L AMOUR DE CLAIRE
Ce fut Claire qui commença d'une voix émue.
— Je t'ai dit comment est venue mon a^ection profonde pour Auguste, il y a plus d'un an. Eh bien ! sache maintenant que nies parents veulent m'en faire épouser un autre!
— Ce n'est pas possible!
— C'est vrai.
— Et cet autre est sans doute vieux et laid.
— Non, c'est un jeune homme, mais ce n'est pas celui que j'aime.
— Tu t'es jetée aux genoux de ton père, tu l'as prié de ne pas te sacrilier, tu lui as avoué que tu avais pour...
— Je n'ai rien fait de tout cela, Diane !
— Mais alors?...
— Auguste a été renvoyé de chez mon père avec menace d'être traduit devant les tribunaux. Il est déshonoré, il est regardé chez moi comme un monstre d'ingratitude, comme un voleur !
Claire se jeta en pleurant dans les bras de M"" de iMéricourt.
— Est-ce possible, ce que j'entends? dit celle-ci.
— Hélas I... Auguste est cependant innocent, j'ensuis sûre, il est accusé
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injiistiMiKMit.Kl sais-tu riinmme qw jo crois roii[Kil)lt>? C'i'U jinliMiiiMit celui quii l'on vtnil nu* donner pour mari.
— i)\\>' nio raconlt^s-lu la'
— 01» I une liien trisle liisioire. l>oiito. Il y a quinze jours, j'eus une assez longue entrevue avec mon ami.
« — Claiie, me tlit-il d'une voix urive, jai une demande à vous faire do;it dépendra le bonheur de toute nui vit\ Voulez-vous que je sollicite votre main? •>
Je ne répondis pas d ahord, tt'IiemtMit j oiais ùmuc.
Il interpréta défavorahlemcnt mon silence. Je vis son regard se voiler et se remplir de larmes.
<> — J'avais (TU..., lialluitia-t-il.
A ce monvuit je levai les yeu\. Il lui sans doute tant d'amour en moi tpi'il poussa un cri de joie.
' — Claire, ma fiancée!
" — .\u^uste I
< — .Mors, lit-il avec un tremblement dans la voix, vous consentez...
«- — Je n'aurai pas d'autie époux que vous... »
Je devais aller, ce jour-là, avec ma mère visiter une de ses amies. Il fut entendu que ce serait pendant ce temps qu'Auguste parlerait à mon père.
Notre absence me parut longue; l'anxiété et l'impalience dévoraient mon cceur.
Nous revînmes enfin, mon émotion était profonde. Elle n'eut plus de bornes, lorsque nous vîmes mon père qui paraissait consterné.
« — Savez-vous ce qui arrive? dit-il. J'avais dans la caisse une somme importante pour mes paiements de ce soir. Je m'éloigne un instant en oubliant les clefs. A mon retour, je veux prendre quelque argent... Plus rien, la caisse est vide... La somme sur laquelle je comptais a été enlevée.
Ma mère était atterrée.
« — Et ne soupçonnes -tu pas... '^ »
Mon père eut l'air sombre.
« — Je soupçonne, en effet, mais je ne puis encore...
« — Ne sais-tu pas qui est entré dans ton bureau pendant ton absence?
« — Il n'y a qu'une personne : Auguste! »
Quoique je fusse encore bien loin de croire que l'on accusât mon ami de ce vol, je sentis un froid au cœur.
« — Êtes-voussûr qu'il n'y ait eu qu'Auguste ?...demandai-je >Ki mon père.
Ce dernier eut un mouvement d'impatience.
« Je n'en sais rien; si j'avais été là, on ne m'eût pas dépouillé.
« — Comment vas-tu t'arranger pour tes paiements? dit ma mère.
LA HKLLK MIETTE 53
« — J'ai envoyé prévenir notre cousin Tliunia^, ijui nie fi'ra les avances nécessaires, en attendant que je puisse retirer mes fonds... Ali! si je connaissais... »
A ce moment, Auguste entra. Mon père fut glacial avec lui.
« — Âvez-vous été chez M. Thomas?
« — Oui, monsieur,
« — Eh bien I que vous a-t-il répondu?
<» — Il va venir !
« — C'est bon, retirez-vous! »
Auguste sortit et ma mère s'avança vers mon père.
« — Tu es bien dur avec ce garçon. Que l'a-t-il fait?
u — Ce qu'il m'a fait?... C'est probablement lui qui m'a volé. «
Je sentis mes forces m'abandonner.
<' — Que dis-tu là?
