‹ La belle MietteChapitre 73 sur 200 · IV. 6G · texte numérisé non relu

IV. 6G

sentait encore si peu solide qu'elle n'osait faire une longue course, car elle savait combien ses forces lui étaient nécessaires.

Elle ignorait enlièromont ce qui avait eu lieu : l'arrcslalion de la Miette et de sa fille, l'empoisonnement du bonhomme Barbe. On ne s'occupe f,'uère de ce qui se passe au dehors dans ces lombes vivantes que l'on nomme les hôpitaux. Paula avait été gravement malade, plus gravement malaiie que lorsque M"" Marguerite et Féli.x l'avaient soignée.

Il avait fallu des remèdes éneigiques pour qu'elle ne succombât pas à celte rechute.

Une double pensée ne l'avait pas abandonnée pendant ce temps-là, celle de Félix et de son enfant. Elle unissait leurs noms dans son délire.

Une fois hors de danger, elle avait été la première à solliciter son bulletin de sortie, mais on ne le lui avait donné que lorsque la prudence l'avait permis.

Inutile de dire que ses ressources étaient bien minimes. Elles ne consistaient qu'en une faible somme d'argent remise par une sœur, à qui elle avait confié sa situation et sa ferme intention de rentrer dans la voie du bien.

La pauvre fille était allée loger dans un hôtel voisin du Cours. Elle y passa la nuit, attendant avec impatience le moment de réclamer son enfant.

Elle avait résolu de ne pas se rendre trop tôt à la maison du chemin de Saint-Pierre. Elle savait que Clémentine se levait tard, et elle avait peur de se trouver seule avec ce démon sans entrailles que l'on nommait la Miette.

Elle laissa donc passer la matinée. Quand midi vint, elle paya sa chambre et se dirigea promplement, le cœur plein d'angoisses, vers l'endroit où elle devait savoir des nouvelles de son fils.

En route, une idée lui vint. Si le hasard lui faisait rencontrer Félix, que ferait-elle?

— Je le fuirais.

Elle ajouta en hochant la télé :

— Qui sait? Peut-être ne me reconnaîtrait-il pas? Je suis si changée!

Ce qui était à la fois sa crainte et son espérance ne se réalisa pas. Elle ne vit pas le contremaitre.

Arrivée à la place Saint-Michel, la pauvre ((niNaie^centeétait essoufflée. Ell.i s'assit sur une pierre qui se trouvait au soleil.

Malgré la fatigue de la marche, la chaleur de ^a^tre du j(jur lui sembl.i bienfaisante. Elle put bientôt repartir.

Plus elle approchait du terme de sa course, plus elle se sentait émue.

La crainte qu'il ne i'ùt arrivé un malheur à l'élre qu'elb> chérissail le plus au monde la faisait trembler.

Elle arriva enlin devant la mai<(Ui dr la Miette et remarqua tout de suid; que l'enseigne de la sage-femme qui se trouvait sur la porte avait di-paru.

LA liKi.l i: MIITIK

— Kst-oc (1110 la Micllr el sa lillc iir dcimMiit'i aient plus la? Il <•>! mutile alors (le monter les deux étages. Mnlrtuis dans le iiiaL:asin [mur iireiulrc des itjfuriiialioiis.

Cotait de la boulitiuo de M. Jean (juV'lle parlait. 11 n'y avait rn ee nioiueiit quo Patadais. lo |)Iatonii|ue amoureux de Cdémenlnie.

— l'ardon, monsieur, pdurrirz-vous me dire si M''"" Darbc habite toujours dans la maison?

— Vous dites?

— Où iioiirrais-ji" voir misé Clémentine?

— ('ommenî, vous ne savez pas?

— Ouoi donc?

— Ce qui est arrivé.

— Je ne vous comprends pas.

— Alors ce n'est pas moi (pii vous dirai...

— Mais ccpcndanl..

— Adressez-vous à d'aulr.-s personnes du quartier... On vous renseignera... Oh! il ne manquera pas de gens bien ai<es do raconter l'arreslalidn de personnes innocentes...

— Ah:

La porte du magasin s'ouvrit à ce moment et un agent de police apparut. C était Pomponne!

M. Comté n'avait oublié qu'une- chose, c'était de recommandci- la politesse à son subordonné. Celui-ci, qui croyait faire une capture ordinah'e, n'employa guère de formes à l'égard de Paula.

— Vous allez me suivre! dit-il brutalement. L'infortunée devint livide.

— Qu'ai-je donc fait?

— On vous rexpliqu'îra chez M. le chef de la sûreté.

— Il y a erreur, je sors de l'hùpilal.

— C'est précisément cela! Venez!

Patadais était stupéfait. Paula chancelait.

Pomponne la prit par le bras et l'entraîna vers la pone.

— Allons, ne jouez pas la comédie, autrement je vous mets les menottes. Un fiacre était arrêté devant la boutique. C'était celui que l'agent avait

envoyé chercher quand il avait vu celle qu'il allait faire prisonnière entrer chez le teinturier.

Pomponne lit monter Paula dans le Oacre, qu'entourait déjà un groupe de voisins et de voisines.

— Au violon de la mairie 1 dit-il d'un air pompeux.

Le véhicule s'ébranla et se mit en marche vers l'Hôtel de Ville, tandis

LA in-LLt; MIKTTi:

({ue le lirait se ri'pandail dans tout le qiiaitiec de la Plaine (lu'on venait ilaiivler une complice des empoisonneuses.

Paula était à moitié morte, quand l'agent la (it enfermer dan-; un cachot.

Il alla ensuite triomphant annoncer rarre>lation au chef.

