réparer ce que ses paroles avaient eu de dur; Clémentine ne I li donna pas le temps de parler.
— Mon beau-père ne me regardait guère. Il me laissait libre de faire tout ce que je voulais, et ma mère ne s'occupait pas plus de moi. Quand son mari, car celui-là était bien son mari, mourut, j'étais un mélange assez étrange de bonnes et de mauvaises qualités; cependant, je dois le déclarer, plutôt de mauvaises que de bonnes. J'étais gourmande, vaniteuse, indocile, seulement je n'avais pas d'amant. La Miette se chargea de m'en donner un : le misérable aiquel elle me vendit!
La jeune femme se couvrit le visage de ses mains. Le contremaître était ému,
— Je ne veux pas me faire meilleure que je ne le suis, fil Clémentine, ]>' ne soulTris guère de ma nouvelle position. Mais était-ce ma faute si je n'avais aucun sentiment de pudeur, si je trouvais toute naturelle une existence dévergondée à laquelle celle qui aurait dû me donner de bons conseils me poussait au contraire?
— Pauvre créature!
— Vous me plaignez?
— N'êtes-vous pas digne de pitié?
— Merci, mais ne vous hâtez pa?. de m'excuser.,.
— Continuez votre récit, dit M. Félix.
— Non contente de m'encourager au vice, ma mèr.? me donnait l'evemple... Mon beau-père mort, elle eml)rassa, comme vous le savez, l'étal de sage-femme, l^ile ne se gênait pas pour faire devant moi un atroce jeu de mots : « Je suis, disait-elle en riant, sage-femme, mais je ne suis point une femme sage. » Elle se vantait presque de son immoralité. C'était révoltant. Elle m'exhortai! à choisi:i\(i> gens riches et non pas à satisfaire mes caprices. Je vous deminde pardon de vous raconter toutes ces choses qui doivent soulever votre cœur hunnéle, mais je veux que vous méjugiez avant ceux qui jwononceront bientôt sur mon sort!
Clémentine, après une courte j)ause, reprit :
— Ce fut ma mère qui me maria avec le bonhoinme lîarbe, ce fut elle qui, troyant cet homme riche, le trompa en lui persuadant que j'étais vertueuse el