« — Ne vous ai-je pas appris qu'il n'y a que lui qui, pendant mon absence, soit entré dans le cabinet?
« — Comment le sais-tu?
« — Le garçon de magasin me l'a assuré.
« — Enfin, il l'a vu sortir?
" — Non, Jacques s'est éloigné un moment
u — Mais, alors, comment croit-il que personne autre qu'Auguste n'a pu pénétrer?...
t( — Parce que tous les autres commis étaient occupés en ce moment et que, si quelqu'un fût venu du dehors, la sonnette de la porte n'eût pas manqué d'avertir. »
Ma mère se tut. Évidemment, elle commençait à penser comme mon père.
Mon énergie me revint un instant.
" — Mais c'est alTreux! Quoi ! Auguste!..,
.. — Oui, ma fille, ce garçon que je regardais comme mon lils, que j'ai pris chez moi à la mort de ses parents, et du zèle et de l'exactitude duquel je n'ai eu qu'à me louer depuis huit ans, eh bien ! il y a tant de preuves contie lui que je suis forcé de le prendre pour...
<( — Oh! ne prononcez pas ce mot, il me lait trop de mal!... •>
Mon père me regarda dun air étonné. Heureusement une personne lit Sun entrée dans l'appartement.
Cette personne était celle à qui j'attribue, malgré moi, tous mes malheurs ! Je t'en ai déjà parlé. Elle se nomme M. .Marcel, et c'est le lils de l'un des plus grands correspondants de mon père. Depuis queN^ue lenip> déjà, il est
r.4 L.v isKi.i.K Mir.i rt:
à Marseille el il parait fort jhmi soii::er ;i iiartir cl à nMiuirniM" à Lyon, la ville où hal'ilo sa lainillo.
Il no l uila pas à s'apercevoir de notre constcnialion,
« Que vous arrive-t-il? fit-il d'un air êloiui^. l'ii malheur... répondit mon père.
— - Hue m'apprenez-vous là?... Ksl-ce jiossilde?... Vous avez perdu ipielqu'iin?
Non...
- Vous me rassurez, alors... Le reste...
— — On m'a dérolté une importante somme qui se trouvait dans ma caisse.. •< — Ah! et l'auteur de ce vol est arrêté? »
Mt»n iière me re£;arda. Je devais être h'Mriblement p;lle.
<> ■ — 11 ne l'est [)as el nous ignorons entièrement.. . >
M. ^larcel prit une chaise et s'assit.
<• — Voyons alors, mon cher monsieur, racontez-moi commcnl vous avez découvert la chose, les indices cpie vous avez... Je m'entends un peu à reconstituer les faits et j'ai un instinct particulier pour signaler les voleurs. Je l'ai prouvé, du reste, dans une affaire de ce genre qui arriva à m: in père. C'était un commis inlidèle, un jeune homme qui, après avoir eu longtemps une conduite régulière, avait tout à coup rompu avec ses bonnes habitudes... >'
Mon père se leva brusquement.
<' — Monsieur Marcel, mon cas est peut-être le vôtre... »
ici Claire interrompit son récit.
— Oh I ma Diane, si tu savais ^ce que je souffrais en ce moment. Pourrais-je mieux comparer mon état qu'à celui d'un malhcureu.x naufragé qui verrait toutes les chances de salut l'abandonner, et le faible esquif qui le soutient encore s'enfoncer peu à peu dans la mer.
— Pauvre amie ! dit M"" de 3Iéricourt, quelle douleur tu devais éprouver !
— Je m'étais laissée tomber sur un siège, continua Claire. Je sentais qu'Auguste était perdu et que M. Marcel allait lui donner le coup de grâce. Lorsque mon père établit une similitude entre ce qui venait de lui arriver et ce que le fils de son correspondant lui racontait, ce dernier sembla très étonné.
■• — Comment! vous avez un commis que vous croyez pouvoir accu.ser... »
Mon père éprouva de l'embarras.
« — Je ne dis pas cela.
(* — Cependant... Allons, apprenez-moi en détail comment on vous a volé, et comptez sur ma discrétion.
(• — Je n'en ai jamais douté. »
Mon père fit a;ors un récit exact de ce qui s'était passé. Tandis qu'il parlait, M. Marcel écoutait avec la plus grande alte tion.
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« — Oui, le cas est embarrassant, til-il, très eiuliarrassant nu^mo, car enlinvoiisnc devez pas soupronncr un joiiiic liomme à qui vous avez fait tant de bien et qui vous a donné, lui aussi, il faut le croire, des marques d'allachement.