M. Comté était impa!i^llt de savoir le résultat de la mission dont il avait chargé Pomponne.

En voyant l'air radieux de celui-ci, il ne douta pas qu'il n'eût réussi.

— Eh bien?

— Elle est arrivée après moi.

— As-tu fait ce que j'ai dit?

— Oui.

— Tu l'as amenée?...

— Tous vos ordres ont été ponctuellement exéculés. Elle ne voulait pas me suivre en se prétendant innocente. Je l'ai menacée de lui mettre les menottes, elle a obéi.

— Damel Ça a produit quelque émotion dans le quartier. Le ciief de la police de sûreté se leva.

— Ce gaillard-là doit avoir fait (pielque bêtise... Où est Paula?

— Au violon !

— Butor! Qui t'avait dit de la conduire là?

— Où fallait-il... alors?

— Tu es un idiot et j'ai bien envie de te flan(iuer à la porte pour m'avoir auj-i mal compris.

— Ah:

— J'aurais dû me méfier de toi.

— Vous m'aviez dit de m'emparer de cette fdle.

— Je t'ai dit de me l'amener. Si je te pi-iais d'accompagner M. le pi'ocureur du roi, est-ce au violon que lu le conduirais? Lui mellrais-tu des menottes?

— Paula n'est pas M. le procureur du roi.

— Non, mais elle sort de l'hôpital. Elle est à peine rétablie, et la inomdre (■motion peut lui être fatale. S'il lui arrive quelque chose de fâcheux, je le fais ariéter...

— Monsieur Comté...

— El je te fais traduire devant les tribunaux. Ma parole d'honneur, vous vous croyez tous obligés d'être malhonnêtes cl brutaux. Qu'êtes-vous après tout? Les serviteurs de la paix publi([ue. Les criminels vous font vivre, vous devriez leur en être reconnaissants!

Pomponne était ahuri.

LA liliLl.i: Mil IIK

Ces tluV»ri»^s it'iiViM'saiont lonlcs los sitMiiii^s.

— Va-l"eii cherch<'r Paula proinptcinoiil el soiiNit'ii^-ioi (|ii" je le rends responsable île la silualion ilaiis laquelle clic sera.

L'auenl se nlira tremblant.

11 alla au cachot où il avait enfermé la malheun'iise amante, ilc l'élix.

Celie-oi, en jiroie à nue; ani^'oissc terrible, avait senti ses forces l'abanilonncr. Deux ou trois lilles, qui étaient écrouées avec clic, lui prodiguèrent leur secours.

— .\llons, fit l'une d'elles, reviens à toi; on ne te mang"'ra pas! 1/autre lui mouilla les tempes avec de l'eau.

Paula reprenait ses sens lorsque Pomponne se montra.

— Suivez-moi. dit-il poliment à la pauvre créature, M. le chef de la sûreté désire vous parler.

La convalescente pouvait à peine se soulever.

Il la j)rit par le bras.

Une fiiis dans le corridor, il s'arrêta :

— Je vous demande bien pardon, lit-il, c'est par erreur que jo vous ;ii mise au violon. Ne m'en veaillcz pas!

Un instant après, Paula se trouvait devant M. Comté.

Malgré ce que lui avait dit l'au'cnt, elle n'était pas entièrement rassurée.

Elle tremblait en présence du chef de la sûreté qu'elle s'imaginait voir pour la première fois, et auquel elle ne croyait aucun lien de parenté avec cet excellent M. Jacquinet.

k ce moment, elle se rappela cependant que le petit vieux lui avait dit de s'adresser au besoin à M. Comté, en se réclamant de lui.

Bien qu'elle ne sût pas quelle était la valeur de cette recommandation, cela la calma un peu.

Le terrible chef de la police n'avait pas, du reste, l'air bien sévère. Il souriait avec douceur.

— Paula, dit-il, j'ai fait de vifs reproches à mon agent, qui vous a brutalement traitée, n'est-ce pas?

La pauvre fille se rappela les excuses de Pomponne.

— Uhl non, fit-elle.

— Je vous ai fait venir ici pour votre bonheur...

— Mon bonheir !

— Oui, afin de vous rendre à celui qui vous aime. La courtisane se sentit de nouveau défaillir.

— • Asseyez-vous, dit M. Comté, et préparez-vous à voir bientôt...

— Qui?

— Lui!

LA bi:lij-: miktte

— Félix!

Pailla élait prise d'un Uvmldeineut sul/il.

— Vous ne me trompez pas, monsieur! Jm-rz-moi que vous ne me Irompoz pas.

— Quel intérêt aurais-je ;i vous dire ce qui n"est pas?

— C'est vi-ai, vous ne voudriez pas tuer une malheureuse fdle, car j'en mourrais.

A ce moment Pomponne reparut.

— Un jeune homme demande à vous parler.

— Faites-le entrer.

Paula fixa ses beaux yeux, dont l'éclat était un peu fébrile, sur M. Comté.

La porte s'ouvrit, et le contremaître apparut.

Un cri s'échappa de la poitrine de chacun des deux amoureux.

— Mon Félix!

— Ma Paula!

Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre.

Ce fut une scène touchante, qui émut M. Comté lui-même.

— Est-ce bien toi?

— Oui, c'est bien elle!

Ils pleurèrent et leurs larmes se confondirent et ils oublièrent dms cet instant de bonheur toutes les souffrances passées.

— 11 ne manque qu'une chose pour que ma félicité soit complète, murmura Paula.

— Laquelle?

— Mon enfant !

M. Comté se leva et dit d'un ton solennel à la pauvre mèro :

— Je vous le rendrai!

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