« — Une idée! Si nous le faisions appeler I
« — Mon père, dis-je d'un ton suppliant.
<» — Mademoiselle a raison, dit M. Marcel, il faut agir avec les plus grands ménagements. S'il est innocent, ce qui est très possible, on doit éviter de le blesser par d'injustes soupçons!
'< — Mais s'il est coupable? demanda mon père.
" — Oh ! il faudrait alors être impitoyable! On ne doit aucune pilié aux scélérats.
'< — Laissez-moi faire. Toi, Claire, retire-toi. Vous, monsieur Marcel, restez...
<^ — Non, au contraire...
« — Restez, vous m'aiderez i... »
Mon père appela le garçon de magasin...
« — Faites monter M. Auguste. »
Je sortis en chancelant. Avant qu'il fût interrogé, je voulus apercevoir mon infortuné ami encore une fois. Je me cachai sur le palier et je le vis passer. Il était calme; il ne se doutait certainement pas qu'on l'accusait d'un crime. Je me sentais, moi, devenir folle. J'eus envie de m'élancer à son cou et de lui crier : « Fuis! On va t'insulter dans ce qui t'est le plus cher, on va faire une tache à « ton honneur ! »
Je restai enfermée dans mon appartement un moment. Je m'agenouillai et je suppliai Dieu de prêter ses lumières pour que l'innocence de celui que j'aimais triomphât.
Quand j'eus fini de prier, j'étais plus calme. Je me rendis à la chambre de mon vieux grand-père.
Il était assis dans son fauteuil, et ne paraissait pas se douter de ce qui s'était passé dans la maison. Je lus sur son visage de l'inquiétude, j'étais restée plus longtemps que d'habitude sans le voir, et il craignait qu'il ne me fût arrivé quelque chose.
Il ne se trompait pas. Le malheur était même plus grand qu'il ne pouvait le deviner. Quoique je m'efforçasse de dissimuler ma douleur, il la remarqua vite.
«' — Mes inquiétudes étaient donc vraies, fit-il de sa voix cassée, un événement fâcheux a eu lieu! Qu'as-tu?...
« — Rien, grand-papa.
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«< — Allons, ajipronds-moi vilo tout. Ne me laisse |iasain>^i dans de rriicllcs aiiizois-îes. Ton pi-re. ta iniMt'...
« — Ils sont là. dans le salon!
«' — Quoi donc, alors?
" — Kh bien! sache/, qu'on a voli' une somme impoilanl»' à mon père.
«« — Ali ! Kt quand cela, et dans quelles circonstances ?...
<« — Tout à l'heure. On la prise dans la caisse... ('.onnail-on le coujtalije?
•• — On l'iiznori' cl c'est prccisrineiil ce (iiii mi' iciul aiis^i maliicurcusc! »
Mon grand-père me re.u'arda avec un ci-rlaiii rloniiemi'iit. De grosses lariU'S coulaient sur mon visage.
- — Ce n'est pas seulement le vol (jni t'aiïecte, lu as un autre chagrin, pclilc.
<< — Oui. Savez-vous qui l'on accuse?... Auguste!
" — .\uguste ?
'. — Lui.
«' — Ce n'est pas possible!... Ce garçon n'a pu...
" — Pourriez-vous le prouver?
" — Non, mais il n'est pas capable d'une telle action, j'en suis sûr. »
Ces paroles me firent du bien. Je m'élançai au cou du paralytique, que j'embrassai presque avec passion.
<< — Eh! eh! fit-il en riant, voilà un baiser qui s'est trompé d'adresse. Ce n'est pas à un grand-père qu'il était destiné!..,
« — Oh! que je vous aime!
« — Pourquoi ne dis-tu pas : Oh! que je l'aime! Crois-tu que je ne sois pas clairvoyant?
« Je serrai plus que jamais ce pauvre corps insensible entre mes bras.
« — Pvassure-toi. Si les parents portent leurs soupçons sur Auguste, ils ont tort et ne tarderont pas à en rougir...
" — Quelle joie vous me procurez!
<« — il y a longtemps déjà que je m'étais aperçu que vous n'étiez pas indiiïérents lunà l'autre, et Auguste, qui est probe, honnête et laborieux, m'avait paru digne de devenir ton époux.
'< — Merci.
— Par exemple, il est une autre personne qui ne me plaît pas du tout. Est-ce qu'elle te plaît, à toi?
" — De qui voulez-vous parler?
" — De M. Marcel...
" — Taisez-vous, je vous en prie!
« — Décidément, nous avons les mêmes goûts et les mêmes sympathies.